La France redistribue plus que presque tous ses voisins — et pourtant, pour la première fois depuis des décennies, elle est devenue plus inégalitaire que la moyenne européenne. Les chiffres d’Eurostat pour 2024 viennent confirmer un basculement que peu avaient anticipé : avec un coefficient de Gini de 30,0, la France dépasse désormais la moyenne de l’Union européenne (29,4), alors qu’elle se situait encore en dessous un an plus tôt.

Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Les inégalités brutes, avant redistribution, n’ont pas augmenté. C’est la mécanique correctrice qui s’est grippée. Selon la DGFIP, les recettes de l’impôt sur le revenu ont progressé plus lentement que les revenus eux-mêmes, en particulier pour les ménages les plus aisés. Le filet de sécurité sociale le plus coûteux d’Europe laisse passer de plus en plus de mailles — et la question n’est plus de savoir si le modèle français tient, mais combien de temps il peut encore tenir sans être repensé.

L’essentiel

  • Le coefficient de Gini des revenus après impôts et prestations sociales en espèces est de 30,0 en France en 2024 pour une moyenne de 29,4 dans l’Union européenne.
  • Parmi les principaux pays européens, les Pays-Bas, la Belgique et la Pologne ont un coefficient de Gini nettement plus faible alors que ceux de de l’Italie et de l’Espagne sont nettement plus élevés.
  • L’ampleur de la redistribution, mesurée par l’écart entre les coefficients de Gini avant et après redistribution, y est toutefois plus importante que la moyenne et que dans les autres grands pays, Belgique exceptée.
  • Le taux de pauvreté en 2024 est en France de 15,9 % (en hausse de 0,5 point par rapport à 2023), contre une moyenne de 16,2 % (stable) dans l’Union européenne selon Eurostat.

Convergence d’analyses : l’éclairage combiné d’Eurostat et de l’Insee

L’analyse combinée des données Eurostat et de l’étude Insee révèle une cohérence troublante dans les constats. L’étude de l’Insee rejoint ainsi les conclusions d’Eurostat, qui place désormais la France au-dessus de la moyenne européenne des inégalités avec un coefficient de Gini de 30 en 2024, contre 29,4 pour l’Union européenne.

L’Insee apporte un éclairage complémentaire crucial : en 2024, le niveau de vie annuel moyen avant redistribution monétaire est de 9 090 euros pour les 20 % des personnes les plus modestes, contre 74 980 euros pour les 20 % des personnes les plus aisées, soit 8,3 fois plus. Avant redistribution, les 10 % des personnes les plus pauvres disposent d’un niveau de vie annuel moyen de 4 710 euros, contre 99 300 euros pour les 10 % les plus aisées, soit 21,1 fois plus. Après redistribution, ce rapport est réduit à 6,2, illustrant l’ampleur de l’effort redistributif français.

Cette performance masque pourtant une réalité préoccupante. L’analyse de l’Insee dévoile qu’en 2023, plus d’un Français sur deux a perçu davantage du système qu’il n’y a contribué, créant une dépendance structurelle qui interroge la soutenabilité du modèle.

La France accumule les handicaps de départ les plus sévères d’Europe

Les inégalités primaires, c’est-à-dire avant redistribution (mais après ajout des retraites et déduction des cotisations de retraite), sont en effet en France (coefficient de 37,0 en 2024) parmi les plus élevées (24ème pays le plus égalitaire) et nettement supérieures à la moyenne européenne (35,1 pour la zone euro et 34,3 pour l’Union européenne).

Cette situation reflète les défaillances structurelles du marché du travail français. Elles résultent pour partie d’un taux d’emploi, en pourcentage de la population de 15 à 64 ans, qui est en France (69,0 % en 2024) inférieur à la moyenne de l’Union européenne (70,8 %). Le taux d’emploi dans l’Union a atteint 75,8 % en 2024 […] En France, si le marché du travail a été “relativement performant”, avec un taux d’emploi de 75,1 %, il présente tout de même “certains défis”, juge le rapport, qui pointe notamment le taux de chômage à 7,4 % (contre 5,9 % dans l’Union).

Si on considère les inégalités primaires avant pensions et cotisations de retraite, la France est le pays le plus inégalitaire (coefficient de 53,3) derrière la Bulgarie. Ce constat interpelle : avant toute intervention publique, la France génère des écarts de revenus plus importants que ses voisins européens.

Cette situation trouve ses racines dans le fonctionnement même de l’économie française. Une récente étude publiée par le Conseil d’analyse économique (CAE) souligne que “les deux problèmes majeurs de la France en termes d’emploi sont les faibles taux d’emploi des jeunes et des seniors par rapport à nos voisins”. Le taux d’emploi des jeunes (15-24 ans) qui avait augmenté les trois années précédentes, notamment grâce à l’essor de l’alternance, se replie de 0,6 point et s’établit à 34,4%.

Un système redistributif qui s’épuise face à l’ampleur de la tâche

Malgré ces handicaps structurels, la France maintient un effort redistributif parmi les plus intenses d’Europe. L’écart avec la moyenne de l’Union européenne (47,8) est encore plus fort, ce qui montre que le système de retraite y est plus redistributif que dans les autres pays européens.

Cette performance historique se fissure en 2024. Les données publiées par Eurostat montrent que les inégalités primaires ont baissé en France en 2024. C’est donc l’ampleur de la redistribution qui a augmenté, mais il n’est pas encore possible d’identifier les impôts ou les prestations sociales qui en sont à l’origine. L’analyse détaillée révèle un mécanisme préoccupant : selon une analyse de la DGFIP, la croissance du produit de l’impôt sur le revenu a été assez nettement inférieure à celle des revenus, notamment pour les ménages les plus aisés.

Cette érosion de l’efficacité redistributive s’accompagne d’un alourdissement du fardeau pour les contributeurs nets. Parmi les actifs, les ouvriers et les employés ont un bilan redistributif quasi neutre, alors que les cadres, travailleurs indépendants et chefs d’entreprise sont contributeurs nets, en raison notamment de revenus primaires élargis nettement plus élevés. En France, 70% des recettes de l’impôt sur le revenu proviennent des 10% des ménages les plus fortunés.

Les modèles européens alternatifs démontrent qu’une autre voie existe

L’expérience européenne révèle que les pays les plus égalitaires ne sont pas nécessairement ceux qui redistribuent le plus. Les pays qui font vraiment mieux sont la Belgique, la Pologne et les pays du nord de l’Europe (Norvège, Danemark, Finlande et Suède). Ces pays combinent des systèmes sociaux efficaces avec des inégalités primaires mieux maîtrisées, évitant le cercle vicieux français où des écarts de revenus importants nécessitent une redistribution massive.

La Belgique illustre parfaitement cette stratégie. Avec un indice de Gini de 0,298, la France se situe entre les Pays-Bas (0,295) et l’Allemagne (0,303). Ces pays combinent des systèmes sociaux efficaces avec des inégalités primaires mieux maîtrisées, évitant le cercle vicieux français où des écarts de revenus importants nécessitent une redistribution massive.

Les pays nordiques offrent un autre modèle de référence. Le modèle social scandinave, même affaibli par les réformes récentes, demeure performant. Le premier groupe mêle les pays dits d’Europe continentale (Allemagne, Belgique, France, Luxembourg, Pays-Bas) et les pays dits nordiques (Danemark, Suède, Finlande) : ces pays, que l’on peut appeler de l’Ouest et du Nord (O + N), combinent fortes dépenses et niveaux d’inégalités relativement faibles. Les pays du modèle nordique (Danemark, Suède, Finlande, plus Pays-Bas) se caractérisent par un niveau de protection sociale plus élevé ; ils fournissent des prestations universelles, fondées sur la citoyenneté et financées par l’impôt. Des prestations chômage élevées, des taux de remplacement importants pour les salariés à salaires moyens ou faibles, l’implication des syndicats dans le gestion des prestations sociales vont de pair avec une structure de salaires très resserrée.

L’urgence d’une transformation du modèle français

Cette dégradation relative de la position française s’accompagne d’une hausse préoccupante de la pauvreté. Le taux de pauvreté en 2024 est en France de 15,9 % (en hausse de 0,5 point par rapport à 2023), contre une moyenne de 16,2 % (stable) dans l’Union européenne selon Eurostat. Par ailleurs, le taux de pauvreté atteint 15,9 % en 2024 en France, en hausse de 0,5 point sur un an. On voit ainsi une pression plus forte sur les ménages les plus fragiles.

Ces constats interrogent la soutenabilité du modèle français. Si la redistribution parvient encore à réduire les écarts de revenus, elle échoue à créer les conditions d’une véritable mobilité sociale. Plus préoccupant encore, elle maintient une fraction importante de la population dans une dépendance qui devient rapidement un frein à l’émancipation économique.

La solution ne réside pas dans un abandon du modèle social français mais dans sa transformation. Le modèle repose en effet historiquement sur un niveau élevé de redistribution pour corriger des inégalités de revenus parmi les plus fortes avant intervention publique en Europe. Or, ce mécanisme semble aujourd’hui moins lisible dans ses effets. La progression des revenus du travail, le fonctionnement du marché de l’emploi et certaines évolutions fiscales creusent des écarts initiaux importants, que la redistribution compense moins efficacement qu’auparavant.

L’enjeu dépasse la seule question technique de l’efficacité redistributive. Il s’agit de réconcilier un système social généreux avec une économie créatrice d’emplois et de revenus plus équitablement répartis. Simultanément, d’autres pays européens présentent des inégalités plus faibles dès l’origine, notamment en raison de taux d’emploi plus élevés ou de structures de revenus différentes. Une configuration qui limite la nécessité de corrections a posteriori et peut expliquer une évolution plus favorable des indicateurs.

Sources :

  1. FIPECO - Les inégalités et la redistribution des revenus en 2024 en France et dans l’Union européenne

  2. Insee - Revenus des ménages élargis à l’ensemble de l’économie en 2023