
Le rapport 2026 d'ONU Femmes, publié à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars, établit un constat sans ambiguïté : aucun des 193 États membres des Nations unies n'a atteint l'égalité juridique complète entre hommes et femmes. En moyenne mondiale, les femmes ne disposent que de 64 % des droits légaux des hommes. Le rapport du Secrétaire général de l'ONU documente les progrès réalisés depuis la Déclaration de Pékin de 1995, mais aussi les domaines où les avancées stagnent ou reculent.
64 % des droits légaux des hommes en moyenne mondiale
Le chiffre de 64 % provient de l'indice Women, Business and the Law de la Banque mondiale, qui mesure les discriminations juridiques dans 190 économies à travers huit indicateurs : mobilité, travail, rémunération, mariage, parentalité, entrepreneuriat, actifs et retraite. En 2024, seules 14 économies obtenaient un score parfait de 100 sur 100, toutes situées en Europe occidentale ou en Océanie (Belgique, Canada, Danemark, France, Allemagne, Islande, Irlande, Lettonie, Luxembourg, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Portugal, Espagne, Suède). [1]
La moyenne mondiale de 64 % masque des disparités considérables. Les économies à revenu élevé de l'OCDE obtiennent un score moyen de 95,2. L'Afrique subsaharienne se situe à 62,9. Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord sont à 53,2. L'Asie du Sud est à 63,7. Ces chiffres mesurent le droit formel, pas la pratique : un pays peut avoir des lois égalitaires sur le papier tout en tolérant des discriminations systémiques dans leur application.
54 % des pays ne définissent pas le viol sur la base du consentement
Le rapport d'ONU Femmes identifie plusieurs domaines où les lacunes juridiques restent béantes. Le premier concerne les violences sexuelles. Sur les 190 économies analysées, 54 % ne disposent pas d'une définition légale du viol fondée sur l'absence de consentement. Dans ces pays, la loi exige la preuve de la force physique, de la menace ou de la résistance de la victime pour qualifier un acte de viol. L'absence de consentement seul ne suffit pas. [2]
Cette situation a des conséquences directes sur les taux de signalement et de condamnation. Selon l'Organisation mondiale de la santé, une femme sur trois dans le monde a subi des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie, mais les taux de signalement restent inférieurs à 10 % dans la plupart des pays. Lorsque la loi exige la preuve de la force, les victimes qui n'ont pas de traces physiques de violence sont dissuadées de porter plainte.
En Europe, la directive européenne sur les violences faites aux femmes, adoptée en 2024, n'a pas réussi à imposer une définition harmonisée du viol fondée sur le consentement. Plusieurs États membres, dont la France (qui a réformé sa définition en 2024), ont avancé individuellement, mais d'autres résistent.
44 % des pays n'imposent pas l'égalité salariale pour un travail de valeur égale
Le deuxième domaine de lacune concerne la rémunération. Selon la Banque mondiale, 44 % des économies analysées n'ont pas de législation imposant l'égalité de rémunération entre hommes et femmes pour un travail de valeur égale. La nuance est importante : "travail de valeur égale" est un concept plus large que "travail égal". Il implique que deux emplois différents mais de valeur comparable (par exemple, une infirmière et un technicien) doivent être rémunérés de manière équivalente. [1]
L'écart salarial mondial entre hommes et femmes est estimé à 20 % par l'Organisation internationale du travail. Cet écart se décompose en une part "expliquée" (différences de secteur, d'ancienneté, de temps de travail) et une part "inexpliquée" (discrimination directe ou indirecte). La part inexpliquée représente environ 60 % de l'écart total dans les pays de l'OCDE.
Les pays qui ont adopté des mesures de transparence salariale montrent des résultats. L'Islande, qui a rendu obligatoire la certification d'égalité salariale pour les entreprises de plus de 25 employés en 2018, a réduit son écart salarial de 16 % à 10,2 % en six ans. Le Royaume-Uni, qui impose la publication des écarts salariaux depuis 2017, a vu l'écart médian passer de 18,4 % à 14,3 % entre 2017 et 2024. [3]
Le travail non rémunéré : 4 heures et 25 minutes par jour pour les femmes
Le rapport d'ONU Femmes documente un troisième domaine d'inégalité souvent invisible dans les statistiques économiques : le travail non rémunéré. Les femmes consacrent en moyenne 4 heures et 25 minutes par jour aux tâches domestiques et aux soins aux proches (enfants, personnes âgées, malades), contre 1 heure et 23 minutes pour les hommes. Cet écart de 3 heures par jour, soit 21 heures par semaine, représente l'équivalent d'un emploi à mi-temps non rémunéré.
L'OIT estime la valeur économique du travail non rémunéré des femmes à 10 800 milliards de dollars par an à l'échelle mondiale, soit 13 % du PIB mondial. Ce travail n'est pas comptabilisé dans les statistiques du PIB, ce qui le rend invisible dans les débats économiques. Les femmes qui réduisent leur temps de travail rémunéré pour assumer ces tâches subissent des pénalités de carrière cumulatives : salaires plus bas, promotions retardées, retraites réduites.
Les pays qui ont investi dans les services de garde d'enfants montrent des résultats. La Suède, qui consacre 1,6 % de son PIB aux services de garde (contre 0,4 % en moyenne dans l'OCDE), affiche un taux d'emploi des femmes de 79 %, l'un des plus élevés au monde. Le Québec, qui a introduit des garderies à 5 dollars par jour en 1997 (aujourd'hui 8,85 dollars), a vu le taux d'emploi des mères d'enfants de moins de 5 ans augmenter de 14 points de pourcentage en dix ans.
Les progrès depuis 1995 sont réels mais insuffisants
Le rapport d'ONU Femmes ne se limite pas au constat des lacunes. Il documente aussi les progrès accomplis depuis la Déclaration et le Programme d'action de Pékin de 1995, considérés comme le cadre international de référence pour l'égalité des sexes.
En matière d'éducation, la parité a été atteinte ou dépassée dans l'enseignement primaire et secondaire dans la majorité des pays. Le taux mondial de scolarisation des filles dans le secondaire est passé de 45 % en 1995 à 78 % en 2023. Dans l'enseignement supérieur, les femmes sont désormais majoritaires dans 60 % des pays. [2]
En matière de participation politique, le pourcentage de femmes dans les parlements nationaux est passé de 11,3 % en 1995 à 26,9 % en 2024. Le nombre de femmes cheffes d'État ou de gouvernement est passé de 12 en 1995 à 28 en 2024. Ces chiffres restent loin de la parité, mais la tendance est à la hausse.
En matière de santé, la mortalité maternelle a diminué de 34 % entre 2000 et 2020. L'accès à la contraception moderne a augmenté dans toutes les régions du monde. L'espérance de vie des femmes dépasse celle des hommes dans tous les pays sauf quatre.
Le recul des droits reproductifs aux États-Unis et en Europe de l'Est
Le rapport identifie aussi des domaines de recul. Le plus visible concerne les droits reproductifs. Depuis la décision Dobbs v. Jackson de la Cour suprême des États-Unis en juin 2022, qui a annulé le droit constitutionnel à l'avortement, 14 États américains ont interdit ou sévèrement restreint l'accès à l'interruption volontaire de grossesse. En Pologne, un arrêt du Tribunal constitutionnel de 2020 a interdit l'avortement pour malformation foetale, réduisant les cas légaux à quelques centaines par an dans un pays de 38 millions d'habitants. [2]
Ces reculs ne sont pas isolés. Le rapport note une tendance mondiale à l'instrumentalisation des droits des femmes par des mouvements conservateurs et nationalistes. En Hongrie, en Russie et dans plusieurs pays d'Amérique latine, des politiques natalistes s'accompagnent de restrictions à l'accès à la contraception et à l'avortement.
La représentation politique : 26,9 % de femmes dans les parlements, 13 % de cheffes d'État
Le rapport d'ONU Femmes documente aussi les inégalités de représentation politique. En 2024, les femmes occupaient 26,9 % des sièges dans les parlements nationaux du monde entier. Ce chiffre a plus que doublé depuis 1995 (11,3 %), mais reste loin de la parité. À ce rythme, la parité parlementaire ne sera atteinte qu'en 2063.
Les écarts régionaux sont considérables. Les pays nordiques affichent une moyenne de 45 %. L'Amérique latine atteint 35 %, portée par les lois de parité adoptées au Mexique, en Argentine et en Bolivie. L'Afrique subsaharienne se situe à 27 %, avec des champions comme le Rwanda (61 %, le taux le plus élevé au monde). Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord restent à 18 %. L'Asie du Sud à 19 %.
En matière de leadership exécutif, 28 femmes étaient cheffes d'État ou de gouvernement en 2024, sur 193 pays membres de l'ONU, soit 14,5 %. Ce chiffre est en hausse (12 en 1995), mais la progression est lente. Aucune femme n'a dirigé la Chine, la Russie, les États-Unis ou le Japon. En France, aucune femme n'a été élue présidente de la République.
Les pays qui ont adopté des quotas législatifs montrent des résultats supérieurs. Parmi les 50 pays ayant les taux de représentation féminine les plus élevés, 38 disposent d'un système de quotas (législatif ou volontaire). Les quotas ne garantissent pas l'influence réelle des élues, mais ils modifient la composition des assemblées et, progressivement, les normes politiques.
300 ans au rythme actuel pour atteindre l'égalité complète
Le rapport d'ONU Femmes estime qu'au rythme actuel des progrès, il faudra environ 300 ans pour atteindre l'égalité juridique complète entre hommes et femmes dans le monde. Cette projection, fondée sur la vitesse de réforme observée entre 2015 et 2024, est volontairement frappante. Elle vise à souligner l'écart entre les engagements pris par les gouvernements (notamment les Objectifs de développement durable, dont l'ODD 5 porte sur l'égalité des sexes) et le rythme réel des réformes. [2]
L'objectif de l'ODD 5 est d'atteindre l'égalité des sexes d'ici 2030. À quatre ans de l'échéance, aucun des indicateurs n'est en voie d'être atteint à l'échelle mondiale. Le financement des programmes d'égalité des sexes reste insuffisant : selon l'OCDE, l'aide publique au développement consacrée à l'égalité des sexes comme objectif principal ne représente que 5,6 % de l'aide bilatérale totale.
La France : 14e pays au monde pour l'égalité juridique, 37e pour l'écart salarial
La France fait partie des 14 économies qui obtiennent un score parfait de 100 sur l'indice Women, Business and the Law de la Banque mondiale. Son cadre juridique ne contient aucune discrimination formelle entre hommes et femmes en matière de mobilité, de travail, de rémunération, de mariage, de parentalité, d'entrepreneuriat, d'actifs ou de retraite.
Mais l'égalité juridique ne se traduit pas automatiquement en égalité réelle. L'écart salarial entre hommes et femmes en France est de 15,4 % en équivalent temps plein, selon l'INSEE (données 2022). En tenant compte du temps partiel, qui touche 28 % des femmes contre 8 % des hommes, l'écart de revenus atteint 24 %. La France se classe 37e sur les pays de l'OCDE pour cet indicateur.
La loi Rixain de 2021 impose des quotas de femmes dans les instances dirigeantes des grandes entreprises : 30 % d'ici 2027, 40 % d'ici 2030. En 2024, les femmes représentaient 46 % des membres des conseils d'administration des entreprises du CAC 40, mais seulement 23 % des comités exécutifs. L'écart entre gouvernance et direction opérationnelle illustre la différence entre égalité formelle et égalité effective.
Les données existent, les lois manquent
Le rapport 2026 d'ONU Femmes n'est pas un document militant. C'est un inventaire factuel des écarts entre les droits des hommes et des femmes dans 190 économies, fondé sur des indicateurs mesurables et des sources vérifiables. Sa valeur réside dans la précision des données : chaque chiffre est sourcé, chaque comparaison est documentée, chaque progrès et chaque recul sont quantifiés.
La conclusion qui s'en dégage est que le problème n'est pas le manque de données. Les discriminations juridiques sont identifiées, mesurées et publiées. Le problème est le manque de volonté politique pour les corriger. Les 14 pays qui obtiennent un score parfait montrent que l'égalité juridique est techniquement réalisable. Les 176 autres montrent qu'elle n'est pas politiquement prioritaire.
Références
- [1] Banque mondiale, Women, Business and the Law 2024.
- [2] ONU Femmes, Rapport du Secrétaire général sur les progrès accomplis dans la réalisation des Objectifs de développement durable, mars 2026.
- [3] OCDE, Gender Wage Gap Indicator, mise à jour 2024.
- Recevez les analyses du Journal directement dans votre boîte mail.
- Les émissions de CO2 de la Chine ont baissé de 0,3 % en 2025. C'est un chiffre modeste. Mais il prolonge une tendance qui dure depuis 21 mois consécutifs : depuis mars 2024, les émissions du premier pollueur mondial sont "stables ou en baisse".
- L'IA détruit-elle des emplois ? Deux études publiées en mars 2026 — l'une par la Harvard Business School, l'autre par Anthropic — apportent les premières données empiriques solides. Et la réponse est plus nuancée que le débat public ne le laisse croire.
- Le paludisme a tué 608 000 personnes en 2022, dont 95 % en Afrique subsaharienne et 78 % d'enfants de moins de cinq ans. Et pour la première fois, un vaccin déployé à grande échelle montre des résultats mesurables sur le terrain.
- Avoir envie d'avoir 20 ans aujourd'hui. Un média indépendant qui documente le progrès avec rigueur, sans naïveté ni catastrophisme.
- Des fiches de lecture structurées : thèse centrale, arguments clés, limites, et verdict.
- Le JdP est un projet éditorial indépendant fondé sur les données, les contre-narratifs et l'optimisme lucide. Chaque article est sourcé, nuancé et ouvert à la discussion.
- Le Journal d'un Progressiste utilise des cookies pour améliorer l'expérience de lecture et comprendre comment le site est utilisé. Aucune donnée n'est collectée à des fins commerciales, publicitaires ou de revente. Les cookies nécessaires au fonctionnement du site sont toujours actifs. Les cookies optionnels ne sont activés qu'avec votre consentement explicite, conformément au RGPD.