*Dans le Château de Barbe Bleue* de George Steiner : quand la culture n'a pas empêché la barbarie

George Steiner, Dans le Château de Barbe Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture, Yale University Press, 1971 (trad. française : Gallimard, 1973, rééd. Seuil, 1986). 154 pages.

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En 1971, George Steiner prononce quatre conférences à l'Université du Kent dans le cadre des T.S. Eliot Memorial Lectures. Le résultat est un essai bref, dense, inconfortable — l'un des textes les plus dérangeants de la seconde moitié du XXe siècle sur la question de la culture et de la civilisation. La question centrale est simple à formuler, impossible à esquiver : comment une civilisation qui avait produit Goethe, Beethoven, Kant et Hegel a-t-elle pu engendrer Auschwitz ? Et si la culture ne protège pas de la barbarie — si elle peut même la côtoyer sans broncher —, que signifie encore le mot "culture" ?

Steiner n'apporte pas de réponse consolante. Il apporte quelque chose de plus utile : un diagnostic rigoureux, appuyé sur une érudition qui traverse la philosophie, la littérature, la musicologie et l'histoire des idées.

Le XIXe siècle comme incubateur : l'ennui qui précède la destruction

La première partie de l'essai remonte à la source. Steiner identifie dans le XIXe siècle européen — ce siècle de paix relative, de progrès matériel, d'optimisme mélioriste — les germes de la catastrophe du XXe. Son argument central : la longue paix (1815-1914) a engendré un ennui profond dans les couches cultivées de la société européenne. Non pas l'ennui banal de l'inoccupation, mais un ennui métaphysique, une fatigue de la civilisation elle-même, un désir sourd de dissolution violente.

Steiner repère cet ennui dans la littérature (Baudelaire, Flaubert, les décadents), dans la philosophie (Schopenhauer, Nietzsche), dans la musique (le chromatisme wagnérien comme aspiration à la dissolution). Ce n'est pas une coïncidence : la culture de la fin du XIXe siècle est traversée par une esthétique de la violence, une fascination pour la destruction, un "appel à la brutalité" qui prépare le terrain pour les catastrophes à venir.

> « Les formes de l'ennui et l'appel à la destruction brutale sont-ils des constantes de l'histoire des formes sociales et intellectuelles, dès que celles-ci franchissent un certain seuil de complexité ? »

Cette question, posée dès l'ouverture, n'est pas rhétorique. Elle engage Freud (Malaise dans la civilisation), Rousseau et son pastoralisme nihiliste, et toute la tradition de la critique de la modernité. Steiner ne répond pas directement — il pose le cadre d'une enquête.

La thèse centrale : la culture n'immunise pas contre la barbarie

La deuxième partie est la plus connue, et la plus provocatrice. Steiner formule ce qui deviendra l'une de ses thèses de référence : la haute culture européenne n'a pas constitué un rempart contre le nazisme. Elle a coexisté avec lui. Elle l'a, dans certains cas, accompagné.

L'image qui cristallise cette thèse est devenue célèbre : rien dans le monde voisin de Dachau n'a interrompu le grand cycle hivernal de musique de chambre de Beethoven joué à Munich. Les gardiens de camp pouvaient être des lecteurs de Schiller. Les officiers SS emmenaient leurs enfants au musée le dimanche. La culture n'a pas protégé. Elle n'a pas empêché.

Steiner va plus loin. Il avance une hypothèse sur les racines de l'antisémitisme nazi qui reste l'une des plus discutées de l'essai : en tuant les Juifs, la civilisation occidentale cherchait à éliminer ceux qui avaient "inventé" Dieu, qui avaient imposé au monde les exigences éthiques du monothéisme — ce qu'il appelle le "chantage de la transcendance". L'Holocauste serait, dans cette lecture, un réflexe de la conscience naturelle contre la contrainte morale que le judaïsme avait introduite dans l'histoire occidentale.

Cette thèse a été vigoureusement contestée — notamment par Irving Howe dans Commentary (1972), qui lui reproche d'être invérifiable et de dissoudre la responsabilité historique concrète des nazis dans une abstraction métaphysique. La critique est fondée. Mais elle ne diminue pas la force de la question posée : pourquoi la culture n'a-t-elle pas suffi ?

L'après-culture : la perte du centre

La troisième partie, intitulée "In a Post-Culture", est peut-être la plus actuelle. Steiner y décrit la situation de la culture occidentale après la Seconde Guerre mondiale comme une situation d'"après-culture" : les certitudes qui fondaient la hiérarchie culturelle occidentale — la conviction que la tradition gréco-latine et judéo-chrétienne représentait "le meilleur de ce qui a été dit et pensé" — sont irrémédiablement ébranlées.

Deux facteurs ont produit cet ébranlement. Le premier est interne : la complicité de la culture avec la barbarie a détruit sa prétention à l'autorité morale. Le second est externe : la décolonisation et la montée des cultures non-occidentales ont mis fin au monopole de la civilisation européenne sur la définition du "supérieur" et de l'"inférieur".

Steiner ne se réjouit pas de cet effondrement. Il ne le déplore pas non plus avec nostalgie. Il l'analyse. Et il pose la question qui en découle : dans un monde où le centre culturel a été détruit, où la hiérarchie des valeurs est contestée de toutes parts, comment penser la transmission, l'éducation, la création ?

Sa réponse est provisoire et honnête : il ne sait pas. Ce qu'il sait, c'est que les substituts proposés — le primitivisme, le néo-paganisme, la contre-culture des années 1960 — ne constituent pas des alternatives viables. Ils sont, à leur manière, des symptômes du même ennui qu'il avait diagnostiqué au XIXe siècle.

"Demain" : trois scénarios pour la culture

La quatrième et dernière partie est la plus spéculative. Steiner esquisse trois scénarios possibles pour la culture dans ce qu'il appelle "l'après-culture".

Le premier est celui d'une haute culture de minorité : une élite restreinte maintient vivante la tradition humaniste dans des conditions de plus en plus marginales, comme les moines irlandais qui ont préservé la culture antique pendant les invasions barbares. Steiner ne cache pas son ambivalence : cette solution est peut-être la seule réaliste, mais elle implique une rupture avec l'idéal démocratique d'une culture partagée.

Le deuxième scénario est celui d'une culture de masse technicisée : la culture se réduit à la consommation de produits culturels standardisés, la haute culture survit comme curiosité muséale, et la créativité authentique se réfugie dans des formes marginales. C'est, suggère Steiner, la trajectoire dominante des sociétés occidentales contemporaines.

Le troisième scénario — le plus radical — est celui d'une rupture totale : la civilisation occidentale ne survit pas à ses propres contradictions, et quelque chose d'entièrement nouveau émerge de ses ruines. Steiner ne dit pas ce que ce serait. Il dit seulement que l'histoire a déjà connu de telles ruptures, et qu'elles ne sont pas nécessairement des fins.

Ce que Steiner apporte encore aujourd'hui

Publié il y a plus de cinquante ans, Dans le Château de Barbe Bleue reste un texte de référence pour plusieurs raisons.

La première est sa question centrale, qui n'a pas perdu de son urgence : la culture — l'éducation, les arts, la littérature, la philosophie — peut-elle former des êtres moraux ? La réponse de Steiner est non, ou du moins : pas nécessairement, pas automatiquement. Cette réponse dérange encore, parce qu'elle contredit l'un des postulats fondateurs de l'humanisme libéral.

La deuxième est son diagnostic sur l'ennui comme précurseur de la violence. Dans un contexte où les sociétés démocratiques avancées voient monter des formes de nihilisme politique et de fascination pour la destruction, la thèse de Steiner sur le XIXe siècle mérite d'être relue avec attention.

La troisième est sa lucidité sur la situation de l'"après-culture". Steiner écrit en 1971, mais il décrit avec une précision remarquable la condition culturelle des années 2020 : perte du centre, contestation des hiérarchies, prolifération des substituts, incapacité à formuler une alternative crédible à la tradition humaniste sans la reproduire ou la caricaturer.

Les limites de l'essai sont réelles. La thèse sur l'antisémitisme comme "révolte contre le monothéisme" est trop abstraite pour être opératoire historiquement. Le style — brillant, parfois trop brillant — peut masquer des glissements argumentatifs que la critique a justement relevés. Et Steiner reste, malgré ses efforts, profondément centré sur la tradition européenne qu'il prétend déconstruire.

Mais ces limites ne diminuent pas la valeur de la question posée. Dans le Château de Barbe Bleue est un livre qui refuse le confort. Il demande à son lecteur de regarder en face ce que la culture ne peut pas faire — et de réfléchir, à partir de là, à ce qu'elle peut encore faire.

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George Steiner (1929-2020) : né à Paris de parents juifs viennois, il grandit à New York et à Paris, enseigne à Cambridge et Genève. Ses autres œuvres majeures incluent Langage et Silence (1967), Après Babel (1975) et Réelles Présences (1989). Dans le Château de Barbe Bleue est souvent considéré comme la synthèse la plus accessible de sa pensée sur la culture et la barbarie.

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Fiche bibliographique

- Titre : Dans le Château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture

- Auteur : George Steiner

- Éditeur : Gallimard, coll. Folio essais (n° 42)

- Date de parution : 13 octobre 1986 (édition originale anglaise : Faber and Faber, 1971)

- Nombre de pages : 160

- Prix : 8,90 €

- EAN : 9782070323678

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Fiche de lecture rédigée pour la rubrique Lectures du Journal d'un Progressiste.

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