Dans notre monde qui n’a jamais été plus complexe qu’aujourd’hui, le triomphe de la passion sur la raison s’accompagne de celui de la force brute sur le droit et la morale. Cette phrase de Dominique Moïsi synthétise l’urgence de son dernier ouvrage : comprendre les ressorts émotionnels du chaos géopolitique actuel. Sa grille de lecture émotionnelle des relations internationales éclaire d’un jour nouveau les mutations contemporaines, dépassant les analyses purement rationnelles pour saisir les forces profondes qui traversent notre époque.
L’essentiel
- Le triomphe de la passion sur la raison s’accompagne de celui de la force brute sur le droit et la morale selon Moïsi
- L’auteur maintient un optimisme démocratique malgré le diagnostic sombre : la démocratie a un avenir et mérite que l’on se batte pour elle
- 190 pages, publié chez Robert Laffont pour 19 euros, remise du manuscrit le 19 janvier 2026
- L’analyse géopolitique par les émotions dépasse les grilles classiques de lecture des relations internationales
L’expert des émotions géopolitiques
Membre fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) en 1979, Dominique Moïsi (né le 21 octobre 1946) incarne une approche singulière de la géopolitique. Diplômé de Sciences Po Paris et d’Harvard, il obtient un doctorat à la Sorbonne sous la direction de Raymond Aron, dont il a été l’assistant. Il a enseigné à l’université de Harvard, au King’s College de Londres, à l’ENA, à Sciences-Po et rejoint l’Institut Montaigne en septembre 2016 comme conseiller spécial.
Son parcours l’a conduit à développer une approche émotionnelle des relations internationales, théorisée dès 2008 dans “La Géopolitique de l’émotion”, traduit dans 26 langues. Cette grille de lecture, qui analyse les rapports entre nations à travers les sentiments de peur, d’humiliation et d’espoir, trouve dans ce nouvel ouvrage sa prolongation face aux bouleversements contemporains.
Le diagnostic : quand les passions gouvernent le monde
Alors que nous entrons dans le second quart du XXIe siècle, nous avons connu le retour de la guerre en Europe, le déchaînement de la violence au Moyen-Orient et l’abandon du rôle de garant de l’ordre mondial par les États-Unis. Ce constat ouvre l’ouvrage et pose la question centrale : vivons-nous une simple parenthèse cauchemardesque ou assistons-nous à la fin d’un cycle historique et au début d’un autre ?
Moïsi avance une thèse forte : les émotions ont supplanté la rationalité dans la conduite des affaires internationales. Ce basculement émotionnel expliquerait mieux que les analyses géostratégiques classiques les comportements actuels des puissances. L’analyse par les passions révèle des logiques d’action qui échappent aux calculs rationnels traditionnels des relations internationales.
Cette approche éclaire différemment des phénomènes contemporains comme la contre-culture de droite radicale américaine qui influence désormais la politique mainstream, ou les recompositions géopolitiques observées dans le commerce Sud-Sud qui défie les équilibres établis.
L’instrumentalisation des émotions nationales
L’auteur développe sa démonstration autour de trois passions structurantes : la peur, l’humiliation et l’espoir. Chaque émotion produit des stratégies géopolitiques spécifiques. Dans un monde totalement désinhibé et affranchi de toutes les règles du droit international comme de toutes considérations morales, il semble que l’alliance de la richesse et de l’absence de scrupules soit la clé du succès.
Cette analyse émotionnelle permet de comprendre les ressorts profonds de comportements qui semblent irrationnels d’un point de vue strictement géostratégique. Elle explique pourquoi certains acteurs privilégient des stratégies apparemment contre-productives mais émotionnellement cohérentes avec leur perception du monde.
L’ouvrage examine comment les dirigeants instrumentalisent ces émotions collectives pour légitimer leurs actions. Le sentiment d’humiliation devient un ressort de mobilisation, la peur un facteur de cohésion nationale, l’espoir un moteur d’expansion. Cette grille émotionnelle révèle des continuités historiques que masquent les analyses purement circonstancielles.
L’optimisme démocratique malgré le chaos
Paradoxalement, face à ce diagnostic sombre, Moïsi maintient un optimisme démocratique assumé. Et pourtant, en dépit de la fuite en arrière du monde, rien ne serait plus dangereux pour nous que de céder à la peur ou à la résignation. Je reste convaincu que la démocratie a un avenir et qu’elle mérite que l’on se batte pour elle ; nous avons le devoir d’espérer.
Cet optimisme ne relève pas de l’aveuglement mais d’un choix délibéré. À l’heure où les mauvaises nouvelles s’amoncellent, où jamais la démocratie n’est parue plus fragile et la paix plus lointaine, l’auteur reste malgré tout optimiste. Cette position tranche avec le pessimisme ambiant et constitue un pari sur la capacité des sociétés démocratiques à surmonter les défis émotionnels contemporains.
L’auteur semble plaider pour une reconquête de la rationalité politique, sans nier la puissance des émotions mais en proposant de les canaliser vers des objectifs constructifs. Cette approche résonne avec les efforts européens pour transformer sa régulation numérique en arme de souveraineté, cherchant à réaffirmer des valeurs démocratiques face aux défis géopolitiques.
Les angles morts de l’analyse émotionnelle
Si l’approche de Moïsi apporte un éclairage original, elle présente certaines limites. La grille émotionnelle peut parfois simplifier à l’excès des situations géopolitiques complexes où s’entremêlent facteurs économiques, technologiques et culturels. L’auteur tend à privilégier l’explication émotionnelle au risque de négliger d’autres déterminants.
À l’heure où il remet le texte de son ouvrage à son éditrice - le 19 janvier 2026 - il écrit : “Avec Trump, président totalement imprévisible, on ne peut pas savoir ce qui se passera demain.” L’actualité devait lui donner tort puisque Trump a au contraire déclenché une guerre contre l’Iran en février 2026. Cette observation du critique souligne les limites prédictives de l’analyse, même la plus fine.
L’ouvrage n’aborde pas suffisamment les mécanismes concrets par lesquels les émotions se transforment en politiques publiques. Comment passe-t-on du sentiment collectif à la décision géopolitique ? Cette question méthodologique reste en partie dans l’ombre, affaiblissant la portée opérationnelle de l’analyse.
Pourquoi le lire
Ce livre s’adresse à tous ceux qui cherchent à comprendre l’apparente irrationalité du monde contemporain. Moïsi offre une clé de lecture complémentaire aux analyses géostratégiques classiques, particulièrement utile pour saisir les ressorts profonds des crises actuelles.
L’originalité de l’approche réside dans sa capacité à révéler des continuités émotionnelles derrière l’apparente imprévisibilité des événements. Pour le lecteur français, cette grille d’analyse éclaire différemment les enjeux européens et la position de la France dans un monde où les limites de l’intégration budgétaire européenne révèlent les tensions entre rationalité économique et émotions nationales.
L’optimisme démocratique de Moïsi, loin d’être naïf, constitue un antidote nécessaire au pessimisme ambiant. Dans un contexte où les démocraties semblent reculer face à l’autoritarisme, cette conviction raisonnée offre une perspective d’action plutôt que de résignation.
Informations bibliographiques
- Titre : Le Triangle des passions du monde - Comprendre le chaos qui vient
- Auteur : Dominique Moïsi
- Éditeur : Robert Laffont
- Date de publication : 26 mars 2026
- 190 pages, 19 euros