L'IA comme moteur du commerce mondial : un tiers de la croissance en 2025

Pilier : Économie & Innovation | Format : Article de fond | Date : 20 mars 2026

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En 2025, le commerce mondial a crû plus vite que l'économie mondiale — et un tiers de cette croissance provenait d'un seul secteur : les semi-conducteurs et les équipements de centres de données liés à l'intelligence artificielle. C'est l'une des conclusions du rapport annuel du McKinsey Global Institute sur la géopolitique et la géométrie du commerce mondial, publié le 19 mars 2026. L'étude, qui couvre plus de 90 % du commerce mondial sur les économies ASEAN, Brésil, Chine, Union européenne, Inde, États-Unis et leurs partenaires, documente une recomposition profonde des flux commerciaux — dans laquelle l'IA occupe désormais une place centrale.

Semi-conducteurs +40 %, commerce mondial +6,5 % : l'IA tire la croissance à elle seule

Les exportations de semi-conducteurs et d'équipements de data centers ont progressé d'environ 40 % en 2025, contre une moyenne de 6,5 % pour l'ensemble du commerce mondial. Ce secteur, qui représentait déjà une part significative des échanges mondiaux, est devenu le principal moteur de croissance commerciale de l'année — devant l'énergie, les biens de consommation et les matières premières.

Les hubs asiatiques ont été les grands gagnants de cette dynamique. Taïwan, la Corée du Sud et plusieurs économies d'Asie du Sud-Est ont fourni les marchés mondiaux, en particulier les États-Unis, en composants et équipements nécessaires au déploiement de l'infrastructure IA. La demande américaine en serveurs, GPU et équipements de refroidissement pour data centers a été particulièrement soutenue, alimentée par les investissements massifs des hyperscalers (Microsoft, Google, Amazon, Meta) et des startups IA.

La Chine, "usine des usines"

L'autre tendance structurelle documentée par McKinsey est l'évolution du rôle de la Chine dans le commerce mondial. Contrainte par les tarifs américains et les restrictions à l'exportation de semi-conducteurs avancés, la Chine a accéléré sa montée en gamme dans les composants industriels et les biens d'équipement destinés aux économies émergentes.

McKinsey décrit ce phénomène comme la transformation de la Chine en "usine des usines" : elle ne fournit plus seulement des biens de consommation aux marchés finaux, mais des machines, des composants et des équipements aux hubs manufacturiers en croissance — Vietnam, Indonésie, Mexique, Inde. Cette évolution est en partie contrainte (les restrictions américaines l'ont poussée à chercher de nouveaux marchés), en partie stratégique (la Chine cherche à s'imposer comme fournisseur incontournable des chaînes de valeur industrielles mondiales).

Les exportations chinoises de biens de consommation vers les États-Unis ont chuté d'environ 30 % en 2025, sous l'effet des tarifs. Les exportateurs chinois ont répondu en réduisant leurs prix de 8 % en moyenne pour trouver des acheteurs dans de nouveaux marchés — Europe, Afrique, Amérique latine. Cette stratégie de redirection a partiellement compensé la perte du marché américain.

De 2,4 % à 22 % en quatre mois : le choc tarifaire américain de 2025

Le rapport de McKinsey documente en détail l'évolution des tarifs américains en 2025. Le taux effectif moyen est passé de 2,4 % fin 2024 à environ 22 % en avril 2025 — son niveau le plus élevé depuis un siècle. Une série d'accords bilatéraux (avec le Royaume-Uni, l'UE, le Vietnam, le Japon, la Corée du Sud, l'Inde) a ramené ce taux à environ 15 % en fin d'année. Pour la Chine, le taux annuel moyen effectif a été d'environ 31 %, avec un pic à 137 % en avril.

Les États-Unis ont remplacé environ deux tiers des importations chinoises perdues par des importations d'autres fournisseurs. L'ASEAN a été le grand bénéficiaire de cette redirection, augmentant ses échanges avec les deux économies simultanément. L'Union européenne, en revanche, a subi une double pression : davantage d'importations chinoises à prix réduits sur son marché, et des tarifs américains plus élevés sur ses exportations vers les États-Unis.

En février 2026, la Cour Suprême américaine a invalidé la base légale de certains tarifs introduits en 2025, ce qui a conduit à de nouvelles mesures sous d'autres autorités légales. La situation tarifaire reste en flux au moment de la publication du rapport.

L'UE dans l'étau

La position de l'Union européenne dans ce nouveau paysage commercial est particulièrement inconfortable. Elle fait face à une double concurrence : celle des exportateurs chinois qui, privés du marché américain, cherchent des débouchés alternatifs en Europe, et celle des producteurs américains qui bénéficient d'un marché intérieur protégé et de subventions massives (IRA, CHIPS Act).

Dans le secteur des véhicules électriques, la pression est particulièrement visible. Les constructeurs chinois, qui ont réduit leurs prix pour compenser la perte du marché américain, proposent des modèles à des prix que les constructeurs européens peinent à égaler. Les droits de douane européens sur les véhicules électriques chinois (introduits en 2024) ont partiellement amorti le choc, mais n'ont pas résolu le problème structurel de compétitivité.

Dans le secteur des semi-conducteurs et de l'IA, l'Europe est absente du tableau des gagnants. Ni fournisseur majeur d'équipements IA (comme Taïwan ou la Corée du Sud), ni grand marché de déploiement à la même échelle que les États-Unis ou la Chine, l'UE risque de se retrouver dans une position de dépendance croissante vis-à-vis des deux blocs.

L'IA comme facteur de recomposition géopolitique du commerce

Le rapport de McKinsey souligne que la croissance du commerce lié à l'IA n'est pas un phénomène neutre géopolitiquement. Les semi-conducteurs avancés sont au cœur des tensions entre les États-Unis et la Chine depuis 2022. Les restrictions américaines à l'exportation de puces avancées vers la Chine (NVIDIA H100, A100, puis leurs successeurs) ont poussé la Chine à accélérer ses propres programmes de développement de semi-conducteurs — avec des résultats mitigés, mais une progression réelle.

La chaîne de valeur des semi-conducteurs est l'une des plus géographiquement concentrées du commerce mondial. La conception est dominée par des entreprises américaines (NVIDIA, AMD, Qualcomm, Intel) et quelques acteurs européens (ASML, qui fabrique les machines de lithographie indispensables à la production des puces les plus avancées). La fabrication est concentrée à Taïwan (TSMC) et en Corée du Sud (Samsung, SK Hynix). Cette concentration crée des vulnérabilités systémiques que les grandes puissances cherchent à réduire — avec des investissements massifs aux États-Unis (CHIPS Act : 52 milliards de dollars), en Europe (European Chips Act : 43 milliards d'euros) et en Chine (plusieurs centaines de milliards de yuans).

Vietnam +25 %, ASEAN grand gagnant : le "connector trade" qui redistribue les flux

L'un des résultats les plus frappants du rapport McKinsey est l'émergence de l'ASEAN comme bénéficiaire principal de la recomposition des flux commerciaux. Les dix pays membres de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est — Vietnam, Indonésie, Thaïlande, Malaisie, Philippines, Singapour, Myanmar, Cambodge, Laos, Brunei — ont augmenté leurs échanges avec les deux grandes puissances simultanément.

Le Vietnam est l'exemple le plus spectaculaire. Ses exportations vers les États-Unis ont augmenté d'environ 25 % en 2025, alors que les exportations chinoises vers les États-Unis chutaient. Le Vietnam est devenu un hub d'assemblage pour des produits qui étaient auparavant fabriqués en Chine — électronique, textile, chaussures. Mais il importe une grande partie de ses composants de Chine, ce qui signifie que la Chine bénéficie indirectement de la croissance des exportations vietnamiennes vers les États-Unis. McKinsey appelle ce phénomène le "connector trade" : les pays de l'ASEAN servent de connecteurs entre les deux grandes puissances, absorbant les flux qui ne peuvent plus circuler directement.

Singapour, hub financier et logistique de la région, a bénéficié d'une augmentation des flux de capitaux et de services liés à la recomposition des chaînes d'approvisionnement. L'Indonésie, avec ses ressources en nickel et en cobalt essentiels aux batteries électriques, a attiré des investissements massifs de la Chine, des États-Unis et de l'Europe dans ses capacités de transformation.

Cette montée en puissance de l'ASEAN dans le commerce mondial est une tendance structurelle, pas un phénomène conjoncturel. La région combine une main-d'œuvre abondante et relativement peu coûteuse, une position géographique stratégique, et une stabilité politique suffisante pour attirer les investissements. Si les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine persistent, l'ASEAN devrait continuer à bénéficier de la diversification des chaînes d'approvisionnement.

La Cour Suprême invalide les tarifs, la situation reste en flux : ce que les données de 2025 ne couvrent pas encore

Le rapport de McKinsey couvre les données jusqu'à fin 2025. Plusieurs développements de début 2026 pourraient modifier la trajectoire documentée. La décision de la Cour Suprême américaine sur les tarifs, les nouvelles mesures tarifaires annoncées en 2026, et l'évolution des négociations commerciales entre les États-Unis et leurs partenaires créent une incertitude significative sur la trajectoire à court terme.

McKinsey souligne également que les tendances structurelles — croissance du commerce lié à l'IA, montée en puissance des marchés émergents, rôle croissant de la géopolitique dans les décisions commerciales — sont "durables" et ne constituent pas des "éclairs dans la poêle". L'IA comme moteur du commerce mondial n'est pas un phénomène de 2025 : c'est une tendance de fond qui s'est accélérée et qui devrait se poursuivre à mesure que le déploiement de l'infrastructure IA s'intensifie.

ASML, seul acteur européen en position de force : la question de la dépendance structurelle

La question centrale pour les années à venir est de savoir si la croissance du commerce lié à l'IA va se diffuser géographiquement — bénéficiant à un plus grand nombre d'économies — ou rester concentrée dans quelques hubs asiatiques et le marché américain. La réponse dépendra en partie des politiques industrielles (qui investit dans quoi), en partie de la dynamique de la demande (quels marchés déploient l'IA à grande échelle), et en partie des décisions géopolitiques (quelles restrictions à l'exportation sont maintenues ou renforcées).

Pour l'Europe, le défi est de définir une position dans cette recomposition — ni simple consommateur d'IA importée, ni acteur marginal d'une chaîne de valeur dominée par les États-Unis et l'Asie. L'ASML néerlandais, qui fabrique les machines de lithographie EUV indispensables à la production des puces les plus avancées, est le seul acteur européen en position de force structurelle dans cette chaîne. C'est un atout géopolitique considérable — et une dépendance que les autres acteurs cherchent activement à réduire.

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Références

  1. 1. McKinsey Global Institute (2026, 19 mars). Geopolitics and the geometry of global trade: 2026 update. https://www.mckinsey.com/mgi/our-research/geopolitics-and-the-geometry-of-global-trade-2026-update
  2. 2. Yale Budget Lab (2026, 19 janvier). State of U.S. Tariffs. https://budgetlab.yale.edu/research/state-us-tariffs-january-2026
  3. 3. World Trade Organization (2026). Regional Trade Agreements Database. https://www.wto.org/english/tratop_e/region_e/region_e.htm
  4. 4. World Economic Forum (2026, 18 mars). "Globalization's shift towards resilience and regions." https://www.weforum.org/stories/2026/03/globalization-rebuilt-around-resilience-regions-and-intelligence/
  5. 5. International Banker (2026, 6 mars). "Global Trade Shifts Ahead in 2026." https://internationalbanker.com/finance/global-trade-shifts-ahead-in-2026/
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