L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur entrera provisoirement en vigueur le 1er mai 2026, créant une zone commerciale de plus de 700 millions de personnes représentant 25% du PIB mondial. Après 25 ans de négociations, le traité a été signé le 17 janvier 2026 à la majorité qualifiée des États membres, malgré l’opposition de la France, de la Pologne, de l’Autriche, de la Hongrie et de l’Irlande.
Cette percée européenne s’inscrit à rebours du protectionnisme américain. L’Union européenne a conclu ou activé trois accords commerciaux historiques en trois mois avec le Mercosur, l’Inde et l’Australie, créant des zones de libre-échange couvrant plus de 3 milliards de personnes. Aucun de ces accords n’inclut Washington. Le secteur manufacturier américain a perdu 89 000 emplois entre avril 2025 et février 2026, passant de 12,66 millions à 12,57 millions d’emplois, tandis que la charge fiscale moyenne des droits de douane s’élève à environ 1 230 dollars par ménage américain en 2026.
L’Europe parie sur l’ouverture contre le protectionnisme
Cette libéralisation couvre environ 90% des échanges bilatéraux, avec une mise en œuvre progressive s’étendant sur 10 à 15 ans selon les secteurs. Pour l’industrie automobile, les droits actuellement fixés à 35% au Mercosur seront progressivement éliminés sur quinze ans.
L’accord supprime les droits de douane sur plus de 90% des échanges bilatéraux et devrait générer 4 milliards d’euros d’économies annuelles en droits de douane pour les entreprises européennes. En 2024, les échanges commerciaux entre les pays du Mercosur et l’Union européenne représentaient 111 milliards d’euros. Soit 55,2 milliards d’euros d’exportations et 56 milliards d’euros d’importations.
Cette stratégie européenne contraste avec la réalité américaine. En avril 2025, les droits de douane moyens pondérés des États-Unis sont passés de 2% à environ 24%, soit le niveau le plus élevé depuis plus d’un siècle. Le déficit commercial états-unien n’a pas diminué grâce aux droits de douane et l’emploi dans le secteur manufacturier n’en a pas bénéficié. Il n’y a eu aucun investissement d’envergure dans les secteurs protégés par ces nouveaux droits de douane, l’acier et l’automobile.
Un test démocratique pour l’Union européenne
Le 21 janvier, le Parlement européen a saisi à une courte majorité (334 votes pour, 324 contre) la Cour de justice de l’Union européenne, ce qui suspend le processus de ratification par le Parlement européen, sans remettre en question sa possible application provisoire. Cette saisine révèle les tensions institutionnelles autour d’un accord qui divise.
Le vote à la majorité qualifiée a mobilisé au moins 15 États membres représentant 65% de la population de l’UE. Cette procédure est celle suivie pour environ 80% de toute la législation européenne. Pourtant, une coalition hétéroclite, mêlant des élus de bords opposés dont l’ensemble des Français, s’est unie par des réserves agricoles et environnementales ainsi qu’une contestation de la méthode institutionnelle.
L’opposition française s’est traduite par des manifestations d’ampleur. Plus de 5 000 manifestants et plus de 700 tracteurs se sont rassemblés le 20 janvier autour du Parlement européen à Strasbourg pour protester contre l’accord. À Paris, dès l’aube du 13 janvier, des dizaines de tracteurs sont entrés dans la capitale. “Environ 350 tracteurs” ont été “recensés” pour la mobilisation.
L’agriculture européenne en première ligne
99 000 tonnes de viande bovine Mercosur entreront en Europe à 7,5% de droits, soit 1,6% de la production bovine annuelle de l’UE. Les éleveurs brésiliens et argentins de bœuf sont en première ligne, avec un quota de 99 000 tonnes taxées à 7,5%. 95% des produits Mercosur accèdent au marché européen sans droits de douane, via des quotas tarifaires spécifiques.
La Commission européenne assure avoir renforcé les garanties : clauses de sauvegarde accrues sur le bœuf, le sucre ou la volaille, enquêtes automatiques en cas de chute des prix ou d’afflux d’importations. Le nombre d’audits réalisés dans les pays tiers sera augmenté de 50% et celui des audits menés aux postes de contrôle frontaliers de l’UE de 33% en 2026-2027.
Mais “cette clause de sauvegarde est un dispositif conjoncturel, temporaire et provisoire. Elle ne résoudra pas les problèmes structurels causés par les différentiels de compétitivité. Au mieux, elle amortira les impacts négatifs”, dénonçait la Confédération paysanne.
Une stratégie géopolitique dans un monde fragmenté
Stratégiquement, ce texte repositionne l’Europe au Mercosur, sa part de marché y passant de 31% à 15% depuis 2000 face à la Chine. L’excédent commercial chinois a atteint un record de 1 200 milliards de dollars en 2025. Selon ING, le commerce mondial devrait progresser de 0,5 à 1% en 2026. Plus de 165 milliards de dollars d’échanges ont été redirigés hors du corridor sino-américain.
L’accord UE-Mercosur devrait bénéficier aux groupes européens exportateurs, notamment dans les secteurs automobile, pharmaceutique, agroalimentaire et des services. Les entreprises du CAC 40 exposées à l’Amérique latine, comme Renault, Sanofi ou Danone, pourraient tirer parti de la suppression progressive des barrières tarifaires.
L’enjeu dépasse l’économique. Le respect de l’Accord de Paris et des engagements environnementaux devient un “élément essentiel” du traité, permettant à l’UE de suspendre tout ou partie des préférences commerciales en cas de violation grave. Cette conditionnalité climatique marque une évolution dans les accords commerciaux européens.
L’application provisoire malgré les divisions
Le 27 février, Ursula von der Leyen a annoncé la mise en place provisoire de l’accord de libre-échange avec le Mercosur, après la ratification par l’Uruguay et l’Argentine. L’application provisoire doit entrer en vigueur le 1er mai 2026. Tandis que les quatre signataires sud-américains l’ont désormais approuvé, le Paraguay ayant achevé cette étape le 17 mars.
Cette entrée en vigueur provisoire s’effectue dans un contexte de tensions commerciales mondiales croissantes. Le commerce mondial a eu un record en 2025, avec une croissance de 7% pour dépasser 35 000 milliards de dollars pour la première fois. Mais la croissance devrait ralentir en 2026.
L’Europe fait ainsi le pari que l’ouverture commerciale peut créer de la prospérité partagée là où le protectionnisme divise. Entre les 700 millions de consommateurs de cette nouvelle zone et l’opposition persistante d’une partie de ses citoyens, l’accord UE-Mercosur révèle les tensions entre intégration économique et souveraineté démocratique qui traversent l’Union européenne.
Sources :
- Conseil de l’Union européenne - EU-Mercosur: Council greenlights signature of the comprehensive partnership and trade agreement
- Touteleurope.eu - Commerce : qu’est-ce que l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne ?
- UNCTAD - 10 tendances qui façonneront le commerce mondial en 2026