54 000 entreprises ont investi ou réinvesti le marché vietnamien en janvier 2026, soit 62% de plus qu’un an auparavant. Cette accélération brutale révèle l’ampleur de la stratégie de libéralisation contrôlée lancée par Hanoï pour transformer le pays en centre financier international.
Le Vietnam vise un taux de croissance annuel de plus de 10% d’ici 2030, après avoir enregistré 8,02% en 2025. Cette ambition s’appuie sur des réformes structurelles sans précédent depuis les politiques Đổi Mới de 1986. L’objectif : tester un modèle hybride entre capitalisme d’État et économie de marché qui pourrait inspirer d’autres économies émergentes confrontées aux tensions géopolitiques actuelles.
La révolution administrative silencieuse
Le gouvernement vietnamien a supprimé la taxe sur les licences commerciales à partir de 2026 et exempte d’impôt sur le revenu des sociétés pendant deux ans les startups, suivi d’une réduction de 50% les quatre années suivantes. La nouvelle loi sur l’investissement supprime les exigences de licence pour 38 secteurs d’activité conditionnels et permet aux investisseurs étrangers d’établir une entreprise avant d’obtenir un certificat d’enregistrement d’investissement.
Les autorités locales doivent désormais allouer au moins 20 hectares par parc industriel ou 5% du territoire total pour les entreprises high-tech, PME et startups. Cette obligation transforme concrètement l’accès au foncier, principal obstacle majeur au développement des entreprises.
Le pays révise sa stratégie d’application réglementaire, passant d’une logique de “permission avant exploitation” à une politique d‘“exploiter si conforme et démontrer la conformité lors d’inspection”. Ce basculement procédural représente une rupture majeure avec quarante ans de bureaucratie socialiste centralisée.
L’équation fiscale de la compétitivité
Plutôt que de s’appuyer principalement sur les incitations fiscales pour attirer les capitaux étrangers, le pays se concentre désormais sur le renforcement des fondements de son écosystème d’investissement avec l’introduction du cadre fiscal minimum mondial. L’adoption par le Vietnam des règles fiscales minimales mondiales en 2023 rend les incitations fiscales moins pertinentes.
Cette transition s’accompagne d’une stratégie d’attractivité fondée sur l’infrastructure et le capital humain. L’engagement du gouvernement à réduire les barrières administratives, améliorer l’accès aux terres et au capital, et introduire des incitations fiscales et financières ciblées signale un passage vers un cadre plus orienté marché et favorable aux investisseurs.
La Résolution 139 mandate un accès facilité aux terres pour améliorer l’efficacité des affaires et de la production. Les zones économiques spéciales offrent des taux préférentiels de 10% d’impôt sur les sociétés pendant les 15 premières années pour les entreprises opérant dans ces zones.
Le test géopolitique des investissements directs étrangers
En 2025, le Vietnam a approuvé 4 054 nouveaux projets d’IDE avec un capital enregistré total de 17,3 milliards de dollars. Bien que le nombre de projets nouvellement approuvés ait augmenté de 20,1% en glissement annuel, le capital enregistré a diminué de 12,2%, reflétant une tendance vers des projets de plus petite taille.
La fabrication et le traitement continuent d’attirer la plus grande part des nouveaux IDE, recevant 9,8 milliards de dollars soit 56,5% du capital nouvellement enregistré. L’immobilier suit avec près de 3,7 milliards de dollars, représentant 21,2%.
Selon les statistiques gouvernementales, le stock d’IDE du Vietnam s’élevait à plus de 322 milliards de dollars fin 2024, soit environ deux tiers du PIB vietnamien. Cette dépendance massive aux capitaux étrangers structure entièrement la stratégie de libéralisation : le Vietnam ne peut plus se permettre d’effrayer les investisseurs par des lourdeurs bureaucratiques.
Les défis de la montée en gamme économique
Le Vietnam vise une croissance du PIB à deux chiffres en 2026 grâce aux secteurs à haute valeur ajoutée comme les semi-conducteurs, l’économie numérique, la fabrication avancée et les énergies renouvelables. Le pays entre dans une transition décisive d’un modèle de croissance traditionnel basé sur les avantages de coût de la main-d’œuvre vers une économie plus sophistiquée, à haute valeur ajoutée et orientée vers l’innovation.
Malgré être le principal moteur de croissance, les entreprises privées font face à de nombreuses difficultés, incluant les questions juridiques liées à la terre, la hausse des coûts comme une augmentation de 30% des dépenses logistiques et des salaires plus élevés. Bien que la croissance de l’investissement privé se soit améliorée en 2024, elle n’a atteint que 7%, significativement inférieure au taux d’avant-pandémie de 17%.
L’investissement privé doit être encouragé comme moteur crucial de croissance tandis que l’attraction d’IDE devrait devenir plus sélective, liée au transfert de technologie, à la protection environnementale et à des connexions plus fortes avec les entreprises domestiques. Le Vietnam doit passer d’un modèle dépendant du capital et de la main-d’œuvre vers un modèle basé sur les gains de productivité, l’allocation efficace des ressources et la restructuration économique vers la durabilité et la modernité.
L’expérimentation d’un modèle hybride
Le Vietnam teste une voie originale entre dirigisme socialiste et libéralisme économique. Le système économique vietnamien est décrit comme du “capitalisme de connivence” où une “alliance État-parti-affaires” occupe les “hauteurs dominantes” en politique et économie. L’affirmation du Vietnam d’être une “république socialiste” et une “économie de marché à orientation socialiste” est un mythe politique.
Cette stratégie de libéralisation contrôlée pourrait inspirer d’autres économies émergentes cherchant à attirer les investissements dans un contexte géopolitique tendu. À l’international, la “diplomatie du bambou” vietnamienne cherche à équilibrer les relations avec les États-Unis et la Chine.
Pour accélérer la dynamique de croissance jusqu’en 2030, le gouvernement vietnamien a fixé des objectifs macroéconomiques ambitieux - porter la croissance annuelle moyenne du PIB à plus de 8% en 2021-2030, avec la phase 2026-2030 visant au moins 10% par an. D’ici 2030, le PIB par habitant du Vietnam aux prix courants devrait atteindre environ 8 500 dollars, passant à environ 38 000 dollars d’ici 2050 selon sa vision de développement à long terme.
L’enjeu dépasse le simple développement économique national. Le Vietnam teste si un régime autoritaire peut mener une libéralisation économique profonde sans concessions politiques majeures, défiant le modèle occidental qui lie traditionnellement réformes économiques et démocratisation progressive.
Sources