L’économie numérique attire désormais 8,3% des investissements directs étrangers mondiaux contre 5,5% il y a dix ans. Les projets d’investissement greenfield dans l’industrie des semi-conducteurs ont augmenté de 35% en 2025, révélant une réorientation structurelle du capital mondial. Cette transformation, alimentée par l’intelligence artificielle et les politiques industrielles, redessine la carte économique planétaire mais accentue paradoxalement les inégalités entre économies développées et émergentes.
L’ascension fulgurante de l’économie numérique dans les flux d’investissement internationaux s’accompagne d’une concentration géographique inédite. Tandis que dix pays captent 80% des nouveaux projets numériques mondiaux, les économies les moins développées restent exclues de cette manne financière qui pourrait pourtant leur offrir des opportunités de rattrapage.
L’essentiel
- L’économie numérique représente 8,3% des IDE mondiaux en moyenne entre 2021-2023, contre 5,5% une décennie plus tôt
- Les projets greenfield dans les semi-conducteurs ont augmenté de 35% en 2025
- Dix pays concentrent 80% des nouveaux projets numériques, excluant de nombreuses économies en développement
- Les IDE globaux ont chuté de 11% en 2024 pour la deuxième année consécutive
Les centres de données remodèlent la géographie des investissements
Les centres de données représentent plus d’un cinquième des valeurs mondiales des projets greenfield, s’imposant comme l’une des destinations privilégiées des nouveaux investissements directs étrangers. En 2025, les investissements annoncés dans ce secteur dépassent 270 milliards de dollars, propulsés par les besoins infrastructurels de l’intelligence artificielle et des réseaux numériques.
Cette ruée vers l’infrastructure numérique transforme les équilibres régionaux. La France, les États-Unis et la République de Corée dominent en tant que pays d’accueil, tandis que des marchés émergents comme le Brésil, l’Inde, la Thaïlande et la Malaisie attirent également des projets majeurs. Le marché global des semi-conducteurs pour centres de données a bondi de 65% en 2024 pour atteindre plus de 180 milliards de dollars, illustrant l’ampleur de cette transformation.
La demande explose sous l’effet de l’intelligence artificielle. En 2024, le marché total des semi-conducteurs pour centres de données a atteint 209 milliards de dollars et devrait approcher 500 milliards en 2030. Les GPU dominent avec 100 milliards de dollars en 2024, tandis que les puces d’IA spécialisées atteindront près de 85 milliards en 2030.
L’industrie des semi-conducteurs attire les politiques industrielles
Les semi-conducteurs ont bénéficié d’une restructuration des chaînes d’approvisionnement et d’une forte demande pour les puces avancées utilisées dans l’infrastructure d’IA, avec une hausse de 35% de la valeur des nouveaux projets annoncés en 2025. Cette dynamique s’appuie sur des politiques industrielles volontaristes.
L’industrie des semi-conducteurs entre dans sa plus grande expansion de l’histoire, avec plus de 1 500 milliards de dollars d’investissements prévus dans de nouvelles unités de fabrication entre 2024 et 2030. Le CHIPS Act américain a débloqué plus de 630 milliards de dollars d’investissements liés aux semi-conducteurs dans 28 États, Intel recevant 7,86 milliards de financement direct et 3 milliards supplémentaires pour la production gouvernementale sécurisée.
Cette course aux capacités révèle l’importance stratégique du secteur. L’industrie aura besoin de 100 000 ingénieurs supplémentaires d’ici 2030 pour répondre aux besoins de production. La fabrication de plaquettes devrait augmenter de 7% annuellement en 2025, avec une croissance de 12% pour les nœuds avancés et un taux d’utilisation des capacités maintenu au-dessus de 90%.
L’économie numérique creuse la fracture mondiale
Malgré cette expansion, la croissance de 14% des IDE dans l’économie numérique reste très concentrée, dix pays captant 80% de tous les nouveaux projets numériques et excluant de nombreuses économies en développement des retombées du boom numérique. Cette polarisation géographique révèle les limites structurelles du système d’investissement international.
Le manque d’infrastructures TIC demeure un défi majeur pour la numérisation dans le Sud global. En 2024, sur les 62 milliards de dollars nécessaires pour construire ces infrastructures dans les pays en développement, seulement 9 milliards ont été investis. L’écart se creuse entre régions : l’Afrique n’a reçu que 18 projets fintech en 2024, soit près de 200 de moins que les pays en développement d’Asie, et seulement 3% des investissements dans les centres de données.
Les données de la BCE contredisent le récit dominant sur l’IA destructrice d’emplois dans les pays développés, mais cette transformation technologique se déploie de façon inégale à l’échelle planétaire. Les restrictions politiques créent des barrières supplémentaires, de nombreux pays en développement limitant la propriété étrangère dans les infrastructures critiques, tandis que les économies développées renforcent le contrôle des IDE pour des raisons de sécurité nationale, jusqu’à 60% des projets contrôlés ciblant désormais les secteurs numériques.
Les IDE traditionnels reculent au profit du numérique
Les investissements directs étrangers globaux ont chuté de 11% en 2024, marquant la deuxième année consécutive de déclin. Bien que les IDE aient augmenté de 4% pour atteindre 1 500 milliards de dollars, cette hausse résulte en partie de flux financiers volatiles à travers plusieurs économies européennes servant de points de transit.
Le contraste est saisissant entre secteurs. Alors que les investissements greenfield sont restés stables, le financement international de projets a chuté de 26% en 2024, particulièrement dans les secteurs critiques pour les Objectifs de développement durable : énergies renouvelables (-31%), transport (-32%) et eau/assainissement (-30%). Parallèlement, le financement international de projets dans les semi-conducteurs et l’économie numérique a bondi respectivement de 140% et 107%.
Cette réallocation questionne les priorités d’investissement mondiales. Les niveaux actuels d’investissement restent largement insuffisants face aux besoins mondiaux. La fermeture de l’écart de financement des Objectifs de développement durable nécessiterait à elle seule environ 4 000 milliards de dollars par an dans les pays en développement.
La géopolitique redessine les flux numériques
Les flux d’IDE vers les économies développées ont bondi de 43% pour atteindre 728 milliards de dollars en 2025, reflétant la concentration d’investissements stratégiques axés sur la technologie. L’Union européenne a enregistré une hausse de 56%, soutenue en partie par des accords liés à la technologie.
La géopolitique influence directement cette redistribution. La Chine intensifie ses capacités nationales par l’investissement stratégique et les politiques publiques. Les contrôles à l’exportation continuent d’impacter les chaînes d’approvisionnement mais renforcent également les objectifs de développement souverain en Chine et au-delà. Cette dynamique alimente la concentration géographique des investissements numériques dans quelques pôles technologiques.
La politique d’investissement a été affectée par la volonté d’attirer des capitaux et de développer des chaînes d’approvisionnement sécurisées pour les industries critiques. L’utilisation d’incitations à l’investissement a été très prononcée en 2024, représentant un record de 45% de toutes les mesures d’attraction des capitaux. Cette course aux subventions révèle l’intensité de la compétition entre États pour capter les investissements numériques stratégiques.
Des perspectives contrastées selon les régions
Les flux vers les économies en développement ont baissé de 2% pour atteindre 877 milliards de dollars. Trois quarts des pays les moins avancés ont enregistré des flux stagnants ou en baisse. Cette tendance masque cependant des disparités régionales importantes.
L’Afrique a vu ses IDE bondir de 75%, portés par un grand projet unique en Égypte. En excluant ce dernier, les flux ont encore progressé de 12%, soutenus par la facilitation des investissements et les réformes réglementaires. L’Asie du Sud-Est a affiché une hausse de 10% atteignant 225 milliards de dollars.
Cette divergence révèle l’importance des politiques nationales. D’ici 2024, la plupart des pays en développement disposent de stratégies numériques nationales - 86% globalement et 80% des pays les moins avancés, contre moins de la moitié en 2017. Mais peu de stratégies s’articulent avec les politiques industrielles, environnementales ou d’investissement plus larges, et seulement 20% mentionnent les agences de promotion des investissements.
L’avenir de l’investissement mondial se joue dans cette tension entre concentration technologique et inclusion développementale. Les risques de baisse s’accumulent. L’activité d’investissement réelle restera probablement atténuée, affaiblie par les tensions géopolitiques, l’incertitude politique et la fragmentation économique. Sans action coordonnée, l’investissement mondial risque de devenir plus concentré dans quelques régions et secteurs.
Sources :