
Le 5 mars 2026, McKinsey a publié un rapport sur la place des femmes dans la tech et l'IA en Europe. Le constat principal tient en un chiffre : la part des femmes dans les postes technologiques est passée de 22 % en 2023 a 19 % en 2025. En deux ans, l'Europe a perdu trois points de représentation féminine dans un secteur qui promet de redéfinir l'ensemble de l'économie. [1]
Ce recul n'est pas un accident statistique. Il est le produit de trois dynamiques qui se renforcent mutuellement : les vagues de licenciements dans la tech, qui touchent d'abord les postes d'entrée où les femmes sont surreprésentées ; la montée en puissance de l'IA, qui automatise précisément ces postes ; et la persistance d'un plafond de verre qui empêche les femmes d'accéder aux postes de direction technique où les embauches se concentrent.
Les licenciements tech frappent d'abord les postes d'entrée
Entre 2023 et 2025, le secteur technologique européen a connu une vague de restructurations. Les grandes entreprises (SAP, Spotify, Klarna, Ericsson) ont supprimé des dizaines de milliers de postes, principalement dans les fonctions support, le design produit, le marketing digital et la gestion de projet. Ces fonctions ont un point commun : elles sont celles où les femmes avaient le plus progressé au cours de la décennie précédente.
Le rapport McKinsey montre que les femmes sont surreprésentées dans les postes de premier niveau (product management, UX design, data analysis junior) et sous-représentées dans les postes de développement logiciel senior, d'architecture système et de direction technique. Quand les entreprises réduisent leurs effectifs, elles suppriment d'abord les postes les moins techniques, c'est-a-dire ceux où les femmes sont les plus nombreuses. [1]
Le résultat est un effet de ciseau : les femmes perdent des postes dans les fonctions en contraction, et elles ne sont pas assez nombreuses dans les fonctions en expansion (ingénierie IA, cybersécurité, cloud) pour compenser.
13 % des postes de management tech occupés par des femmes
Le plafond de verre dans la tech européenne est documenté depuis des années. Le rapport McKinsey actualise les chiffres : en 2025, les femmes occupent 13 % des postes de management dans les fonctions technologiques, contre 30 % dans les fonctions non technologiques des mêmes entreprises. L'écart est de 17 points.
Cet écart s'explique en partie par le pipeline : moins de femmes entrent dans les filières d'ingénierie informatique a l'université, donc moins de femmes atteignent les postes seniors dix ou quinze ans plus tard. En Europe, les femmes représentent environ 20 % des diplômés en informatique, un chiffre stable depuis une décennie. Mais le pipeline n'explique pas tout. Les taux de promotion des femmes dans la tech sont inférieurs a ceux des hommes a chaque étape de la carrière, même a compétences et ancienneté égales. [1]
L'IA automatise les postes où les femmes avaient progressé
L'ironie est cruelle. L'IA générative, qui promet de transformer l'économie européenne (McKinsey estime le potentiel a 480 milliards d'euros par an d'ici 2030), automatise en priorité les tâches de rédaction, de traduction, de design graphique, d'analyse de données et de gestion de contenu. Ce sont précisément les domaines où les femmes avaient le plus progressé dans la tech au cours des dix dernières années.
Les outils d'IA générative (ChatGPT, Midjourney, GitHub Copilot) ne suppriment pas directement des postes. Mais ils augmentent la productivité individuelle, ce qui réduit le nombre de personnes nécessaires pour accomplir une tâche donnée. Une équipe de cinq rédacteurs UX devient une équipe de deux, assistée par un outil d'IA. Une équipe de dix analystes de données devient une équipe de quatre. Les postes supprimés sont ceux qui étaient les plus accessibles aux femmes.
Dans le même temps, les postes qui se créent autour de l'IA (ingénieurs en machine learning, chercheurs en IA, architectes de systèmes) sont parmi les plus masculins du secteur. En Europe, les femmes représentent environ 16 % des professionnels de l'IA, un chiffre inférieur a la moyenne de la tech. [1]
La France dans la moyenne européenne
La France n'échappe pas a la tendance. Selon les données de la Grande École du Numérique et de France Digitale, les femmes représentent environ 28 % des salariés du secteur numérique français en 2025, mais seulement 16 % des postes techniques (développement, infrastructure, data science). La proportion de femmes dans les formations d'ingénierie informatique en France stagne autour de 15 % depuis cinq ans.
Le plan "Femmes et numérique" lancé par le gouvernement en 2023 visait a porter la part des femmes dans les métiers du numérique a 30 % d'ici 2027. A mi-parcours, les indicateurs ne montrent pas de progression significative. Les initiatives de mentorat et de sensibilisation dans les collèges et lycées existent, mais leur impact sur les inscriptions en filières techniques reste marginal.
Ce que les entreprises peuvent faire
Le rapport McKinsey identifie trois leviers concrets. Le premier est la requalification ciblée : former les femmes occupant des postes menacés par l'automatisation aux compétences techniques en demande (ingénierie IA, cybersécurité, cloud computing). Plusieurs entreprises européennes (Siemens, Bosch, SAP) ont lancé des programmes internes de reconversion, mais leur échelle reste limitée.
Le deuxième levier est la révision des critères de recrutement. Les offres d'emploi dans la tech utilisent souvent un vocabulaire et des exigences qui découragent les candidatures féminines (nombre d'années d'expérience, liste exhaustive de compétences techniques). Des études montrent que les femmes postulent quand elles remplissent 100 % des critères, les hommes quand ils en remplissent 60 %. Reformuler les offres et diversifier les canaux de recrutement peut élargir le vivier de candidates.
Le troisième levier est la transparence salariale. La directive européenne sur la transparence des rémunérations, qui entre en application progressive a partir de 2026, oblige les entreprises de plus de 100 salariés a publier les écarts de rémunération entre hommes et femmes par catégorie de poste. Dans la tech, où les écarts salariaux sont parmi les plus élevés du secteur privé, cette transparence pourrait accélérer les corrections.
Les exceptions qui éclairent la règle
Quelques pays européens font mieux que la moyenne. La Lituanie, la Lettonie et la Bulgarie affichent des proportions de femmes dans la tech supérieures a 30 %, un héritage des systèmes éducatifs soviétiques qui encourageaient les femmes dans les filières scientifiques. La Finlande, grâce a des politiques actives de congé parental et de garde d'enfants, maintient un taux de 25 % de femmes dans les postes techniques.
Ces exemples montrent que la sous-représentation des femmes dans la tech n'est pas une fatalité biologique ou culturelle. Elle est le produit de choix éducatifs, de politiques publiques et de pratiques d'entreprise qui peuvent être modifiés. Le rapport McKinsey note que les entreprises européennes qui ont mis en place des programmes structurés de mentorat, de sponsorship et de flexibilité du travail affichent des taux de rétention des femmes dans les postes techniques supérieurs de 15 a 20 points a ceux des entreprises sans programme spécifique.
Le cas de Spotify est instructif. L'entreprise suédoise a publié en 2025 un bilan de diversité montrant que la part des femmes dans les postes d'ingénierie est passée de 18 % a 26 % en trois ans, grâce a un programme combinant recrutement ciblé, mentorat interne et objectifs de diversité intégrés aux évaluations des managers. Ce résultat montre que la progression est possible, mais qu'elle exige un investissement soutenu et mesurable.
Un enjeu économique, pas seulement social
Le recul des femmes dans la tech européenne n'est pas seulement un problème d'égalité. C'est un problème économique. L'Europe manque de talents technologiques : selon la Commission européenne, 42 % des entreprises européennes déclarent avoir des difficultés a recruter des spécialistes du numérique. Exclure la moitié de la population du vivier de recrutement aggrave cette pénurie.
McKinsey estime que combler l'écart de genre dans la tech européenne ajouterait entre 260 et 600 milliards d'euros au PIB de l'UE d'ici 2030. Ce chiffre est a prendre avec les précautions habituelles des projections macroéconomiques, mais l'ordre de grandeur est significatif. L'Europe ne peut pas simultanément ambitionner d'être un leader mondial de l'IA et accepter que les femmes y soient de moins en moins présentes.
La question dépasse aussi la tech. Si l'IA redéfinit les compétences demandées dans l'ensemble de l'économie, l'exclusion des femmes de la conception et du développement de ces outils aura des conséquences sur la nature même des produits et services créés. Les biais de genre dans les algorithmes, documentés par des chercheuses comme Timnit Gebru et Joy Buolamwini, sont en partie le produit d'équipes de développement homogènes. Diversifier ces équipes n'est pas seulement un impératif d'équité. C'est une condition de qualité des produits.
Le rapport McKinsey conclut sur un constat sobre : au rythme actuel, la parité dans la tech européenne ne sera pas atteinte avant 2060. Accélérer suppose d'agir simultanément sur l'éducation (augmenter la part des femmes dans les filières informatiques), le recrutement (réviser les critères et les canaux), la rétention (mentorat, flexibilité, transparence salariale) et la promotion (objectifs mesurables de diversité dans le management). Aucun de ces leviers ne suffit seul. Tous sont nécessaires ensemble.
La France : un cas révélateur
La France illustre bien le paradoxe européen. Le pays dispose d'un écosystème tech dynamique (Station F, French Tech, BPI France) et d'un système éducatif qui produit des ingénieurs reconnus mondialement. Mais la part des femmes dans les écoles d'ingénieurs informatiques stagne autour de 15 % depuis dix ans. A l'École 42, fondée par Xavier Niel pour démocratiser l'accès au code, les femmes représentent 14 % des étudiants en 2025.
Le rapport du Haut Conseil a l'Égalité (HCE) publié en novembre 2025 note que les stéréotypes de genre dans l'orientation scolaire restent le principal obstacle. Les filles représentent 47 % des élèves de terminale en spécialité mathématiques, mais seulement 16 % des inscrits en classes préparatoires scientifiques MP et MPI (les filières qui mènent aux écoles d'informatique). Le décrochage se produit entre le lycée et le supérieur, au moment précis où les choix d'orientation deviennent irréversibles.
Des initiatives existent. L'association Elles Bougent organise des rencontres entre lycéennes et femmes ingénieures dans 15 régions. Le programme "Femmes du Numérique", porté par Syntec Numérique, finance des bourses et du mentorat. Mais ces initiatives restent marginales par rapport a l'ampleur du problème. Le HCE recommande d'intégrer la sensibilisation aux métiers du numérique dès le collège et de fixer des objectifs chiffrés de mixité dans les filières informatiques du supérieur.
L'enjeu est d'autant plus urgent que l'IA générative transforme le marché du travail a un rythme accéléré. Les métiers de la data, du machine learning et de l'ingénierie des prompts sont parmi les plus demandés et les mieux rémunérés d'Europe en 2026. Si les femmes restent absentes de ces filières, l'écart salarial entre hommes et femmes, qui stagne a 16 % en moyenne dans l'UE, risque de se creuser plutôt que de se réduire. La révolution de l'IA sera inclusive ou elle ne sera pas équitable.
Références
- [1] McKinsey & Company, "Women in tech and AI in Europe: Can the region close its gender gap?", 5 mars 2026.
- [2] Euronews, "Why women are disappearing from Europe's tech workforce", 8 mars 2026.
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