
L'Amérique latine, continent d'une richesse naturelle exceptionnelle, fait face à une marée montante de déchets plastiques qui menace ses milieux naturels et ses économies. Face à des taux de recyclage qui peinent à décoller, une nouvelle approche gagne du terrain : l'économie circulaire. Ce modèle propose de rompre avec la logique du "tout jetable" pour transformer les déchets en une ressource précieuse, ouvrant la voie à des innovations et à un développement plus durable.
Un continent produisant une part significative des matières premières mais ne recyclant que 4 % de ses plastiques
La situation de la gestion des plastiques en Amérique latine et dans les Caraïbes est marquée par un profond paradoxe. La région, qui ne représente que 8,3 % de la population mondiale, est à l'origine d'une part significative des matières premières de la planète. Pourtant, elle reste à la traîne en matière de recyclage, avec un taux moyen stagnant autour de 4 %, bien loin des performances européennes. Ce retard s'explique par une combinaison de facteurs : des infrastructures de traitement des déchets encore largement insuffisantes, des politiques publiques en faveur de l'économie circulaire qui commencent à peine à se structurer, et la forte présence d'un secteur informel de la récupération.
Ce secteur informel, composé de millions de "cartoneros" ou "catadores", est une pièce maîtresse et pourtant méconnue du système. On estime que ces travailleurs de l'ombre sont à l'origine de la collecte de près de 50 % de tous les matériaux recyclés dans la région. Leur contribution est donc fondamentale, mais leur travail s'effectue dans des conditions de grande précarité et sans reconnaissance officielle. Un rapport publié conjointement par la Banque interaméricaine de développement (BID) et le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) en 2023 met en lumière l'urgence d'intégrer ces acteurs dans les chaînes de valeur formelles. Le document, intitulé "Unlocking Circular Economy Finance in Latin America and the Caribbean", appelle à une action rapide pour soutenir les micro, petites et moyennes entreprises (MPME), y compris les coopératives de recycleurs, considérées comme des moteurs essentiels de la transition.
Pour y parvenir, les auteurs du rapport préconisent une refonte des législations environnementales, la mise en place de partenariats public-privé solides pour financer des projets circulaires, et l'établissement de systèmes de classification et de mesure clairs pour orienter les investissements. Comme le souligne Susana Cordeiro Guerra de la BID, il s'agit d'identifier des opportunités pour que les gouvernements et les institutions financières contribuent à la création d'économies plus durables et équitables.
Quatre pays, quatre stratégies pour la circularité
Si la région fait face à des obstacles communs, les approches pour les surmonter varient d'un pays à l'autre. Le Mexique, la Colombie, le Chili et le Brésil se distinguent par des stratégies et des avancées notables, illustrant la diversité des chemins possibles vers une économie circulaire du plastique.
Au Mexique, 63 % du PET est déjà recyclé
Le Mexique s'est affirmé comme le leader incontesté du recyclage du PET (polytéréphtalate d'éthylène) en Amérique latine. Avec un taux de recyclage post-consommation de 63 %, le pays surpasse largement la moyenne nord-américaine (37,8 %) et celle des États-Unis (29 %). Cette performance s'appuie sur une infrastructure solide de 27 usines de recyclage, capables de traiter plus de 80 % de la consommation nationale d'emballages en PET. L'objectif est désormais d'atteindre un taux de 80 % d'ici 2030.
Cependant, des freins importants persistent. La conception de nombreux emballages plastiques reste incompatible avec les filières de recyclage existantes, et les marchés pour la résine post-consommation (PCR) manquent de stabilité. Pour répondre à ces questions, l'Association of Plastic Recyclers (APR) a étendu ses activités au Mexique. Son action se concentre sur la standardisation de la qualité des emballages via des guides de conception, la certification du contenu recyclé pour s'aligner sur les normes internationales, et le renforcement de la chaîne d'approvisionnement. "Nous devons cesser de concevoir des emballages en plastique pour les rayons et commencer à les concevoir pour le recyclage", martèle Martha Ricardi, directrice de la stratégie de l'APR pour l'Amérique latine. Des initiatives citoyennes comme la plateforme numérique Ecolana complètent ce dispositif en fournissant une carte interactive des points de recyclage, facilitant l'engagement des habitants.
La Colombie mise sur une stratégie nationale intégrée
La Colombie a opté pour une approche globale en lançant sa Stratégie nationale pour l'économie circulaire en 2019. Ce plan d'action vise à réduire la production de déchets à la source, à promouvoir l'écoconception des produits et à mettre en œuvre le principe de Responsabilité Élargie des Producteurs (REP). Des mesures concrètes ont suivi, comme l'interdiction de certains plastiques à usage unique et l'étude d'un système de consigne pour les bouteilles.
Le pays a également favorisé la création d'incubateurs d'entreprises circulaires pour stimuler l'innovation. Le Circular Economy Lab, fruit d'une collaboration entre le ministère de l'Environnement et le PNUD, et Red Cluster Colombia, une initiative de la confédération des chambres de commerce, offrent un soutien technique et financier aux start-ups. À Medellín, la plateforme Circular Valley encourage la collaboration entre entrepreneurs, chercheurs et investisseurs pour faire émerger de nouveaux modèles économiques.
Le Chili se dote d'une feuille de route pour 2040
Le Chili se distingue par sa planification à long terme. Le pays a non seulement créé un Bureau de l'économie circulaire au sein de son ministère de l'Environnement, mais a aussi publié une "Feuille de route pour un Chili circulaire d'ici 2040". Ce document fixe une vision claire pour une économie régénératrice et équitable. La loi sur la Responsabilité Élargie des Producteurs, en vigueur depuis 2016, constitue la pierre angulaire de cette stratégie, en obligeant les fabricants de six catégories de produits, dont les emballages, à organiser et financer la fin de vie de leurs produits.
Le secteur privé chilien fait preuve d'un dynamisme remarquable. Des entreprises comme le brasseur CCU et le géant Nestlé ont innové en commercialisant respectivement une bouteille de bière contenant 30 % de PET recyclé et une bouteille d'eau entièrement recyclable. La start-up Idea-tec a même mis au point une peinture fabriquée à partir de polystyrène expansé recyclé, une illustration du potentiel d'innovation que recèle l'économie circulaire.
Le Brésil intègre ses millions de "catadores"
En tant que première économie du continent, le Brésil a un rôle déterminant à jouer. Le pays a récemment renforcé sa réglementation avec un nouveau décret fixant des objectifs de recyclage progressifs et des règles de conformité plus strictes pour les emballages. Le Brésil participe également au programme "Plastic Reboot", financé par le Fonds pour l'environnement mondial (FEM), qui promeut des solutions circulaires à la pollution plastique.
Mais la particularité brésilienne réside dans le rôle central de ses coopératives de recycleurs informels, les "catadores". Ces travailleurs forment la base de l'industrie du recyclage du pays. Des initiatives innovantes cherchent aujourd'hui à formaliser et à valoriser leur travail. La plateforme DETRASH, par exemple, a développé un système de paiement basé sur la technologie blockchain. Ce système offre un certificat public et vérifiable pour chaque transaction, intégrant ainsi les recycleurs informels dans la chaîne de valeur formelle. Cette approche permet non seulement d'améliorer leurs revenus et leurs conditions de travail, mais aussi de renforcer la traçabilité et la fiabilité de l'approvisionnement en matériaux recyclés.
Les architectes invisibles de l'économie circulaire
L'intégration des millions de récupérateurs informels est sans doute l'aspect le plus singulier et le plus fondamental de la transition circulaire en Amérique latine. Comme mentionné, ces travailleurs collectent jusqu'à 50 % des matériaux recyclés, formant l'épine dorsale d'un système qui peine à les reconnaître. Organisés en coopératives dans de nombreux pays, ils possèdent une expertise pratique inestimable de la collecte et du tri, mais restent confrontés à une grande précarité.
Une économie circulaire équitable ne pourra se construire sans eux. La formalisation de leur statut, la garantie d'une rémunération équitable et l'amélioration de leurs conditions de travail sont des prérequis. Des initiatives comme DETRASH au Brésil montrent qu'il est possible d'utiliser la technologie pour structurer le secteur et assurer une meilleure répartition de la valeur. Le soutien aux coopératives, via l'accès à la formation, au financement et leur intégration dans les chaînes d'approvisionnement formelles, est une condition sine qua non pour accélérer la transition à grande échelle.
Une transition à plusieurs vitesses mais une direction commune
L'économie circulaire du plastique en Amérique latine est une réalité complexe, une mosaïque d'avancées et d'obstacles. La région progresse, mais à des rythmes différents. Le Mexique et le Chili font figure de précurseurs, avec des cadres réglementaires solides et des résultats probants sur certains flux de matériaux. La Colombie se démarque par son approche intégrée et son soutien à l'innovation, tandis que le Brésil met en lumière l'impératif social d'intégrer le secteur informel.
Malgré ces progrès, les taux de recyclage globaux restent faibles, les infrastructures sont souvent sous-dimensionnées et les politiques publiques manquent encore d'harmonisation à l'échelle régionale. Le financement de cette transition massive reste un point névralgique, qui exige une collaboration renforcée entre gouvernements, institutions financières et secteur privé.
L'avenir de l'économie circulaire du plastique en Amérique latine dépendra de la capacité de la région à transformer ces obstacles en opportunités, en s'appuyant sur ses forces vives : un secteur privé de plus en plus engagé, une société civile mobilisée et le savoir-faire indispensable des millions de recycleurs qui, chaque jour, transforment les déchets en ressources. Le chemin est encore long, mais les initiatives qui essaiment à travers le continent dessinent les contours d'un avenir plus durable pour l'Amérique latine.