En février 2024, le réacteur de fusion nucléaire KSTAR, exploité par l’Institut coréen de l’énergie de fusion (KFE) en Corée du Sud, a maintenu un plasma surchauffé à 100 millions de degrés Celsius pendant 48 secondes consécutives. Le record de 48 secondes (2024) a amélioré le précédent record de 30 secondes (2021), plaçant Séoul en première ligne d’une compétition technologique majeure où l’Asie défie l’Occident sur l’énergie du futur. Selon plusieurs sources spécialisées, ce résultat représente une étape significative de la fusion nucléaire contrôlée depuis que l’installation nationale d’allumage des États-Unis a réalisé l’allumage en décembre 2022.

Cette prouesse technique révèle une tension géostratégique cruciale. Le coût de l’énergie renouvelable a atteint un point de bascule historique en 2025, le solaire et l’éolien représentant désormais les sources de production d’électricité les moins chères dans la plupart des régions du monde. Face à cette donne économique transformée, la fusion nucléaire doit prouver sa viabilité commerciale dans un contexte où ses coûts pharaoniques se heurtent à des alternatives renouvelables en chute libre.

L’essentiel

  • Le réacteur coréen KSTAR a maintenu un plasma à 100 millions de degrés pendant 48 secondes en février 2024, améliorant son précédent record de 30 secondes
  • La Corée du Sud vise 1 000 secondes d’ici 2026, tandis que la Chine et l’Europe progressent sur des approches concurrentes
  • Le solaire coûte désormais 28-117 dollars/MWh et l’éolien terrestre 23-139 dollars/MWh, surpassant systématiquement les énergies fossiles
  • ITER, le projet international de fusion, repousse sa première production de plasma de 2025 à 2033, avec des surcoûts d’au moins 5 milliards de dollars

Un pas décisif vers la viabilité commerciale

KSTAR a également maintenu le mode H-mode pendant 102 secondes, démontrant que la fusion soutenue est possible. Pour que la fusion génère de l’électricité commercialement, le plasma doit être maintenu pendant des centaines de secondes, idéalement en continu. Les avancées de KSTAR marquent des progrès substantiels vers cet objectif.

Cette progression technique s’appuie sur des améliorations matérielles cruciales. Principalement grâce à la mise à niveau réussie des divertors de KSTAR avec du tungstène en 2023, les nouveaux divertors en tungstène ont montré seulement 25% d’augmentation de la température de surface sous des charges thermiques similaires par rapport aux divertors précédents à base de carbone. Cela offre des avantages significatifs pour les opérations de chauffage haute puissance à long terme.

Le défi technique reste considérable. Les aimants supraconducteurs de KSTAR fonctionnent à des températures proches du zéro absolu (-269°C), créant des champs magnétiques suffisamment puissants pour contenir un gaz 7 fois plus chaud que le cœur solaire. L’ironie est fascinante : le réacteur doit être simultanément l’endroit le plus froid et le plus chaud de la planète.

L’Asie mène une course technologique fragmentée

KSTAR (Corée du Sud) : 48 secondes à 100 millions°C — record de durée (février 2024), EAST (Chine) : a dépassé la limite de Greenwald — record de densité de plasma (janvier 2026), ITER (France/35 pays) : plus grand tokamak au monde en construction, premier plasma prévu 2027. Commonwealth Fusion (USA) : aimants 20 Tesla, réacteur SPARC prévu 2027. Chaque programme s’attaque à un aspect différent du problème. KSTAR prouve la durée. EAST prouve la densité. ITER prouvera l’échelle. SPARC prouvera la viabilité commerciale. Si tous réussissent, l’humanité aura la base scientifique complète pour construire des centrales de fusion commerciales dans les années 2030.

La géographie de l’innovation dessine de nouveaux équilibres. Là où l’Europe mise sur le gigantisme coopératif avec ITER, l’Asie privilégie des approches nationales compétitives. Juillet 2017, le tokamak supraconducteur expérimental avancé (EAST) de Chine (101,2 secondes) revendique le record en contenant un plasma pendant 100 secondes. Décembre 2020, KSTAR reprend le record en contenant un plasma de 100 millions de degrés pendant 20 secondes. Mai 2021, l’EAST chinois reprend le record en contenant un plasma de 120 millions de degrés pendant 100 secondes.

Cette course révèle des stratégies divergentes. Alors que KSTAR se concentre sur la température ionique centrale du plasma, EAST se concentre sur la température électronique du plasma. Chaque pays développe son expertise sur des paramètres différents, créant une complémentarité technique involontaire qui pourrait accélérer les percées globales.

ITER s’enlise dans les retards et les surcoûts

Face à ces avancées asiatiques, le projet occidental phare accumule les difficultés. Récemment, le projet international de fusion nucléaire connu sous le nom d’ITER a annoncé un report significatif de son calendrier, repoussant la première production de plasma de 2025 à 2033. Ce retard n’est pas seulement une question de temps ; il s’accompagne également d’un lourd fardeau financier, avec des dépassements de coûts projetés d’au moins 5 milliards de dollars. Cette révélation a envoyé des ondulations dans la communauté scientifique et soulevé des questions sur la faisabilité.

La spirale des coûts s’accélère dangereusement. Les coûts initiaux estimés pour ITER étaient de 12 milliards de dollars en 2006 (environ 18 milliards en dollars de 2023) au début du projet. En 2014, l’estimation avait augmenté à 21 milliards de dollars (environ 27 milliards en dollars de 2023). L’estimation la plus récente, avec la nouvelle date d’achèvement de 2039, est que le coût total augmentera de 5,4 milliards de dollars supplémentaires (en dollars de 2023).

Ces retards transforment la dynamique concurrentielle. Le retard d’ITER signifie que le projet pourrait être dépassé par les essais financés par le privé menés par Commonwealth Fusion Systems LLC et Tokamak Energy Ltd., qui utilisent des versions plus petites du même réacteur et s’attendent à commencer les tests de prototypes dans cette décennie. Le modèle européen de coopération internationale se trouve défié par l’agilité entrepreneuriale américaine et la détermination étatique asiatique.

Le défi économique face aux renouvelables en chute libre

La fusion nucléaire affronte un contexte économique radicalement transformé. Au cours de la dernière décennie, nous avons été témoins de baisses de coûts sans précédent : les coûts du solaire photovoltaïque ont chuté de 90% depuis 2010, tandis que les coûts de l’éolien terrestre ont diminué de 69%. L’énergie renouvelable est significativement moins chère que les combustibles fossiles en 2025. Le solaire PV coûte en moyenne 4,4 centimes par kilowatt-heure et l’éolien terrestre 3,3 centimes/kWh (diminution de 3% par rapport à 2022).

Cette trajectoire menace la pertinence économique future de la fusion. Le solaire PV devrait voir une réduction de coût supplémentaire de 60% d’ici 2060, tandis que l’éolien terrestre pourrait diminuer de 42% sur la même période. D’ici 2030, les renouvelables devraient être approximativement un tiers moins chères que les combustibles fossiles en moyenne mondialement.

Face à cette concurrence, la fusion peine à démontrer sa viabilité économique. Le coût de la technologie de fusion est susceptible de chuter plus lentement que prévu précédemment, soulevant des doutes sur sa capacité à rivaliser avec l’énergie renouvelable. Les dépenses associées à la fusion pourraient ne pas diminuer aussi rapidement que celles des batteries ou de l’énergie solaire.

Le pari stratégique des investissements privés

Malgré ces défis économiques, le secteur privé maintient sa confiance. Les près de 3 milliards de dollars que CFS a levés à ce jour représentent environ un tiers du capital total investi dans les entreprises de fusion privées dans le monde, consolidant son leadership de l’industrie de la fusion. Un certain nombre d’entreprises startups de fusion ont été pionnières du développement de fusion axé sur le commercial et ont levé 9,766 milliards de dollars en juillet 2025. Les entreprises américaines développent maintenant des centrales pilotes — Helion Energy dans l’État central de Washington et Commonwealth Fusion Systems (CFS) dans le Massachusetts.

Cette dynamique privée transforme les calendriers. La compagnie veut construire une centrale de fusion à confinement magnétique de 400 MWe appelée ARC près de Richmond, Virginie, et commencer à l’exploiter au début des années 2030. CFS a récemment signé des accords d’achat d’électricité avec Google et le géant énergétique italien Eni pour sa première centrale de fusion commerciale, ARC, prévue pour être mise en service au début des années 2030 juste à l’extérieur de Richmond, Virginie.

La multiplication des approches technologiques diversifie les risques. La diversité des approches techniques est au cœur de la robustesse de l’industrie. Le confinement magnétique (tokamaks et stellarators) reste l’approche dominante, utilisée par 25 des 53 entreprises, mais la fusion inertielle laser, magnéto-inertielle, électrostatique hybride, et même les approches de fusion catalysée par muons sont également explorées.

L’énergie de demain se joue aujourd’hui

Le record coréen de 48 secondes marque moins une victoire technique qu’un tournant géopolitique. La fusion nucléaire cesse d’être un défi scientifique pour devenir un enjeu de souveraineté énergétique. Si la fusion devient commerciale, les pays sans pétrole, sans uranium, et sans vents forts auront accès à la même énergie que les puissances industrielles.

Cette redistribution potentielle des cartes énergétiques explique l’intensité de la compétition actuelle. Le consensus de nombreux scientifiques et analystes commerciaux est désormais convaincu que l’énergie de fusion alimentant nos foyers n’est plus qu’une question de quand, pas de si, même si les estimations de calendrier restent trop optimistes. Il y a environ 60 ans, le physicien soviétique pionnier Lev Artsimovich a dit que l’énergie de fusion serait prête “quand la société en aura besoin”. La combinaison d’avancées en science, technologie — superinformatique et aimants supraconducteurs — et, de manière critique, l’argent des hyperscalers IA et d’autres rend l’énergie de fusion une option réaliste quand le monde exige beaucoup plus d’électricité.

La course à la fusion révèle autant les ambitions nationales que les défis technologiques. Entre les 48 secondes coréennes et les décennies d’attente d’ITER, se dessine une nouvelle géographie de l’innovation où l’agilité asiatique défie la prudence occidentale, tandis que les renouvelables imposent leur rythme économique implacable.

Sources