En 1950, le prix médian d’une maison représentait 2,2 fois le revenu annuel moyen américain. En 2020, ce ratio atteignait 6 fois, révélant l’ampleur d’un paradoxe : l’incapacité des États-Unis à progresser sur des projets ambitieux liés au logement abordable, aux infrastructures et au changement climatique. Ezra Klein et Derek Thompson diagnostiquent cette étrange paralysie des sociétés riches dans Abundance, leur appel à transformer le progressisme américain.

Le duo journalistique explore comment passer d’un libéralisme qui protège et préserve à un libéralisme qui bâtit. Leur thèse dérange : l’environnement réglementaire dans les villes progressistes, bien qu’intentionnel, entrave le développement. Les libéraux se préoccupent davantage de bloquer le mauvais développement économique que de promouvoir le bon depuis les années 1970.

L’essentiel

  • Le ratio prix-revenu du logement américain est passé de 2,1 en 1960 à 3,5 en 2019, symptôme d’une pénurie artificielle généralisée
  • Klein (New York Times) et Thompson (The Atlantic) transforment leurs articles de 2021-2022 en manifeste politique
  • Leur diagnostic : les démocrates privilégient le processus sur les résultats et favorisent la stagnation sur la croissance
  • Un réseau de 120 élus adopte déjà l’agenda en septembre 2025

Des journalistes aux architectes d’un mouvement

Ezra Klein, chroniqueur du New York Times et animateur du podcast primé Ezra Klein Show, auteur du bestseller instantané Why We’re Polarized, figurant parmi les livres préférés de Barack Obama en 2022. Derek Thompson, rédacteur senior à The Atlantic et analyste hebdomadaire pour NPR’s “Here and Now”, diplômé de Northwestern en 2008 avec une triple spécialisation en journalisme, sciences politiques et études juridiques.

Le livre trouve son origine dans un essai publié par Thompson dans The Atlantic en janvier 2022. Klein avait écrit fin 2021 un éditorial du New York Times intitulé “The Economic Mistake the Left Is Finally Confronting”, appelant à un nouveau “progressisme axé sur l’offre”. Quatre mois plus tard, Thompson publiait “A Simple Plan to Solve All of America’s Problems” dans The Atlantic, prônant un “agenda de l’abondance”. Reconnaissant l’essence commune de leurs idées, ils s’associent pour co-écrire un manifeste.

La thèse de la pénurie choisie

La rareté, soutiennent Klein et Thompson, n’est pas une loi de fer de la nature mais un produit de décisions humaines, d’inertie institutionnelle et d’obstacles réglementaires. Les échecs américains en matière d’offre de logements, d’énergie, d’infrastructures et de médecine proviennent non pas d’un manque de capacité mais d’une inertie qui découle d’une sorte de conspiration idéologique au cœur de notre politique.

Leur argument central : “Les règles et réglementations conçues pour résoudre les problèmes des années 1970 empêchent souvent les projets de densité urbaine et d’énergie verte qui aideraient à résoudre les problèmes des années 2020. Les lois destinées à garantir que le gouvernement considère les conséquences de ses actions ont rendu trop difficile pour le gouvernement d’agir de manière conséquentielle”.

Leur diagnostic est dévastateur : le libéralisme s’est enfermé dans une politique de rareté, protégeant les acquis de l’ère du New Deal tout en échouant à construire quoi que ce soit de nouveau. Cette politique de rareté a laissé les démocrates s’accrocher à une coalition nostalgique qui n’existe plus. Les électeurs de la classe ouvrière de toutes races, autrefois fondement du parti, se sont détachés en masse.

L’argument du libéralisme constructeur

Klein et Thompson développent trois démonstrations principales pour étayer leur agenda.

Première démonstration : l’inefficacité bureaucratique paralyse les ambitions démocrates. Les priorités climatiques de l’administration Biden et le financement historique des projets d’infrastructure par le Congrès ont été entravés par l’approche du gouvernement fédéral et des États bleus en matière d’examens environnementaux et d’autorisations. L’infrastructure nécessaire pour lutter contre le changement climatique exige des progrès rapides dans les autorisations et la mise en œuvre.

L’exemple emblématique : le programme de haut débit de l’administration Biden. Trois ans après son lancement, il n’avait connecté aucun foyer, en partie parce que la loi exigeait que les États acceptant le financement s’assurent que les fournisseurs planifient le changement climatique, embauchent localement et s’adressent aux forces de travail syndiquées.

Deuxième démonstration : l’urgence foncière révèle les contradictions progressistes. Le manque de construction de logements a contribué à la hausse des prix immobiliers. Parmi les grands pays comparables, les États-Unis sont le seul où le parc immobilier a augmenté plus lentement que la population entre 1995 et 2020. Le mouvement de l’abondance affirme que de telles mesures sont nécessaires pour résoudre la pénurie de logements du pays - les États-Unis manquent d’au moins 2 millions de foyers. Surtout dans les villes bleues, les lois de zonage, les ordonnances de préservation majeur, les tailles minimales de lots et les plaintes des voisins NIMBY peuvent rendre terriblement difficile la construction d’appartements, de résidences multifamiliales et même de petites maisons de démarrage.

Troisième démonstration : la capacité d’urgence prouve l’efficacité possible. Pour montrer ce qui peut être accompli lorsque les démocrates se concentrent sur la production, ils mettent en avant la déclaration d’état d’urgence du gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro en 2023 après l’effondrement d’un pont sur une autoroute critique. La déclaration a permis de reconstruire le pont avec de la main-d’œuvre syndiquée mais sans les mois de planification, consultation et examens de sécurité et de corruption normalement obligatoires. L’autoroute a rouvert en seulement 12 jours. Comme l’écrivent Klein et Thompson : “Le processus utilisé par Shapiro serait typiquement illégal. Qu’est-ce que cela dit du processus typique ?”

La politique pragmatique contre les orthodoxies

La réponse de Klein et Thompson aux critiques sur leur positionnement idéologique est que c’est la mauvaise question. Si la déréglementation produit plus de logements, alors déréglementez. Si construire plus de logements sociaux produit plus de logements, alors construisez plus de logements sociaux. Pourquoi pas les deux ? Le point n’est pas quelle philosophie juridique vous embrassez pour obtenir plus de logements. Le point est que vous obteniez les logements.

Le progressisme ne devrait pas être un rituel à suivre ; il devrait être un outil pour obtenir de vraies choses qui améliorent la vie de la classe moyenne et ouvrière américaine. C’est la grande intuition au cœur d’Abundance et du mouvement derrière.

Cette approche pragmatique trace une voie entre les orthodoxies établies. Le Parti démocrate n’a pas eu d’idée vraiment nouvelle depuis des décennies. Il s’est battu pour préserver les programmes et les identités plutôt que pour construire de nouvelles coalitions et infrastructures. Abundance défie cet instinct, plaidant pour un pivot vers la croissance, la construction et l’invention.

Les angles morts du manifeste

Abundance porte plusieurs limites que ses auteurs assument partiellement. Bien qu’ils expliquent bien leur philosophie gouvernementale, ils sont souvent vagues et excessivement non-confrontationnels quand il s’agit de la motivation idéologique derrière cette philosophie.

Le livre esquive certaines tensions internes au progressisme. Klein et Thompson ne semblent rien dire sur l’antitrust dans le livre, ni pour discuter de ses mérites politiques ni pour l’utiliser en contraste avec l’agenda de l’abondance. Cette omission interroge : les défenseurs de l’antitrust, qui ont réussi à se battre pour atteindre le sommet de l’agenda économique progressiste après que les précédents focus sur l’État-providence de style Sanders et la stimulation macroéconomique se soient estompés, ont raison de s’inquiéter qu’ils aient le plus à perdre si les narratifs et les focus politiques d’Abundance deviennent dominants.

La dimension environnementale révèle une autre tension. Abundance est une eschatologie séculaire sans doctrine du péché. Elle fonctionne ainsi comme un rappel pour les croyants : nous ne plaçons pas notre espoir le plus profond dans l’économie de l’offre mais dans l’expiation substitutive, note un critique conservateur. Ce qui manque entièrement à cette vision est une reconnaissance de l’abondance naturelle du pays composée de faune, forêts, zones humides, terres agricoles et autres espaces ouverts, et comment des centaines de milliers de kilomètres carrés de ces lieux irremplaçables seront perdus au développement si nous ne sommes pas réfléchis et délibérés sur où et comment nous construisons. De même, il n’y a aucune reconnaissance de la crise d’extinction des espèces qui s’abat sur le pays et du rôle central de la perte effrénée d’habitat faunique dans l’aggravation de cette crise.

Pourquoi le lire

Abundance s’adresse aux responsables politiques frustrés par l’inertie gouvernementale, aux urbanistes confrontés aux blocages réglementaires, et aux progressistes interrogeant l’efficacité de leur agenda. Abundance est un travail brillant de synthèse, reliant beaucoup d’idées qui ont été développées dans la communauté politique pour faire un tout qui est plus grand que la somme des parties.

L’ouvrage offre ce qu’on lit rarement ailleurs : un diagnostic franc des échecs démocrates par deux journalistes de gauche. Abundance s’attaque à la crise du libéralisme américain moderne avec clarté et urgence, et ose esquisser des solutions.

Son influence dépasse déjà le débat intellectuel. En juin 2025, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a fait référence au livre et à sa thèse lorsqu’il a signé deux projets de loi qu’il avait poussés dans le processus législatif pour revenir sur la loi environnementale emblématique de la Californie. Un “Réseau d’élus de l’abondance” a été lancé en septembre 2025, avec la participation initiale de 120 législateurs.

Le livre révèle aussi l’émergence d’une fracture au sein du Parti démocrate. Nos préoccupations ne sont pas que nous nous opposons à la réforme du zonage. C’est que les intérêts alignés sur les entreprises utilisent l’abondance pour devancer le retour tant attendu et désespérément nécessaire du Parti démocrate au populisme économique. En tant que démocrate de toujours et ancien représentant démocrate de l’État, je n’ai jamais vu le Parti démocrate s’approcher autant qu’aujourd’hui d’embrasser la fameuse promesse de FDR d‘“accueillir la haine” du “monopole des affaires et financier”.

Pour qui veut comprendre les débats futurs de la politique américaine, Abundance cartographie un terrain intellectuel que le commerce Sud-Sud recompose déjà à l’échelle mondiale, révélant comment les rigidités institutionnelles freinent l’adaptation aux transformations économiques contemporaines.

Informations bibliographiques

  • Abundance
  • Ezra Klein et Derek Thompson
  • Avid Reader Press
  • Mars 2025, 304 pages

Sources

  1. Abundance (Klein and Thompson book) - Wikipedia
  2. Abundance by Ezra Klein, Derek Thompson - Amazon