
Hannah Ritchie est chercheuse à l'université d'Oxford et rédactrice en chef adjointe de Our World in Data, la plateforme de données fondée par Max Roser. Son livre Not the End of the World, publié en anglais en janvier 2024 chez Chatto & Windus (352 pages), est paru en français sous le titre Première Génération aux éditions Les Arènes en octobre 2025 (376 pages, traduction de Julia Couvret-Donadieu, 24 €). Bill Gates l'a qualifié de « livre essentiel ». Le Guardian y voit « un guide optimiste de la crise climatique ». Le livre a été traduit dans une vingtaine de langues.
Huit chapitres, huit crises, des données contre-intuitives sur chacune
Le livre est structuré autour de huit défis environnementaux. Chaque chapitre pose une question factuelle et y répond par les données.
La thèse tient en une phrase : nous sommes la première génération à disposer à la fois de la connaissance précise des dégâts et des outils pour y remédier. Aucune génération précédente n'a eu les deux. Ritchie s'inscrit dans la lignée de Hans Rosling (Factfulness, 2018) et de Max Roser, mais avec une spécialisation environnementale que ni l'un ni l'autre n'avaient développée.
Pollution de l'air : − 45 % de pollution intérieure depuis 1990, − 95 % de SO₂ à Londres depuis 1960
Ritchie commence par un fait que la plupart des gens ignorent : la pollution de l'air la plus meurtrière n'est pas celle des villes, c'est celle des cuisines. La combustion de bois, de charbon et de bouse à l'intérieur des habitations tue environ 3,2 millions de personnes par an, principalement des femmes et des enfants en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Cette pollution intérieure a diminué de 45 % depuis 1990 grâce à l'accès croissant au GPL et à l'électricité.
La pollution extérieure suit une trajectoire similaire dans les pays riches. Les concentrations de dioxyde de soufre à Londres ont baissé de 95 % depuis les années 1960. La qualité de l'air à Pittsburgh, autrefois surnommée « la ville enfumée », s'est améliorée au point que les niveaux de particules fines y sont inférieurs à ceux de Pékin aujourd'hui. Le problème reste massif en Inde, au Pakistan et dans plusieurs pays africains, mais la tendance mondiale est à la baisse.
Climat : le CO₂ par habitant du Royaume-Uni est revenu à son niveau de 1850
C'est le chiffre le plus frappant du livre. L'empreinte carbone par habitant du Royaume-Uni, en incluant les importations, est revenue à son niveau de 1850. Les émissions mondiales par habitant ont atteint un pic en 2012 et déclinent depuis. Le coût du solaire photovoltaïque a chuté de 99 % depuis 1976.
Ritchie ne dit pas que le problème est résolu. Les émissions absolues continuent d'augmenter à cause de la croissance démographique et économique. Mais elle montre que le découplage entre croissance économique et émissions est désormais une réalité dans une trentaine de pays, pas seulement une promesse.
Alimentation : le transport ne représente que 5 % des émissions du secteur
Le chapitre sur l'alimentation démonte plusieurs idées reçues. Le transport alimentaire ne représente que 5 % des émissions du secteur. Ce que l'on mange compte beaucoup plus que d'où cela vient. Acheter des tomates locales cultivées sous serre chauffée émet plus de CO₂ que des tomates importées d'Espagne par camion.
Autre donnée contre-intuitive : passer du bœuf au poulet réduit davantage l'empreinte carbone que de devenir végétarien si l'on consomme déjà principalement du poulet. L'emballage plastique ne représente que 4 % des émissions alimentaires. Le gaspillage alimentaire, en revanche, pèse 6 % des émissions mondiales totales.
Biodiversité : les mammifères sauvages ne représentent plus que 2 % de la biomasse terrestre
Le chiffre est brutal. Les mammifères sauvages ne représentent plus que 2 % de la biomasse totale des mammifères terrestres. Le reste, ce sont les humains (34 %) et le bétail (62 %). Ritchie ne minimise pas ce constat. Mais elle montre que les aires protégées fonctionnent : les populations d'espèces vivant dans des zones protégées se stabilisent ou augmentent, tandis que celles vivant hors de ces zones continuent de décliner.
Le chapitre sur les océans suit la même logique. La surpêche a atteint un pic dans les années 1990. Les stocks de poissons gérés durablement se reconstituent. Le problème reste concentré dans les eaux où la réglementation est faible ou inexistante.
Ritchie écarte la décroissance et la réduction de population : un choix assumé
Le livre a ses angles morts. Ritchie écarte explicitement la décroissance et la réduction de la population comme solutions. Elle mise sur l'innovation technologique, l'efficacité énergétique et les politiques publiques. Mark Avery, dans sa critique, note que cet optimisme pourrait démobiliser ceux qui sont déjà peu engagés. Le Guardian se demande si le livre ne sous-estime pas les dimensions systémiques de la crise — les rapports de pouvoir, les lobbies fossiles, les inégalités structurelles.
Ritchie ne traite pas non plus la question de la justice climatique en profondeur. Les pays qui ont le plus contribué aux émissions historiques ne sont pas ceux qui subissent les conséquences les plus graves. Le livre reste centré sur les tendances mondiales agrégées, ce qui masque parfois des disparités régionales considérables.
La traduction française arrive dans un contexte polarisé entre catastrophisme et déni
En France, le débat environnemental oscille entre deux extrêmes. D'un côté, un catastrophisme qui paralyse : si tout est foutu, pourquoi agir ? De l'autre, un déni qui démobilise : si les écolos exagèrent, pourquoi changer ? Ritchie propose une troisième position : les problèmes sont graves, les progrès sont réels, et le fatalisme est un obstacle à l'action.
Première Génération ne dit pas que tout va bien. Le livre dit que les choses vont mieux que ce que la plupart des gens croient, que les solutions existent et fonctionnent déjà à l'échelle dans plusieurs pays, et que le principal obstacle n'est plus technologique mais politique et psychologique.
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Fiche bibliographique
Références
- Our World in Data. FAQ et directives d'utilisation.
- Avery, M. (21 avril 2024). Sunday book review – Not the End of the World by Hannah Ritchie.
- The Guardian (4 janvier 2024). Not the End of the World by Hannah Ritchie review.
- Gates, B. (20 novembre 2023). An optimistic book on the environment. GatesNotes.
- Les Arènes (2025). Première Génération — page de l'éditeur.
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