L’inflation de 211% en décembre 2023 est désormais descendue à 31,5% sur l’ensemble de l’année 2025, soit une division par près de sept. En deux ans, Javier Milei a transformé un déficit budgétaire de 5% du PIB en excédent, premier équilibre des comptes publics argentins depuis 2008. Mais 62% des Argentins expriment une opinion négative du président en mars 2026, avec un taux d’approbation tombé à 36,4%. L’Argentine documente ainsi l’un des paradoxes les plus frappants de l’économie politique contemporaine : la réussite technique d’une stabilisation peut coexister durablement avec une désapprobation majoritaire.

Cette disjonction remet en question l’hypothèse libérale classique selon laquelle la discipline budgétaire génère automatiquement du soutien populaire. Malgré une récession de 3,5% et un taux de pauvreté ayant dépassé 50% au plus fort de la crise, Milei avait maintenu un taux d’approbation autour de 50% pendant sa première année. Le basculement intervient au moment précis où l’économie renoue avec la croissance.

L’ajustement budgétaire le plus rapide d’Amérique latine

Le déficit primaire fédéral de 2,3% du PIB en 2023 s’est transformé en excédent de 1,8% en 2024, selon les données de l’OCDE. Cette consolidation s’est appuyée sur une baisse de 27% des dépenses publiques, concentrée sur la masse salariale du secteur public et les subventions aux transports et à l’énergie.

L’Argentine abaisse ses dépenses publiques de 40% du PIB entre 2013 et 2023 à 31,4% en 2024, leur plus bas niveau depuis 2008. Milei supprime environ 52 000 postes de fonctionnaires, soit une réduction de 9,6% à 15,7% des effectifs publics. La stratégie privilégie les coupes brutales aux réformes graduelles, assumant le coût politique immédiat pour créer une dynamique irréversible.

Cette austérité draconienne permet à l’Argentine d’afficher un excédent historique de 0,3% du PIB en 2024, performance que n’avaient anticipée ni le FMI ni les analystes privés. Grâce à l’appréciation réelle de la monnaie et aux effets de l’inflation, le ratio de dette fédérale sur PIB atteint environ 78-84% d’ici la fin 2025, selon les données officielles.

La désinflation progresse malgré les turbulences monétaires

L’inflation mensuelle dépasse 25% en décembre 2023 puis chute à 2,7% en décembre 2024, résultat d’un quasi-gel de la quantité de pesos en circulation et de l’appréciation des taux de change parallèles. L’inflation mensuelle atteint 1,9% en août 2025, son plus bas niveau en cinq ans.

Pourtant, le chiffre de décembre 2025 remonte à 3%, marquant le septième mois consécutif de progression du rythme d’inflation. Cette ré-accélération révèle les limites du modèle de stabilisation par le taux de change, particulièrement quand le peso s’apprécie de façon cumulative - inflation de 117% contre dépréciation de moins de 30% en 2025.

La politique monétaire de Milei repose sur une parité glissante (crawling peg) qui limite la dépréciation mensuelle du peso. Initialement fixée à 2% par mois jusqu’en février 2025, puis réduite à 1% par mois jusqu’en avril, cette politique maintient artificiellement la devise forte pour ancrer les anticipations inflationnistes. Au moment des élections d’octobre 2025, l’inflation mensuelle demeurait à 2% ou plus, impliquant une appréciation réelle continue du peso.

L’économie rebondit mais les inégalités s’aggravent

L’économie argentine affiche une croissance de 7,6% en glissement annuel au deuxième trimestre 2025, sa performance la plus forte en près de deux décennies. Le FMI table sur une croissance de 5% pour 2026, démentant les prévisions catastrophistes de 2024.

Ce rebond masque des déséquilibres persistants. L’investissement et la consommation privée reculent respectivement de 17,4% et 4,2% pendant la phase d’ajustement. Les niveaux d’investissement et de production industrielle restent alarmants, interrogeant la soutenabilité d’un modèle qui privilégie l’équilibre budgétaire à l’accumulation de capital.

Le taux de pauvreté bondit de 41,7% au second semestre 2023 à 52,9% au premier semestre 2024, avant de redescendre à 38,1% au second semestre 2024. Cette séquence révèle la brutalité des chocs d’ajustement sur les populations vulnérables, même dans un contexte de récupération macroéconomique.

Selon l’INDEC, les salaires croissent au-dessus de l’inflation en 2024, mais retombent en dessous en 2025 et début 2026. Cette dégradation du pouvoir d’achat explique en partie l’érosion du soutien populaire malgré la stabilisation macro.

Le déclin de la popularité présidentielle défie les théories classiques

Le taux d’approbation de Milei chute de 41,4% en février à 36,4% en mars 2026, nouveau plancher depuis sa prise de fonction. L’approbation tombe à 42% tandis que la désapprobation grimpe à 53% fin 2025, marquant le basculement vers une opinion majoritairement négative.

Cette évolution contredit l’hypothèse selon laquelle les succès économiques se traduisent mécaniquement en capital politique. Les scandales de corruption touchant l’entourage du président, notamment sa sœur Karina Milei, ont aggravé la dégradation de son image. Seuls 35% des sondés considèrent Milei comme crédible, et 32% le jugent honnête.

Paradoxalement, plus de 75% de ses électeurs restent convaincus de leur choix, sans regret. Cette fidélité de la base électorale coexiste avec une érosion de l’opinion générale, suggérant une polarisation croissante de la société argentine.

Les élections de mi-mandat d’octobre 2025 permettent au parti de Milei de surpasser les attentes et d’obtenir un banc plus large au Congrès, consolidant sa position pour les réformes structurelles de 2026. Cette victoire électorale en dépit de la popularité en déclin illustre les limites des sondages d’opinion comme prédicteurs du comportement électoral.

Les risques de la phase deux : réformes structurelles et fatigue sociale

L’objectif principal devient “l’éradication de l’extrême modèle péroniste de mauvaise gestion économique comme alternative politique”. Les élections de mi-mandat servent de référendum de facto sur le gouvernement Milei. Le mandat électoral fournit le capital politique nécessaire pour des réformes structurelles dans cinq domaines critiques : flexibilité du marché du travail, rationalisation fiscale, développement des marchés de capitaux, libéralisation commerciale et efficacité judiciaire.

Mais ces améliorations économiques s’accompagnent de hausse des coûts de santé et de la vie, et d’une consommation réduite, alors que la patience envers ses réformes s’amenuise. Le solde courant au premier trimestre 2025 devient largement déficitaire à -5 191 millions de dollars, comparé à un solde commercial positif de 3 649 millions au premier trimestre 2024.

Le nouveau régime monétaire ne supprime pas la possibilité d’une nouvelle crise de change. Toute choc économique négatif pourrait ranimer la pression spéculative pour une dévaluation. La dépendance continue au soutien du Trésor américain fragilise davantage l’ancrage du taux de change.

L’expérience argentine comme laboratoire du libéralisme radical

L’Argentine de Milei teste grandeur nature la capacité d’un gouvernement démocratique à mener une thérapie de choc prolongée face à une opinion publique majoritairement hostile. Les économistes restent divisés : l’ancienne responsable du FMI Carmen Reinhart met en garde contre “l’appréciation réelle cumulative qui mène à la fin du programme de stabilisation avec une forte dépréciation”, tandis qu’Alejandro Werner reconnaît l’ajustement budgétaire comme “remarquable” tout en soulignant les risques politiques.

Cette expérience révèle un paradoxe fondamental des démocraties modernes : la rationalité économique peut durablement diverger de la rationalité électorale. Les présidents argentins gouvernent historiquement malgré de faibles taux d’approbation. Cristina Fernandez de Kirchner a gouverné des années avec moins de 40% d’approbation, et Alberto Fernandez a terminé son mandat malgré un scandale de corruption.

La réussite technique de Milei - inflation maîtrisée, comptes équilibrés, croissance retrouvée - coexiste avec un rejet social croissant qui interroge la soutenabilité politique du modèle libéral orthodox. Entre progrès macro-économiques indéniables et fatigue sociale grandissante, l’Argentine devient le laboratoire involontaire d’un libéralisme qui fonctionne économiquement mais peine à convaincre politiquement.


Sources