
*Daron Acemoglu et Simon Johnson, Pearson France, novembre 2024, 632 pages, 29,90 euros. Traduit de l'anglais par Christophe Jaquet. Titre original : Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, mai 2023).*
Les deux lauréats du prix Nobel d'économie 2024 retracent mille ans de rapports entre technologie et prospérité pour démontrer une thèse simple et documentée : le progrès technique n'améliore les conditions de vie du plus grand nombre que lorsque des contre-pouvoirs institutionnels et sociaux forcent le partage des gains. Sans ces contre-pouvoirs, les bénéfices de l'innovation se concentrent entre les mains de ceux qui contrôlent la technologie.
La thèse : le progrès technique ne ruisselle pas
Acemoglu et Johnson partent d'un constat empirique. En Europe, le niveau de vie de la paysannerie est resté stable du XIe au XVIIe siècle, malgré les innovations agricoles du Moyen Âge (charrue lourde, rotation triennale, moulin à eau). Les gains de productivité ont été captés par les seigneurs fonciers et l'Église. Le mécanisme se répète lors de la première révolution industrielle : entre 1760 et 1840, la production textile britannique est multipliée par douze, mais les salaires réels des ouvriers stagnent pendant quatre-vingts ans. Friedrich Engels documente en 1845 des conditions de vie à Manchester inférieures à celles des campagnes pré-industrielles [1].
Les auteurs nomment ce phénomène le "piège du récit" (narrative trap) : dès qu'un discours associant automatiquement technologie et prospérité devient dominant, il neutralise toute remise en question de la répartition des gains. Ce piège opère aujourd'hui à travers le discours des grandes entreprises technologiques, qui présentent l'automatisation comme inévitable et universellement bénéfique.
Mille ans en dix chapitres
Le livre couvre cinq périodes. Les chapitres 1 à 3 analysent le Moyen Âge et la première révolution industrielle. Les chapitres 4 et 5 examinent la seconde révolution industrielle (1870-1914), où l'électrification et la chimie créent pour la première fois des catégories entières de nouveaux emplois (techniciens, contremaîtres, employés de bureau) en plus d'automatiser les anciens.
Les chapitres 6 et 7 portent sur la période 1945-1975, que les auteurs considèrent comme l'exception historique. Pendant ces trois décennies, la classe ouvrière des pays industrialisés capte jusqu'à 70 % de la valeur ajoutée. Deux facteurs expliquent ce résultat : des technologies qui génèrent de nouvelles tâches (et pas seulement de l'automatisation), et une structure institutionnelle qui renforce les syndicats, la négociation collective et la régulation des monopoles. L'existence de l'Union soviétique comme système alternatif joue un rôle de levier dans cette configuration.
Le chapitre 8 marque la rupture. À partir de 1980, les technologies numériques concentrent les gains chez une élite restreinte. Les auteurs documentent la stagnation du salaire médian américain entre 1979 et 2019, alors que la productivité par travailleur augmente de 59,7 % sur la même période [2]. L'écart entre productivité et salaires, quasi inexistant entre 1948 et 1973, devient structurel.
Les chapitres 9 et 10 portent sur l'intelligence artificielle. Acemoglu et Johnson distinguent deux trajectoires possibles : l'IA comme outil d'automatisation (remplacement des travailleurs, surveillance, contrôle) ou l'IA comme outil d'augmentation (création de nouvelles tâches, aide à la décision, amélioration des capacités humaines). Le choix entre ces deux trajectoires dépend des rapports de force politiques et institutionnels, pas de la technologie elle-même.
Les propositions
Les auteurs avancent cinq recommandations. Premièrement, taxer l'automatisation pour rééquilibrer les incitations fiscales qui favorisent le remplacement du travail humain par des machines (le travail est taxé, le capital ne l'est pas proportionnellement). Deuxièmement, briser les monopoles technologiques par des régulations antitrust adaptées au numérique. Troisièmement, réorienter la recherche publique vers des technologies qui créent de nouvelles tâches plutôt que de simplement automatiser les existantes. Quatrièmement, renforcer les contre-pouvoirs des travailleurs (syndicats, comités d'entreprise, négociation sectorielle). Cinquièmement, démocratiser les choix technologiques en incluant les citoyens et les travailleurs dans les décisions d'adoption.
Les limites
Plusieurs critiques méritent d'être relevées. Dean Baker, du Center for Economic and Policy Research, observe que les auteurs sous-estiment le rôle des monopoles de propriété intellectuelle (brevets, copyrights) dans la concentration des gains technologiques [3]. Les règles de propriété intellectuelle ne sont pas un effet secondaire de l'innovation : elles structurent activement la répartition des bénéfices. Les cinq milliardaires de Moderna, enrichis par les brevets sur les vaccins ARNm développés avec des fonds publics, illustrent ce mécanisme.
Noah Smith, économiste et essayiste, conteste certains exemples historiques. Le procédé Haber-Bosch (synthèse de l'ammoniac, 1909) a permis de nourrir des milliards de personnes sans qu'aucune lutte sociale n'ait été nécessaire pour diffuser ses bénéfices. Le canal de Panama a profité à l'économie mondiale sans redistribution forcée. Le Japon de l'ère Meiji a industrialisé son économie avec des gains largement partagés dans un cadre autoritaire [4]. Ces contre-exemples suggèrent que la thèse des auteurs, si elle capte une dynamique dominante, n'est pas universelle.
Le livre reste aussi relativement silencieux sur les pays en développement contemporains. L'essentiel de l'analyse porte sur l'Europe occidentale et les États-Unis. L'expérience chinoise (800 millions de personnes sorties de la pauvreté entre 1978 et 2020 dans un cadre autoritaire) ou indienne (croissance tirée par les services informatiques) n'est traitée qu'en passant.
Pourquoi lire ce livre maintenant
Pouvoir et Progrès fournit un cadre analytique pour les débats en cours sur la régulation de l'IA. Le Parlement européen a adopté l'AI Act en mars 2024. Les États-Unis hésitent entre régulation sectorielle et approche volontaire. La Chine déploie l'IA dans la surveillance de masse. Dans chaque cas, la question posée par Acemoglu et Johnson reste la même : qui décide de l'orientation de la technologie, et au bénéfice de qui ?
Le Nobel 2024 décerné à Acemoglu, Johnson et Robinson (pour leurs travaux sur "comment les institutions influencent la prospérité") valide l'approche institutionnaliste du livre. Pouvoir et Progrès prolonge Why Nations Fail (2012) et The Narrow Corridor (2019) en appliquant le même cadre théorique à l'histoire technologique. La question n'est pas de savoir si la technologie progresse, mais qui en tire profit et par quels mécanismes politiques.
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Références
- [1] Friedrich Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845.
- [2] Economic Policy Institute, "The Productivity-Pay Gap", mise à jour octobre 2022. https://www.epi.org/productivity-pay-gap/
- [3] Dean Baker, "We Can Do Better with a Thousand Years: Review of Power and Progress", CEPR, 2023. https://cepr.net/publications/we-can-do-better-with-a-thousand-years-review-of-power-and-progress-by-daron-acemoglu-and-simon-johnson/
- [4] Noah Smith, "Book Review: Power and Progress", Noahpinion, 2023. https://www.noahpinion.blog/p/book-review-power-and-progress
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