Dan Wang documente dans “Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future” comment la Chine est devenue un “état ingénieur” qui applique un marteau-piquoir à tous les problèmes, physiques et sociaux, tandis que l’Amérique développe une “société d’avocats” qui paralyse presque tout, bon et mauvais, avec son marteau de juge. Là où les États-Unis s’appuient sur les légalismes — imposant des tarifs douaniers et concevant un régime de sanctions toujours plus sophistiqué — la Chine se concentre sur la création de l’avenir en construisant physiquement de meilleures voitures, des villes plus belles et des centrales électriques plus grandes. Cette opposition systémique explique pourquoi les deux puissances s’affrontent sans se comprendre.

L’essentiel

  • La Chine forme 1,5 million d’ingénieurs par an et dispose d’une force de travail technique de plus de 5 millions de personnes, contre 140 000 diplômes d’ingénierie par an aux États-Unis
  • En 2002, les neuf membres du Comité permanent du Politburo chinois étaient tous diplômés en ingénierie ou disciplines connexes, tandis que les écoles de droit d’élite façonnent la voie d’accès la plus simple vers les hautes sphères du gouvernement américain
  • La Chine dispose de plus de 40 000 kilomètres de rail à grande vitesse, soit des dizaines de milliers de kilomètres de plus que tout autre système ferroviaire au monde
  • Les investissements chinois dans l’Initiative Nouvelles Routes de la Soie ont atteint 122 milliards de dollars en 2024, soit une hausse de 31% par rapport à 2023

L’état ingénieur contre la société procédurière

Deng Xiaoping a pris la décision délibérée de promouvoir des ingénieurs dans la direction du Parti communiste, pour corriger le chaos des années Mao Zedong. Résultat : Xi Jinping lui-même a étudié l’ingénierie chimique à Tsinghua, la principale université scientifique de Chine. Que font les ingénieurs ? Ils construisent.

Le bilan impressionne. Un réseau routier deux fois plus long que celui des États-Unis, un réseau ferroviaire à grande vitesse 20 fois plus long que celui du Japon, et presque autant d’énergie solaire et éolienne que le reste du monde réuni. Cette capacité de construction massive s’étend désormais au-delà des frontières chinoises.

En 2024, l’engagement chinois dans l’Initiative Belt and Road Initiative a atteint un niveau record avec 70,7 milliards de dollars en contrats de construction et environ 51 milliards en investissements. Cumulativement, l’engagement chinois BRI a atteint 1 175 milliards de dollars depuis 2013.

À l’opposé, l’idée de société d’avocats est devenue évidente quand Wang est retourné aux États-Unis en 2023. Le Paul Tsai China Center était le meilleur endroit possible pour écrire ce livre, non seulement parce qu’il était très favorable, mais aussi parce qu’il l’a placé à l’intérieur de la Yale Law School. Les écoles de droit d’élite, maintenant et dans le passé, façonnent la voie la plus simple pour les ambitions d’accéder aux rangs supérieurs du gouvernement américain.

Les États-Unis s’enlisent dans leurs propres procédures

La différence d’approche se mesure concrètement. La Chine a construit environ 26 000 miles (42 000 kilomètres) de voies ferrées à grande vitesse dédiées depuis 2008 et prévoit de dépasser 43 000 miles (70 000 kilomètres) d’ici 2035. Pendant ce temps, les États-Unis n’ont que 375 miles de voies autorisées à fonctionner à plus de 100 mph.

Les données de la BCE contredisent le récit dominant sur l’IA destructrice d’emplois montre comment l’Europe développe sa propre approche, mais les États-Unis restent paralysés par leurs procédures. La réticence américaine à développer le rail à grande vitesse est généralement attribuée à la dépendance automobile induite par le lobby autoroutier, une dépendance similaire au transport aérien et à son lobby, une réticence du gouvernement fédéral à subventionner le transport ferroviaire de voyageurs de la manière dont il subventionne les autoroutes et le transport aérien, et un système ferroviaire principalement conçu pour le fret. Ezra Klein considère l’échec de livrer le rail à grande vitesse en Californie comme une étude de cas de l’incapacité plus large des États-Unis à construire de nouveaux transports en commun, logements ou autres infrastructures en raison d’une “culture du retard”.

Certains experts américains soulignent que les investissements restent largement insuffisants. “Les 66 milliards de dollars que le gouvernement fédéral a alloués au transport ferroviaire de voyageurs représentent un énorme coup de pouce, mais c’est probablement la moitié de ce qui nous faut pour être à la hauteur du reste du monde”, déclare William Vantuono, rédacteur en chef de Railway Age.

Les limites des deux modèles se révèlent

L’état ingénieur chinois montre ses failles quand il s’attaque aux problèmes sociaux. Le problème, c’est qu’ils ne peuvent pas s’arrêter, appliquant leurs méthodes aux problèmes sociaux même quand ce n’est pas approprié. Après une description inspirante de l’essor du capital-risque et de la fabrication high-tech à Shenzhen, Wang tourne son attention vers l’application brutale de la politique de l’enfant unique et le confinement Covid sévère qui a poussé les gens au désespoir.

Les politiques de l’état ingénieur chinois sont l’une des principales raisons pour lesquelles le chômage des jeunes est si élevé aujourd’hui. À partir de 2020, le dirigeant Xi Jinping a décidé d’initier une répression contre certaines de ses plus grandes plateformes internet. D’un coup, beaucoup des entreprises les plus dynamiques de Chine ont dû licencier des travailleurs, en particulier ceux impliqués dans l’éducation en ligne et le e-commerce.

L’état ingénieur est beaucoup plus attentif à la fabrication avancée qu’au type d’emplois de service qui attirent davantage les jeunes Chinois. C’est une autre indication que l’État chinois s’intéresse plus au pouvoir national qu’au bonheur de son peuple.

Du côté américain, la Chine est devenue une puissance manufacturière majeure en partie en accueillant beaucoup d’ingénieurs étrangers (en particulier américains) pour former sa base industrielle ; en revanche, ICE a expulsé des centaines d’ingénieurs sud-coréens tentant de construire une usine avancée en Géorgie.

L’ingénierie assistée par IA comme solution américaine

Face à ce déficit structurel, les États-Unis cherchent des solutions technologiques. La nouvelle génération d’agents IA, formés sur de grands ensembles de données de conceptions d’ingénierie et enseignés à utiliser des outils de conception d’ingénierie, peut déjà performer au niveau d’un ingénieur junior. Ces “ingénieurs IA” peuvent aider à analyser les exigences, personnaliser les produits, sélectionner des composants, maintenir les nomenclatures, générer de la documentation, configurer et exécuter des simulations, passer au crible les données de test, identifier les modes de défaillance et signaler les problèmes de conformité. Ils ne remplacent pas les ingénieurs humains - ils gèrent le travail de structure répétitif qui consomme 40-60% de la journée d’un ingénieur. Le résultat n’est pas la substitution mais l’amplification : les ingénieurs humains se concentrent sur la conception conceptuelle, les compromis système et les décisions stratégiques de produit, tandis que leurs coéquipiers IA effectuent les tâches routinières qui définissent le rythme et contraignent la bande passante d’une organisation d’ingénierie.

Cette approche révèle une différence philosophique fondamentale. Là où la Chine mise sur la formation massive d’ingénieurs humains, les États-Unis parient sur la multiplication artificielle de leurs capacités d’ingénierie existantes. L’IA ouvre une voie pour s’affranchir des terres rares chinoises dans les véhicules électriques illustre comment cette stratégie technologique peut contourner les avantages physiques chinois.

Vers un apprentissage mutuel limité

Wang souhaite que les Chinois deviennent aussi un peu plus procéduriers. La Chine a désespérément besoin d’une société plus procédurière où la direction respecte les droits, fait attention à ne pas piétiner l’intérêt public et est tenue responsable par un système judiciaire indépendant. Il aimerait que les États-Unis soient 20% plus ingénieurs pour répondre aux besoins du peuple. Et il aimerait que les Chinois deviennent 80% plus procéduriers pour donner des protections substantielles contre les prédations de l’État.

Pour des décennies, il était juste et bon pour la Chine d’apprendre des États-Unis, dit Wang à NPR dans une interview récente, il est maintenant temps pour les États-Unis d’apprendre quelques choses de la Chine. Mais malheureusement, le président Trump apprend certains des pires éléments de la Chine. Mais l’Amérique n’apprend pas certaines des leçons plus utiles de l’état ingénieur.

La question n’est plus de savoir quel modèle l’emportera, mais si les deux géants peuvent intégrer les forces de l’autre sans reproduire leurs faiblesses. La Chine continue de construire à un rythme effréné, mais au prix de déséquilibres sociaux croissants. Les États-Unis préservent leurs garde-fous démocratiques, mais s’enlisent dans l’inaction infrastrucutelle. L’avenir pourrait appartenir à celui qui saura combiner efficacité constructive et contrôles démocratiques, sans sacrifier ni l’ambition ni la prudence.

Sources

  1. Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future | Dan Wang
  2. China graduates 1.3 million engineers per year, versus just 130,000 in the U.S. We need AI to bridge the gap | Fortune
  3. China Belt and Road Initiative (BRI) Investment Report 2024 – Green Finance & Development Center
  4. China has the world’s largest high-speed rail network with over 40,000 km
  5. High-speed rail in the United States - Wikipedia