Un essai qui tombe au bon moment. Alors que l’abaissement de l’âge légal de la retraite à 60 ans par Mitterrand et l’instauration des 35 heures ont signalé aux Français que travailler moins constituait un progrès social en soi, l’essai d’Anne de Guigné, Les Français veulent-ils encore travailler ?, publié chez Plon, s’emploie à démêler avec une rigueur bienvenue les vrais ressorts du désamour français pour le labeur. Une raison surplombe toutes les autres : le travail, en France, ne paie plus, révèle cette analyse percutante qui bouscule les idées reçues sur la prétendue paresse française.
L’auteur
Anne de Guigné suit la politique économique française pour Le Figaro depuis 2017. Elle a auparavant, toujours au Figaro, suivi la finance, puis la politique de l’emploi. Elle est diplômée de Sciences Po et d’HEC. Travaillant pour Le Figaro pendant plus de 18 ans, Anne a accumulé une expertise unique, faisant d’elle une référence dans son domaine. Elle combine parfaitement la jeunesse d’esprit avec une grande maturité professionnelle. Cette double formation d’excellence et cette longue expérience du terrain lui confèrent une légitimité particulière pour analyser les dysfonctionnements français du travail. Elle a été lauréate en 2021 du prix du meilleur article financier dans la catégorie Jeunes journalistes pour un article sur Balzac face à la révolution capitaliste, témoignant de sa capacité à allier rigueur économique et perspective littéraire.
La thèse qui frappe : non pas la paresse, mais un système pervers
Ce n’est pas de la paresse : c’est une adaptation rationnelle à un système qui pénalise le travail déclaré et concentre les prélèvements sur les revenus d’activité. Les Français ne rejettent pas le travail dans l’absolu, ils rejettent un système qui les punit de travailler davantage. Voilà le cœur de l’argumentation de Guigné, qui inverse radicalement la grille de lecture habituelle.
Comment s’étonner que les Français aient, selon l’expression de de Guigné, « sévèrement réajusté leur engagement » ? L’auteure démontre que selon l’OCDE, les Français ont travaillé 666 heures par habitant en 2024, soit le plus faible total parmi les grandes nations développées. En comparaison : 776 heures dans l’UE, 724 heures en Allemagne, 767 heures en Italie. Mais plutôt que d’y voir une défaillance culturelle, elle y décèle la conséquence logique d’incitations économiques défaillantes.
L’héritage culturel français face au monde salarié
La journaliste du Figaro commence par un détour qui surprend : elle remonte aux racines intellectuelles et religieuses de notre rapport collectif au labeur. Dans la tradition catholique, le travail porte une promesse eschatologique, il prépare à une vie meilleure, au-delà de la mort. Les Français sont les héritiers d’une double logique d’attachement à leur terre et à leur caste, difficilement fongible dans le monde salarié contemporain.
Cette analyse anthropologique éclaire d’un jour nouveau les résistances françaises. Ils sont confrontés à une culture du contrôle au sein du patronat français, qui entre en conflit avec l’émancipation individuelle prônée par la société. L’auteure fait le lien entre la tradition catholique qui a fait de la retraite un nouveau Paradis, et la tradition marxiste qui tend à percevoir le travail comme une aliénation à minimiser.
La démonstration chiffrée : quand travailler plus coûte trop cher
Guigné s’appuie sur des données précises pour étayer sa thèse. Le « coin fiscal » français est le troisième plus élevé des économies avancées selon l’OCDE : une hausse de 100 euros de revenu disponible au niveau du Smic coûterait environ 430 euros à l’employeur, rendant le travail supplémentaire économiquement peu attractif. Cette donnée illustre concrètement l’effet dissuasif du système français.
Plus saisissant encore, De Guigné s’appuie sur les travaux d’Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, pour étayer ce constat : dans l’après-guerre, 15 années de travail suffisaient à doubler son niveau de vie. Aujourd’hui, il en faudrait 90. Soit deux carrières entières. Ce seul chiffre résume une promesse brisée.
L’auteure explore également les stratégies d’adaptation des Français. L’étude du sociologue Jean-Laurent Cassely sur les propriétaires Airbnb français révèle une population qui a intégré que le salaire seul ne suffit plus pour bien vivre, et qui cherche des revenus complémentaires en dehors du salariat classique. Cette donnée éclaire d’un jour nouveau l’économie parallèle comme stratégie de contournement plutôt que comme fainéantise.
L’IA pourrait-elle inverser la donne ?
L’ouvrage intègre une dimension prospective particulièrement pertinente. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les emplois peu qualifiés qui sont les plus menacés par l’IA. Les métiers manuels fortement dépendants du contexte, comme les agents d’entretien, les pêcheurs ou les ouvriers du bâtiment, présentent un faible risque d’automatisation. Plus un emploi est qualifié, plus il est exposé, observent les chercheurs.
Cette perspective bouleverse les schémas habituels. L’IA générative impacte les emplois les plus qualifiés de manière disproportionnée par rapport aux précédentes vagues d’automatisation. Les niveaux d’exposition atteignent environ 29 % des métiers de l’ingénierie, 27 % des professions juridiques, financières et créatives, et 24 % des fonctions managériales et administratives. Les 10 % des travailleurs les mieux rémunérés ont un niveau d’exposition compris entre 20 % et 25 % de leurs tâches.
Cette révolution technologique pourrait donc redistribuer les cartes sociales en fragilisant d’abord les diplômés, inversant le schéma traditionnel des mutations économiques qui touchaient prioritairement les classes populaires.
Les angles morts de l’analyse
L’ouvrage présente quelques limites dans son approche. La focale sur les mécanismes fiscaux et économiques, aussi pertinente soit-elle, laisse dans l’ombre d’autres facteurs explicatifs du rapport français au travail. L’évolution des aspirations générationnelles, notamment chez les jeunes diplômés en quête de sens, n’est qu’effleurée. De même, l’impact des transformations numériques sur l’organisation du travail mériterait un développement plus approfondi.
L’analyse reste également très centrée sur le secteur privé et les mécanismes salariaux classiques. Le développement de l’économie collaborative, du freelancing et des nouvelles formes d’emploi pourrait nuancer certaines conclusions. Enfin, la dimension comparative européenne, bien qu’évoquée, aurait gagné à être plus systématique pour mieux cerner les spécificités françaises.
Pourquoi le lire
Ce livre s’adresse à tous ceux qui refusent les explications paresseuses sur la “flemme française”. Guigné offre une grille de lecture économique rigoureuse qui démonte méthodiquement les clichés. Son approche mêle données chiffrées précises et perspective historique, rendant accessibles des mécanismes économiques complexes.
L’ouvrage intéressera particulièrement les décideurs politiques et économiques, mais aussi les citoyens soucieux de comprendre les vraies causes du malaise français face au travail. C’est peut-être là la leçon la plus importante de cet essai bref mais dense. La question n’est pas de savoir si les Français veulent encore travailler, mais dans quelles conditions ils accepteraient de le faire davantage.
Anne de Guigné livre ici une contribution précieuse au débat public, armée de chiffres vérifiables et d’une argumentation serrée. Dans un contexte où la France choisit la rigueur face à l’Allemagne qui relance, son analyse éclaire les racines profondes de nos difficultés économiques. Face aux mutations que l’IA transforme massivement les emplois sans les supprimer, comprendre pourquoi les Français “sévèrement réajusté leur engagement” devient crucial pour anticiper les défis à venir.
Informations bibliographiques :
- Titre : Les Français veulent-ils encore travailler ?
- Auteur : Anne de Guigné
- Éditeur : Plon
- Date de publication : 2025
- Collection : Questions ouvertes