
Un programme qui a changé de dimension
Le programme Erasmus original, lancé en 1987, concernait exclusivement les étudiants universitaires. Il permettait de passer un semestre dans une université partenaire d'un autre pays européen, avec une bourse mensuelle et une exonération des droits d'inscription dans l'établissement d'accueil.
En 2014, la réforme Erasmus+ a fusionné plusieurs programmes distincts (Erasmus, Leonardo da Vinci pour la formation professionnelle, Comenius pour les enseignants, Grundtvig pour l'éducation des adultes) en un seul programme intégré. Cette fusion a permis de créer des synergies et d'augmenter le budget global.
Le budget 2021-2027 de 26,2 milliards d'euros représente une augmentation de 80% par rapport à la période précédente (14,7 milliards pour 2014-2020). Cette hausse reflète la priorité accordée par l'UE à l'éducation et à la mobilité dans sa stratégie de compétitivité.
Pour 2026, le guide du programme prévoit des taux de bourse de 400 euros par mois pour les mobilités d'études et 550 euros par mois pour les stages. Ces montants sont complétés par des suppléments pour les étudiants à faibles revenus, les personnes handicapées et les participants venant de régions éloignées.
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L'ouverture au monde : 45 pays partenaires
L'une des évolutions les plus significatives d'Erasmus+ depuis 2021 est son ouverture aux pays hors UE. Le programme KA171 (Key Action 171) finance des mobilités entre universités européennes et universités partenaires dans le monde entier.
En 2025, plus de 45 pays hors UE participaient à des mobilités Erasmus+, dont des pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie du Sud-Est, d'Amérique latine et du Moyen-Orient. Cette ouverture permet à des étudiants africains ou asiatiques de venir étudier en Europe avec une bourse Erasmus, et à des étudiants européens de partir dans ces régions.
Le programme KA171 est encore limité en volume par rapport aux mobilités intra-européennes, mais il est en forte croissance. En 2024, les mobilités vers et depuis l'Afrique subsaharienne ont augmenté de 35% par rapport à 2022. Les universités françaises, espagnoles et portugaises sont les plus actives dans ces partenariats.
Cette ouverture répond à une demande des employeurs européens, qui recherchent des diplômés ayant une expérience internationale dans des marchés émergents. Elle répond aussi à une demande des universités partenaires dans le Sud global, qui voient dans Erasmus+ un levier de renforcement de leurs capacités.
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Les mobilités courtes : une innovation pour élargir l'accès
L'une des critiques traditionnelles d'Erasmus+ était que le format standard, un semestre à l'étranger, était inaccessible pour de nombreux étudiants : coût du logement dans la ville d'accueil, impossibilité de maintenir un emploi à temps partiel, difficultés familiales ou personnelles.
Pour répondre à cette critique, Erasmus+ a développé les "mobilités courtes" (Blended Intensive Programmes, BIP). Ces programmes combinent une période courte de mobilité physique (5 à 30 jours) avec une composante en ligne avant et après le séjour. Ils permettent à des étudiants qui ne peuvent pas partir un semestre de bénéficier quand même d'une expérience internationale structurée.
En 2024, les BIP représentaient 18% des mobilités Erasmus+ dans l'enseignement supérieur, contre 5% en 2021. La croissance est rapide, notamment dans les filières professionnelles et les formations courtes. Les étudiants en BTS, en licence professionnelle et en master professionnel sont les principaux bénéficiaires de ce format.
Les universités qui ont développé des BIP rapportent que ces programmes touchent des publics qui n'auraient jamais participé à une mobilité longue : étudiants salariés, parents d'enfants en bas âge, étudiants en situation de handicap.
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Erasmus+ pour la formation professionnelle : le parent pauvre devenu priorité
Pendant longtemps, Erasmus+ pour la formation professionnelle (VET, Vocational Education and Training) était le parent pauvre du programme. Les apprentis et les lycéens professionnels participaient beaucoup moins que les étudiants universitaires.
Depuis 2021, la Commission européenne a fait de la mobilité VET une priorité explicite. Le budget alloué à la formation professionnelle a augmenté de 40% par rapport à la période précédente. Des initiatives spécifiques ont été lancées pour faciliter la mobilité des apprentis, notamment en simplifiant les procédures administratives et en augmentant les bourses.
En 2024, 150 000 apprenants en formation professionnelle ont participé à une mobilité Erasmus+, contre 100 000 en 2019. L'objectif de la Commission est d'atteindre 200 000 par an d'ici 2027.
La mobilité des apprentis présente des caractéristiques spécifiques. Elle est généralement plus courte (2 à 12 semaines), plus orientée vers l'acquisition de compétences pratiques, et plus dépendante de la coopération entre les entreprises d'accueil dans les deux pays. Les secteurs les plus actifs sont l'hôtellerie-restauration, l'artisanat, le numérique et les métiers du soin.
Pour les apprentis, une expérience à l'étranger peut avoir un impact significatif sur l'employabilité. Une étude de la Fondation européenne pour la formation (ETF) publiée en 2024 montre que les apprentis ayant effectué une mobilité Erasmus+ trouvent un emploi 20% plus rapidement que ceux qui n'en ont pas fait, et ont des salaires initiaux 8% plus élevés en moyenne.
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Les enseignants : 80 000 mobilités par an
Erasmus+ finance également la mobilité des enseignants et des formateurs. En 2024, 80 000 enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur ont participé à une mobilité Erasmus+, pour des stages d'observation, des formations ou des échanges de pratiques.
Ces mobilités ont un effet multiplicateur : un enseignant qui revient d'une mobilité Erasmus+ partage ses expériences avec ses élèves et ses collègues. Des études montrent que les classes dont l'enseignant a participé à une mobilité Erasmus+ ont des résultats légèrement supérieurs en compétences linguistiques et en ouverture interculturelle.
La mobilité des enseignants est particulièrement développée dans les pays nordiques et en Allemagne, où elle est intégrée dans les plans de formation continue des établissements. En France, elle reste moins systématique, mais l'Agence Erasmus+ France a lancé en 2025 un programme d'incitation spécifique pour les établissements du réseau d'éducation prioritaire (REP et REP+).
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Le défi du logement : un frein structurel
L'expansion d'Erasmus+ se heurte à un obstacle structurel : la crise du logement dans les grandes villes universitaires européennes. L'Association européenne des universités (EUA) a publié en février 2026 un rapport alarmant sur la disponibilité et le coût du logement pour les étudiants mobiles.
À Amsterdam, Barcelone, Paris, Dublin et Copenhague, le coût d'une chambre en résidence universitaire ou en colocation dépasse souvent 800 à 1 200 euros par mois. La bourse Erasmus+ (400 euros pour les études, 550 pour les stages) ne couvre qu'une fraction de ce coût. 35% des participants Erasmus+ déclarent que leur bourse est insuffisante pour couvrir leurs frais de vie, selon une enquête de l'Association européenne pour l'éducation internationale (EAIE) publiée en 2025.
Cette situation crée une sélection par le revenu : les étudiants qui peuvent se permettre de compléter leur bourse avec leurs propres ressources ou celles de leur famille partent, les autres restent. C'est le principal facteur d'inégalité dans l'accès à la mobilité Erasmus+.
Plusieurs solutions sont à l'étude. La Commission européenne envisage de conditionner une partie des fonds structurels européens à la construction de logements étudiants dans les villes universitaires. Certaines universités ont développé des accords de réciprocité pour garantir des places en résidence à leurs étudiants entrants. Des plateformes de mise en relation avec des familles d'accueil se développent également.
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La proposition pour Erasmus+ 2028-2034 : 60 milliards d'euros
En février 2026, les associations représentant les universités et les étudiants européens ont publié une proposition commune pour le prochain cadre financier pluriannuel de l'UE (2028-2034). Elles demandent un budget d'au moins 60 milliards d'euros pour Erasmus+, soit plus du double du budget actuel.
Cette proposition s'appuie sur une évaluation de l'impact économique et social d'Erasmus+. Selon cette évaluation, chaque euro investi dans Erasmus+ génère 3,5 euros de retombées économiques, en termes de productivité, d'innovation et de cohésion sociale. Les 14 millions de participants depuis 1987 ont contribué à créer un espace éducatif européen où les diplômes sont de plus en plus reconnus et les parcours de plus en plus mobiles.
La proposition inclut également des mesures spécifiques pour améliorer l'équité d'accès : augmentation des bourses pour les étudiants à faibles revenus, développement des mobilités courtes, extension aux lycéens et aux adultes en reconversion professionnelle.
La décision finale sur le budget Erasmus+ 2028-2034 sera prise dans le cadre des négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel, prévues pour 2027. Les négociations s'annoncent difficiles, dans un contexte de pression sur les budgets européens liée aux dépenses de défense et à la reconstruction de l'Ukraine.
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Ce que la mobilité change pour les individus
Au-delà des statistiques, les études sur l'impact individuel de la mobilité Erasmus+ montrent des effets durables. Une étude longitudinale de la Commission européenne, publiée en 2023 et portant sur 80 000 anciens participants, montre que :
Les anciens participants Erasmus+ ont un taux de chômage 23% inférieur à celui de leurs pairs non mobiles, cinq ans après leur diplôme. Ils sont 40% plus susceptibles d'occuper un poste à responsabilités internationales. 64% déclarent que leur expérience Erasmus+ a eu un impact significatif sur leur développement personnel.
Ces effets sont plus marqués pour les participants issus de milieux moins favorisés, qui bénéficient davantage de l'exposition à d'autres cultures et systèmes éducatifs. C'est l'argument principal pour justifier l'augmentation des bourses et le développement des mobilités courtes : l'impact est là, il faut juste s'assurer qu'il soit accessible au plus grand nombre.
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Ce que la mobilité change concrètement
Les études sur l'impact de la mobilité Erasmus sont convergentes sur plusieurs points. Les participants améliorent leur maîtrise des langues étrangères : 77% des participants déclarent avoir amélioré leur niveau dans au moins une langue étrangère pendant leur mobilité. Ils développent des compétences interculturelles et une capacité à travailler dans des environnements divers, qui sont de plus en plus valorisées par les employeurs.
Les effets sur l'emploi sont également mesurables. Une étude de la Commission européenne de 2024 montre que les anciens participants Erasmus ont un taux de chômage inférieur de 5 points à celui de leurs pairs non mobiles, cinq ans après l'obtention de leur diplôme. Ils sont également plus susceptibles de travailler dans un autre pays européen (23% contre 8%) et d'occuper des postes à responsabilité internationale.
Les effets sur les valeurs et les attitudes sont peut-être les plus importants à long terme. Les anciens participants Erasmus sont plus susceptibles de se considérer comme des citoyens européens (64% contre 38%), de voter aux élections européennes et de soutenir les politiques d'intégration européenne. Dans un contexte de montée des nationalismes, cet effet de construction d'une identité européenne commune est précieux.
Les nouvelles initiatives pour élargir l'accès
Face aux obstacles identifiés, plusieurs initiatives ont été lancées pour rendre la mobilité étudiante plus accessible. En France, l'Agence Erasmus+ France a développé en 2025 un programme spécifique pour les établissements du réseau d'éducation prioritaire (REP et REP+). Ce programme finance des mobilités courtes (5 à 15 jours) pour des lycéens de terminale, avec une prise en charge intégrale des frais de transport et d'hébergement. En 2025, 3 200 lycéens issus d'établissements REP+ ont bénéficié de ce programme, contre 800 en 2022.
La Commission européenne a également lancé en 2025 le programme "Erasmus+ pour tous", qui vise à tripler le nombre de participants issus de milieux défavorisés d'ici 2027. Ce programme augmente les bourses pour les étudiants boursiers (de 400 à 600 euros par mois), simplifie les procédures administratives et développe des partenariats avec des associations d'aide aux étudiants.
La reconnaissance des compétences acquises en mobilité est un autre levier important. Le système ECTS (European Credit Transfer and Accumulation System) permet la reconnaissance automatique des crédits obtenus dans les universités partenaires. Mais dans la formation professionnelle, la reconnaissance reste plus difficile. Des travaux sont en cours pour développer un système équivalent pour les apprentis (ECVET), qui permettrait de faire reconnaitre les compétences acquises lors d'une mobilité dans le cadre d'un contrat d'apprentissage.
Références
- [1] Agence Erasmus+ France, "Retour sur une année charnière en 2025 et perspectives pour Erasmus+ en 2026", décembre 2025, agence.erasmusplus.fr
- [2] Commission européenne, Erasmus+ Programme Guide 2026, novembre 2025, erasmus-plus.ec.europa.eu
- [3] European University Association (EUA), rapport sur le logement étudiant, février 2026, eua.eu
- [4] EAIE, "Stepping into 2025: reflections from the Erasmus Generation", janvier 2025, eaie.org
- [5] European Training Foundation (ETF), étude sur l'impact des mobilités VET, 2024
- [6] Commission européenne, étude longitudinale sur l'impact d'Erasmus+, 2023
- [7] The Guild, "Higher education sector proposes joint amendments", février 2026, the-guild.eu
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