7 300 milliards de dollars de flux financiers publics et privés ont directement impacté négativement la nature en 2023, tandis que seulement 220 milliards ont financé des activités de conservation et de restauration de la biodiversité. Ce ratio de 33 pour 1 quantifie pour la première fois l’ampleur du déséquilibre financier mondial face à la crise de la biodiversité.

Cette mesure inédite révélée par le rapport IPBES entreprises-biodiversité place la perte de biodiversité au rang de risque systémique majeur pour l’économie mondiale. L’évaluation méthodologique, approuvée par plus de 150 gouvernements en février 2026, établit les bases scientifiques pour repenser l’intégration des risques nature dans les modèles économiques et financiers.

L’économie mondiale révèle sa dépendance critique à la nature

Entre 1820 et 2022, l’économie mondiale a crû de 1 180 milliards à 130 110 milliards de dollars, soit une multiplication par 110, tandis que le capital naturel par habitant a diminué de 40% depuis 1992. Chaque entreprise dépend directement ou indirectement de la biodiversité et chaque entreprise impacte la biodiversité.

Selon le Forum économique mondial, plus de la moitié du PIB mondial, soit environ 44 000 milliards de dollars, dépend modérément ou fortement de la nature et de ses services. Cette dépendance concerne les matériaux bruts, la régulation du climat, la pollinisation, la purification de l’eau et la stabilité des sols.

Ces dépendances restent souvent invisibles car elles sont intégrées à plusieurs niveaux de la chaîne de valeur. Un détaillant peut ne pas gérer directement les terres agricoles, mais sa rentabilité repose ultimement sur la santé des sols, la disponibilité de l’eau et la stabilité des conditions de croissance.

Les subventions néfastes alimentent la destruction à grande échelle

En 2023, les flux financiers privés ont représenté 4 900 milliards de dollars de dommages directs à la nature, auxquels s’ajoutent 2 400 milliards de subventions publiques environnementalement néfastes. Les subventions qui nuisent à la nature et à l’environnement coûtent au monde environ 1 800 milliards de dollars par an, soit l’équivalent du PIB entier du Canada.

Ces subventions financent massivement les énergies fossiles, l’agriculture intensive, la déforestation et l’extraction minière. En 2022, les subventions aux énergies fossiles ont atteint 7 000 milliards de dollars. Leur élimination pourrait réduire les émissions mondiales de CO₂ de 43% et prévenir jusqu’à 1,6 million de décès prématurés par an grâce à l’amélioration de la qualité de l’air.

En 2024, les activités forestières ont reçu 175 milliards de dollars de subventions, tandis que la déforestation brute atteignait 6,37 millions d’hectares en 2023. Les subventions aux pêches et à l’aquaculture ont totalisé 55 milliards de dollars en 2023, finançant souvent des pratiques non durables comme la surpêche et la pêche illégale.

Les données nationales illustrent cette contradiction. L’Australie a identifié 26,3 milliards de dollars de subventions néfastes à la biodiversité en 2022-2023, soit 1,1% de son PIB, avec les subventions aux énergies fossiles, à l’agriculture et à la foresterie classées comme les plus potentiellement nuisibles. La France affecte 3,7 milliards d’euros à des subventions nuisibles à la biodiversité contre 4,6 milliards d’euros favorables.

Le risque systémique émerge dans les analyses financières

La perte de biodiversité constitue désormais un risque systémique pour l’économie et la stabilité financière, interconnectée avec le changement climatique et la pollution qui peuvent s’amplifier mutuellement. Le secteur financier est hautement exposé, bien qu’indirectement, aux risques physiques de la biodiversité, et les investisseurs exigent de plus en plus des primes plus élevées pour les entreprises exposées aux risques biodiversité.

Les chocs de biodiversité peuvent compromettre la valeur des entreprises, la qualité et l’accès au crédit, la stabilité souveraine, tout en contribuant au stress financier systémique. La Banque mondiale avertit que la perte des services essentiels de la nature, comme la pollinisation, les pêches marines et l’approvisionnement en bois, pourrait réduire le PIB mondial de 2 700 milliards de dollars d’ici 2030. Au Royaume-Uni seul, l’impact de la perte de biodiversité pourrait entraîner une chute du PIB entre 6% et 12% sur la même période.

Au moins 8 pays, avec l’Union européenne, ont analysé l’exposition de leurs institutions financières aux dépendances à la biodiversité. Les banques centrales explorent désormais leur rôle dans la gestion des risques financiers liés à la nature, équilibrant actions immédiates et planification stratégique à long terme.

Les entreprises face à l’évaluation complexe des impacts

Moins de 1% des entreprises publiques mentionnent les impacts de la biodiversité dans leurs rapports. Cette lacune révèle la complexité de l’évaluation des risques nature. Les méthodes de calcul de l’empreinte biodiversité varient considérablement entre les institutions financières. Iceberg DataLab utilise l’Abondance Moyenne des Espèces (MSA), le TNFD promeut la Fraction Potentiellement Disparue (PDF) des espèces, tandis que Bloomberg calcule avec l’Indice d’Intégrité Biodiversité du Muséum.

Les entreprises manquent souvent d’informations pour traiter leurs impacts et dépendances, ainsi que les risques et opportunités liés à la biodiversité. Les marchés financiers ne reflètent pas encore systématiquement les risques physiques et de transition liés à la biodiversité dans les prix des actifs.

Les nouvelles réglementations européennes modifient cette donne. L’Europe connecte ses efforts de traçabilité numérique obligatoire aux exigences de transparence sur la biodiversité. 49 000 entreprises sont soumises à la nouvelle Directive européenne sur le reporting de durabilité des entreprises.

L’action coordonnée devient impérative

Les entreprises ne peuvent pas, seules, délivrer l’ampleur du changement nécessaire pour arrêter et inverser la perte de biodiversité. La collaboration et les actions collectives sont essentielles pour créer un environnement propice. Plus de 420 organisations dans plus de 50 pays, représentant 15 900 milliards de dollars d’actifs sous gestion, ont adopté les recommandations de la Task Force sur les Divulgations Financières liées à la Nature.

36 pays et 2 institutions régionales ont entrepris ou complété des évaluations nationales sur les subventions néfastes, 12 d’entre eux utilisant le guide étape par étape de BIOFIN. Le Cadre Mondial pour la Biodiversité fixe l’objectif de réduire ou réformer 500 milliards de dollars de subventions néfastes d’ici 2030.

Les innovations technologiques émergent en Afrique pour développer des solutions nature-technologie accessibles. Ces expériences locales alimentent une approche globale qui combine régulation, innovation et financement.

Le rapport démontre que le business habituel n’est pas inévitable. Avec les bonnes politiques, ainsi que les changements financiers et culturels appropriés, ce qui est bon pour la nature correspond aussi à ce qui est optimal pour la rentabilité. La perte de biodiversité constitue désormais un risque systémique pour l’économie mondiale et les entreprises elles-mêmes. Il n’y a aucune excuse à l’inaction. Les entreprises, le secteur financier et les gouvernements disposent déjà de suffisamment d’informations pour transformer leurs intentions en impact.

La mesure du ratio 33 pour 1 établit une base factuelle pour rééquilibrer les flux financiers mondiaux. Elle révèle que la transition vers une économie respectueuse de la nature nécessite un changement d’échelle comparable à celui déjà amorcé pour le climat, mais avec l’urgence supplémentaire que dicte l’irréversibilité de nombreux dommages écologiques.