Dans un contexte où l’IA domine nos conversations sur l’avenir, Carl Benedikt Frey nous rappelle une vérité inconfortable : le progrès technologique n’est ni automatique ni garanti. Pour la plupart de l’histoire humaine, la stagnation était la norme, et même aujourd’hui, les progrès dans les plus grandes économies mondiales — les États-Unis et la Chine — n’ont pas atteint les attentes. Cette réflexion arrive à point nommé alors que nous cherchons à comprendre pourquoi certaines sociétés prospèrent tandis que d’autres échouent face au changement technologique rapide.

L’économiste-historien qui questionne nos certitudes

Carl Benedikt Frey est un économiste et historien économique suédo-allemand, professeur associé d’IA et travail à l’Oxford Internet Institute et membre du Mansfield College de l’Université d’Oxford. Après avoir étudié l’économie, l’histoire et la gestion à l’université de Lund, Frey a complété son doctorat au Max Planck Institute for Innovation and Competition en 2011 et a fondé le programme d’Oxford sur l’avenir du travail.

C’est en 2013 que Frey, avec son collègue Michael Osborne, a co-écrit “The Future of Employment: How Susceptible Are Jobs to Computerization”, une étude qui, avec plus de 20 000 citations selon Google Scholar, a utilisé une méthodologie reprise par le Conseil des conseillers économiques du président Barack Obama, la Banque d’Angleterre, la Banque mondiale. Cette expérience de la prédiction technologique l’a naturellement conduit à s’interroger sur les mécanismes profonds qui régissent le progrès et son arrêt.

La thèse novatrice : l’équilibre précaire du progrès

L’ouvrage de Frey examine le développement technologique et économique des 1 000 dernières années, en soutenant qu’il repose sur un équilibre entre l’innovation décentralisée et la mise en œuvre centralisée. Frey découvre une tension récurrente dans l’histoire : alors que la décentralisation favorise l’exploration de nouvelles technologies, la bureaucratie est cruciale pour les déployer à grande échelle. Lorsque les institutions ne parviennent pas à s’adapter au changement technologique, la stagnation s’ensuit inévitablement. Seul un équilibre soigné entre décentralisation et bureaucratie permet aux nations d’innover et de croître sur le long terme.

Cette vision nuance radicalement notre compréhension du progrès. “Le progrès dépend d’un équilibre délicat entre l’innovation décentralisée et la bureaucratie pour le déploiement”, comme le résume Frey dans sa présentation de l’ouvrage. Les bureaucraties centralisées excellent dans la vitesse — exploiter les technologies établies et les déployer rapidement — tandis que les systèmes décentralisés sont mieux adaptés à l’expérimentation.

L’innovation naît dans les marges, pas dans les ministères

Frey insiste sur le fait que le progrès dépend de l’efficacité dynamique. Il admire la capacité à générer et tester de nouvelles idées plutôt que l’efficacité de la production existante. L’innovation naît souvent d’idées éclosent dans des réseaux sociaux informels — les cafés anglais ou les salons américains.

La transformation industrielle était, selon l’argument bien connu de Joel Mokyr, caractérisée par des inventeurs et des bricoleurs qui jouaient avec de nouvelles technologies et les adaptaient aux côtés d’autres dans des sociétés savantes et des réseaux informels. C’est exactement cette diffusion horizontale des connaissances que Frey considère comme clé de l’innovation décentralisée. Comme Frey le note, la “Birmingham Lunar Society” comprenait les inventeurs de la chaleur latente (Joseph Black) et de la machine à vapeur (James Watt) et cette transformation industrielle a eu lieu en Grande-Bretagne en raison d’un manque de bureaucratie centralisée “étouffante”.

Les percées comme les vaccins ARNm découlent de décennies d’expérimentation décentralisée et incertaine. Mais attention aux mythes : Frey pointe même la Silicon Valley comme un produit de ce dynamisme décentralisé, mais ici le récit risque de virer au mythe : Google, souvent célébré comme l’enfant chéri de la culture startup scrappy, a réussi non par pure bidouillage de garage mais en rachetant ses concurrents avec un soutien substantiel de capital-risque de Sequoia et Kleiner Perkins avant d’être introduit en bourse.

La bureaucratie, mal nécessaire ou moteur caché ?

Les chapitres ultérieurs de Frey retracent l’essor et les limites de la planification bureaucratique. Les États capitalistes et communistes ont réalisé une croissance rapide d’après-guerre grâce à la coordination centralisée, mais ces efforts ont stagné parce que les institutions rigidifiées ont échoué à s’adapter au changement technologique — en particulier en URSS, qui ne pouvait pas reproduire l’innovation décentralisée de la Silicon Valley.

L’exemple chinois fascine Frey : La Chine occupe une position complexe dans la constellation de Frey. Elle possède la bureaucratie d’État la plus historique, établie il y a plus de 1000 ans. Contre-intuitivement, selon Frey, l’État méritocratique massif de la Chine a stimulé le développement de technologies de 1000 à 1400, en faisant l’entité politique la plus technologiquement avancée du monde.

Selon l’argument de Frey, le Japon Meiji et l’Allemagne bismarckienne n’ont réussi que parce que l’innovation technologique avait eu lieu ailleurs (par des organisations décentralisées, structurées horizontalement). Deux exemples clés d‘“exploration” décentralisée sont la transformation industrielle au Royaume-Uni (vers 1750 à 1900) et la soi-disant seconde transformation industrielle aux États-Unis (vers 1870 à 1914).

Les leçons ignorées de la stagnation

Frey examine pourquoi certaines puissances technologiques leaders du passé — comme la Chine Song, la République néerlandaise et la Grande-Bretagne victorienne — ont finalement perdu leur avantage innovant, pourquoi certaines nations modernes comme le Japon ont eu des périodes de croissance rapide suivies de stagnation, et pourquoi les économies planifiées comme l’Union soviétique se sont effondrées après de brèves poussées de progrès.

La Russie sous Pierre le Grand était un État centralisé qui était trop autocratique pour mettre en œuvre de nouvelles technologies à grande échelle. L’Union soviétique a pu rattraper son retard au milieu du XXe siècle grâce à une organisation hiérarchique verticale et à la bureaucratie. Bien que cette approche centralisée ait fonctionné pour l’industrie lourde, elle n’a pas fonctionné pour l’ère informatique, et leur incapacité à capitaliser a contribué à la baisse de croissance dans les années 1970 et 1980.

Dans les années 1980, la centralisation bureaucratique croissante a échoué à travers l’Est et l’Ouest : les entreprises en place ont étouffé toute perturbation de leur domination. La mondialisation et les technologies numériques ont concentré l’innovation dans quelques grandes entreprises, conduisant à un ralentissement de la productivité et de la créativité — ce que Frey appelle “Le Grand Aplatissement”. Il explore également le progrès et la régression autoritaire, contrastant l’État de surveillance de la Chine dirigé par l’IA avec celui de l’URSS. Il suggère que, bien que l’autoritarisme puisse apporter des gains technologiques à court terme, le type d’innovation iconoclaste nécessaire pour un progrès à long terme est diminué.

L’avertissement pour l’ère de l’IA

Frey s’inquiète que la Chine et les États-Unis fassent tous deux face à ce défi : la Chine en raison de la centralisation du pouvoir sous Xi Jinping, et les États-Unis en raison de la façon dont les entreprises en place ont réussi à étouffer la concurrence. Le livre met en garde que les États-Unis et la Chine s’orientent tous deux vers le même type de stagnation. Les intérêts acquis freinent la capacité des États-Unis à exploiter leur économie décentralisée pour l’innovation, tandis qu’une centralisation accrue en Chine met leur dynamisme en péril.

Cette vision contraste avec l’optimisme technologique ambiant. Le livre conclut que les conditions aux États-Unis et en Chine aujourd’hui pointent vers un avenir de stagnation malgré leur domination à la frontière de l’IA, car les inventions majeures du moteur à vapeur à l’IA générative perturbent les sociétés avant qu’elles n’apportent des améliorations des niveaux de vie.

Les zones d’ombre de l’analyse

Frey maîtrise remarquablement bien un millénaire d’histoire économique, mais son cadre théorique soulève des questions. L’idée principale de Frey est que la distribution du pouvoir entraîne plus d’innovation, tandis que le pouvoir centralisé est meilleur pour exploiter les résultats de cette innovation. Le livre est principalement une collection d’anecdotes historiques soutenant cette thèse, et bien qu’il ait semblé qu’il y en avait eu assez, les histoires étaient suffisamment intéressantes en elles-mêmes.

Le rôle joué par les rivalités géopolitiques est celui qui aurait dû susciter beaucoup plus de discussions, étant donné les exemples choisis dans le livre, mais le désir de conclure vers un ensemble prédéfini n’a probablement pas permis à l’auteur de tenter d’expliquer pourquoi des facteurs qui ont entravé l’URSS, par exemple, pourraient ne pas importer à la Chine.

L’analyse reste parfois trop binaire dans sa vision décentralisation/centralisation, négligeant les formes hybrides qui émergent aujourd’hui. De plus, Frey accorde peut-être trop d’attention aux structures institutionnelles au détriment des facteurs culturels et sociaux qui façonnent l’innovation.

Pourquoi lire ce livre maintenant

Ce qui m’a le plus frappé, c’est l’analyse du livre sur l’IA et ses limites, et surtout le point que même à l’ère de l’IA, vous avez encore besoin d’un réseau distribué de recherche et d’entreprise pour avoir un vrai progrès. C’est quelque chose sur quoi il faut vraiment réfléchir.

Ce qui rend l’itinéraire ambitieux de Frey si convaincant, c’est qu’il recadre les sagesses héritées à la lumière des dilemmes d’aujourd’hui et insiste sur le fait que le progrès ne peut être compris que lorsque le passé est mis en dialogue avec le présent.

Ce livre s’adresse à quiconque s’interroge sur l’avenir technologique sans tomber dans la prophétie. Frey apporte une perspective historique rare dans un débat dominé par les extrapolations exponentielles. Pour les décideurs politiques, les entrepreneurs et les citoyens concernés par l’impact de l’IA, l’ouvrage offre un cadre intellectuel robuste pour comprendre pourquoi le progrès s’arrête — et comment l’éviter.

‘How Progress Ends’ n’est finalement pas un livre pessimiste mais disciplinant. Il nous demande d’abandonner nos illusions d’inévitabilité et d’accorder plutôt notre attention aux mécaniques fragiles de l’innovation — réseaux, institutions et cultures — qui façonnent les avenirs humains.

Informations bibliographiques

Titre : How Progress Ends: Technology, Innovation, and the Fate of Nations
Auteur : Carl Benedikt Frey
Éditeur : Princeton University Press
Date de publication : Septembre 2025
Pages : 552
Prix : $35 (hardcover)

Sources

  1. How Progress Ends | Princeton University Press
  2. Progress is in the balance between innovation and implementation - LSE Review of Books
  3. How Progress Ends | Carl Benedikt Frey
  4. Carl Benedikt Frey - Wikipedia