L’intelligence artificielle est mentionnée plus de 50 fois dans le 15e Plan quinquennal chinois (2026-2030), contre 11 fois dans le précédent. Adopté le 11 mars 2026 lors de l’Assemblée nationale populaire, ce plan est le premier à placer explicitement l’intelligence artificielle au cœur de la stratégie économique. Le Premier ministre Li Qiang a utilisé pour la première fois le terme “économie intelligente” dans son rapport de travail.

Cette évolution quantitative traduit une mutation qualitative profonde. La Chine ne cherche plus seulement à développer l’IA comme secteur technologique, mais à en faire l’infrastructure fondamentale d’un nouveau modèle économique. L’objectif chiffré est clair : les industries liées à l’IA doivent dépasser 10 000 milliards de yuans (environ 1 450 milliards de dollars) de valeur d’ici 2030, contre 1 200 milliards de yuans estimés en 2025. Cette systématisation de l’IA comme pilier économique national teste l’efficacité de la planification centralisée face à l’innovation technologique.

De 1 200 milliards de yuans à l’économie intelligente : une révolution par les chiffres

La valeur de la production du secteur chinois de l’intelligence artificielle a atteint 1 200 milliards de yuans en 2025, avec plus de 6 200 entreprises opérant dans ce domaine. Plus de 30% des entreprises manufacturières ont mis en œuvre des applications d’IA. Le bond prévu pour atteindre 10 000 milliards de yuans en 2030 représente un taux de croissance annuel de plus de 50%.

Cette croissance s’appuie sur une infrastructure numérique ambitieuse. Le document détaille une architecture en trois composantes pour l’infrastructure numérique liée à l’IA. Le gouvernement prévoit la construction de hubs nationaux de calcul, décrits comme des “clusters de calcul intelligent”. Il cible spécifiquement le développement de puces IA haute performance, la recherche sur les architectures de modèles (multimodal, agents, IA incarnée), et la mise en place de “clusters de calcul intelligent” à l’échelle nationale.

Les résultats industriels sont déjà tangibles. Les progrès rapides de l’intelligence incarnée ont permis aux entreprises chinoises de dévoiler plus de 300 types de robots humanoïdes en 2025, représentant plus de la moitié du total mondial. Cette domination quantitative révèle l’efficacité de l’approche planifiée chinoise pour transformer la recherche en production de masse.

L’initiative “AI Plus” : 90% d’adoption économique comme objectif stratégique

L’initiative “AI Plus”, lancée sous le plan quinquennal précédent, devient l’instrument opérationnel de cette transformation. D’ici 2030, la pénétration des terminaux intelligents et agents IA dépassera 90%, et l’économie intelligente deviendra un moteur majeur de croissance de l’économie chinoise. L’IA alimentera de manière globale le développement de haute qualité.

Cette stratégie se déploie en deux phases. D’ici 2027, le taux d’adoption des terminaux intelligents de nouvelle génération, agents et autres applications dépassera 70%. En termes simples, en seulement trois ans, ce qui semble encore nouveau aujourd’hui - assistants IA, “employés” IA, agents IA sectoriels, matériel IA - deviendra aussi courant que les smartphones et les paiements mobiles le sont maintenant.

L’objectif de 90% d’adoption d’ici 2030 dépasse largement les standards occidentaux. À 90% d’adoption, l’IA devient essentiellement une infrastructure, comme l’électricité ou internet. Dès lors, si vous n’êtes pas compétent dans l’utilisation de l’IA au travail ou dans la vie quotidienne, vous vous sentirez comme les quelques personnes qui insistent encore pour payer en espèces aujourd’hui. Cette vision transforme l’IA d’outil technologique en prérequis social et économique.

La planification centralisée face au défi de l’innovation : efficacité ou rigidité ?

Le modèle chinois teste les limites de la planification centralisée appliquée à l’innovation. Cette montée en puissance méthodique s’est accélérée par une planification centralisée et un soutien étatique massif. Ce financement soutient un écosystème structuré, où les universités, les entreprises et l’État coopèrent autour d’objectifs communs. Cette approche centralisée contraste fortement avec la fragmentation des politiques d’innovation en Occident.

Les résultats de cette coordination sont spectaculaires. La Chine domine désormais 37 des 44 technologies critiques analysées à l’échelle mondiale. D’après le rapport de l’ASPI publié le 1er décembre 2025, la Chine contrôle 70% des principaux laboratoires de recherche dans les technologies critiques. Cette domination découle directement de la capacité du système chinois à concentrer ressources et objectifs.

Pourtant, des tensions émergent entre planification et créativité. L’efficacité immédiate de la planification masque la fragilité d’un système où l’innovation dépend encore de l’allocation politique des ressources. Ces méthodes ne sont guère susceptibles de favoriser des percées technologiques. Les mécanismes que les entreprises chinoises adoptent pour accélérer l’innovation sont plus efficaces s’agissant de produits où un concept dominant s’est imposé, de sorte que le processus d’innovation est défini et peut être industrialisé facilement.

Cette limitation apparaît dans certains secteurs clés. Une enquête récente (2018) sur l’origine des approvisionnements pour 130 composants et matériaux-clefs, réalisée par le ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’information auprès de 30 conglomérats chinois, a fait ressortir que 95% des unités centrales et des microprocesseurs associés étaient importés, de même que la quasi-totalité des équipements avancés utilisés pour la fabrication et le contrôle de qualité.

Trois industries émergentes stratégiques prioritaires

L’IA n’est que la partie la plus visible d’un plan qui identifie huit industries émergentes stratégiques : technologies de l’information de nouvelle génération, énergies nouvelles, nouveaux matériaux, véhicules intelligents connectés, robotique, biomédecine, équipements haut de gamme et aérospatial. À ces industries s’ajoutent six “industries du futur” à cultiver : technologie quantique, biomanufacture, hydrogène et fusion nucléaire, interfaces cerveau-machine, IA incarnée et 6G. La Chine ambitionne un “ordinateur quantique réel” capable de résoudre des problèmes concrets d’ici 2030, et un réacteur à fusion opérationnel à la même échéance.

Cette diversification révèle une stratégie de souveraineté technologique. L’objectif est clair, la Chine veut réduire sa dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement étrangères dans ces secteurs et bâtir un écosystème technologique autonome. L’IA devient l’infrastructure transversale qui irrigue ces secteurs prioritaires.

Les applications concrètes se multiplient. Dans l’usine de fabrication intelligente du constructeur de véhicules électriques Nio, l’utilisation de robots intelligents a augmenté l’efficacité de production de plus de 30%, réduit les coûts de main-d’œuvre de 25% et diminué les taux de défauts de 40%. UBTech a annoncé avoir obtenu des commandes d’une valeur de plus de 100 millions de yuans et prévoit de livrer plus de 1 000 de ses robots humanoïdes Walker S2 en 2026.

Budget et investissements : 1 300 milliards de yuans pour la R&D en 2026

L’ambition chinoise s’accompagne de moyens financiers considérables. Les dépenses nationales de R&D doivent augmenter d’au moins 7% par an, avec 1 300 milliards de yuans alloués à la science et à la technologie en 2026. En 2024, la Chine a consacré 2,69% de son PIB à la recherche et au développement, un niveau comparable voire supérieur à plusieurs pays du G7.

Cette intensité d’investissement produit des résultats mesurables. Les grands modèles open source chinois se sont classés au premier rang mondial en matière de téléchargements l’année dernière, améliorant ainsi l’accessibilité de la technologie de l’IA. Actuellement, la Chine représente environ 60% des brevets mondiaux d’IA, se classant première globalement. En termes d’application pratique, plusieurs modèles d’IA de classe mondiale ont émergé dans le pays, et plus de 100 scénarios d’application de référence ont pris forme.

Contrairement à la fragmentation européenne face aux défis de l’IA, l’approche chinoise coordonne tous les acteurs autour d’objectifs nationaux communs. Cette coordination permet une vitesse d’exécution que peinent à égaler les démocraties occidentales, où les débats sur la régulation ralentissent souvent l’innovation.

Les limites du modèle : dépendances technologiques et risques sociaux

Malgré ces succès, le modèle chinois révèle des vulnérabilités structurelles. Il en résulte un endettement local croissant, des mécanismes de rentes persistants, des vulnérabilités technologiques non résorbées et une hiérarchisation territoriale renforcée. La planification peut accélérer l’adoption mais peine à garantir l’innovation de rupture.

Les restrictions occidentales exposent ces dépendances. Face aux restrictions technologiques internationales, notamment dans les domaines des semi-conducteurs et des technologies avancées, la Chine cherche à renforcer son autonomie stratégique. Les tensions sino-américaines, avec la guerre commerciale et la compétition pour l’accès aux technologies de pointe, ne sont pas négligeables.

L’adoption massive d’IA soulève aussi des questions sociales. L’intégration rapide de l’IA risque un déplacement d’emplois généralisé, particulièrement dans les industries intensives en main-d’œuvre. Les implications plus larges incluent des pics de chômage alors que l’IA automatise les emplois plus rapidement que les travailleurs ne peuvent s’adapter.

Le 15e Plan quinquennal chinois constitue un test grandeur nature de la capacité des économies planifiées à piloter l’innovation technologique. Ses résultats en 2030 détermineront si la coordination centralisée l’emporte sur la créativité décentralisée dans la course mondiale à l’intelligence artificielle. Cette expérience pourrait redéfinir les modèles économiques du XXIe siècle, selon que l’efficacité de la planification surpasse ou non les limites de l’innovation dirigée.

Sources

  1. 15e Plan quinquennal : la Chine mise tout sur l’IA pour 2030 - Bonjour Chine

  2. Avec son nouveau plan quinquennal, la Chine veut diffuser l’IA dans toute l’économie - Le Temps

  3. China Releases “AI Plus” Policy: A Brief Analysis

  4. La Chine domine désormais les technologies clés de l’innovation mondiale