1,4 milliard de personnes supplémentaires vivent aujourd’hui en meilleure santé qu’en 2019. Cette performance remarquable dépasse l’objectif initial d‘1 milliard fixé par l’OMS dans son treizième programme général de travail. 1,4 milliard de personnes de plus étaient en meilleure santé fin 2024, selon le rapport sur les statistiques sanitaires mondiales 2025 publié en mai. Cette progression s’explique par la baisse du tabagisme, à l’amélioration de la qualité de l’air et à un meilleur accès à l’eau et à l’assainissement. Pourtant, cette réussite masque un paradoxe préoccupant : les progrès sanitaires mondiaux ralentissent dangereusement, et la chute brutale de l’aide internationale menace désormais les acquis de deux décennies.
Les progrès en matière de santé ralentissent. “Ce rapport indique que le bilan de santé du monde n’est pas bon”, prévient l’OMS dans son dernier bilan. Cette stagnation intervient après une décennie de reculs sans précédent provoqués par la Covid-19, qui a fait reculer l’espérance de vie mondiale de 1,8 an entre 2019 et 2021, effaçant dix années de progrès.
Un effondrement du financement qui menace les acquis sanitaires
L’aide au développement pour la santé a diminué de plus de 50 % en 2025, passant d’un sommet historique de 80 milliards de dollars en 2021. Cette chute vertigineuse frappe de plein fouet les pays les plus vulnérables. L’aide à la santé devrait chuter de 35 à 40 % cette année par rapport à 2023, soit 10 milliards de dollars en moins, selon les Nations Unies.
Les États-Unis portent une lourde responsabilité dans cette crise. En janvier 2025, le président américain Donald Trump a signé un décret suspendant environ 44 milliards de dollars d’aide et d’assistance à l’étranger, perturbant l’allocation d’une somme estimée à 12,4 milliards de dollars à la résolution des crises sanitaires urgentes dans le monde. Cette décision s’ajoute aux réductions déjà annoncées par d’autres donateurs majeurs, notamment la France qui prévoit de sabrer de 59 % sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Cette coupe de près d’un milliard d’euros pourrait entraîner plus de 700 000 décès.
L’Afrique subsaharienne subit de plein fouet ces coupes budgétaires. L’Afrique subsaharienne pourrait être la région la plus durement touchée par les réductions en 2025, avec les plus grandes diminutions dans ceux qui dépendent fortement des fonds de la DAH, principalement en Afrique subsaharienne, qui devrait subir la plus grande baisse, soit 25 % depuis l’année dernière. Les prévisions estiment une nouvelle diminution de 7 % dans cette région au cours des cinq prochaines années.
Des services essentiels en péril dans les pays les plus pauvres
Les conséquences de cette hémorragie financière se traduisent déjà par des dysfonctionnements majeurs des systèmes de santé. D’après les données d’une enquête de l’OMS auprès de 108 pays à revenu faible ou intermédiaire recueillies en mars 2025, la baisse du financement a entraîné une réduction de 70 % des services essentiels – notamment des soins maternels, de la vaccination, de la préparation et de la riposte aux situations d’urgence sanitaire et la surveillance des maladies – dans certains pays.
Le personnel de santé paie un lourd tribut à cette crise. Plus de 50 pays ont signalé que des soignants et des agents d’aide à la personne ont perdu leur emploi et que les programmes de formation des soignants ont été fortement perturbés. Cette pénurie aggrave une situation déjà critique : il manquera, d’ici à 2030, 11,1 millions de soignantes et de soignants, sachant que près de 70 % de ce déficit concernera les Régions africaine et de la Méditerranée orientale de l’OMS.
Les inégalités de financement révèlent l’ampleur du défi. Les dépenses annuelles consacrées à la santé par les gouvernements et les donateurs en 2024 s’élevaient en moyenne à 17 dollars par habitant dans les pays à faible revenu, soit moins d’un tiers du minimum estimé à 60 dollars pour fournir un ensemble de services de base. Dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, ce montant était de 47 dollars, soit à peine la moitié du niveau de référence de 90 dollars.
L’héritage durable de la Covid-19 pèse sur les progrès
La pandémie a laissé des séquelles profondes qui expliquent en partie le ralentissement actuel. L’augmentation des troubles psychiques, notamment de l’anxiété et de la dépression, a entraîné une perte globale de six semaines d’espérance de vie en bonne santé. Ces impacts combinés annulent les progrès jusque-là obtenus grâce à la réduction des décès causés par les maladies non transmissibles.
Cette régression historique touche inégalement les régions du monde. Les Régions OMS des Amériques et de l’Asie du Sud-Est ont été les plus durement touchées, avec une baisse de l’espérance de vie d’environ 3 ans et une baisse de l’espérance de vie en bonne santé de 2,5 ans entre 2019 et 2021, tandis que la Région du Pacifique occidental a été peu touchée au cours des deux premières années de la pandémie et a perdu moins de 0,1 année d’espérance de vie.
Le retour à la normale reste incomplet. Le relèvement des services de santé essentiels reste incomplet, et le rapport met en lumière les effets du choc sanitaire mais aussi une tendance structurelle : le ralentissement des progrès en matière de santé mondiale avait en réalité débuté avant 2020, et se poursuit encore aujourd’hui.
Des objectifs de développement durable compromis
Les objectifs de santé de l’Agenda 2030 risquent de ne pas être atteints. Un tiers seulement des cibles de l’ODD 3 sont en bonne voie ou progressent modérément. La mortalité maternelle et infantile illustre cette stagnation préoccupante. Si aucune mesure n’est prise d’urgence pour atteindre les objectifs fixés à l’horizon 2030, on risque de ne plus pouvoir éviter 700 000 décès maternels et 8 millions de décès d’enfants de moins de cinq ans supplémentaires au niveau mondial entre 2024 et 2030.
Les maladies transmissibles progressent de nouveau. Le paludisme gagne du terrain : 263 millions de cas estimés en 2023 contre 226 millions en 2015. 9,3 millions de personnes n’avaient toujours pas accès aux traitements vitaux en 2023, dont une majorité en Afrique. La suspension de l’aide américaine en janvier 2025 menace directement l’accès aux traitements dans 55 pays, principalement africains.
Les projections à long terme sont alarmantes. Selon une étude récente dans The Lancet, une chute précipitée de l’aide mondiale pourrait entraîner 22,6 millions de décès supplémentaires d’ici 2030 dans 93 pays à revenu faible ou moyen, dont 5,4 millions d’enfants de moins de cinq ans.
Les inégalités creusent l’accès aux soins essentiels
L’universalité des soins de santé demeure un horizon lointain pour des milliards de personnes. 1 personne sur 3 n’a toujours pas accès à des soins de qualité. Ce chiffre, issu de l’OMS et de la Banque mondiale, révèle l’ampleur du défi. En 2022, 3 personnes sur 4 parmi les plus pauvres ont rencontré des difficultés financières dues à des dépenses de santé, contre moins d’une personne sur 25 parmi les plus riches. Les femmes ainsi que les personnes pauvres, vivant en milieu rural ou moins éduquées ont déclaré rencontrer plus de difficultés pour accéder aux services de santé essentiels.
La dette étouffe les budgets de santé nationaux. En 2022, au moins 48 gouvernements à revenu faible ou intermédiaire ont payé plus pour le service de la dette à des créanciers étrangers que ce qu’ils ont dépensé pour les soins de santé de leur population. Cette contradiction financière illustre les contraintes structurelles qui pèsent sur les politiques sanitaires des pays les plus vulnérables.
La dépendance à l’aide extérieure crée une vulnérabilité systémique. Les fonds provenant de gouvernements étrangers ou d’organismes intergouvernementaux tels que la Banque mondiale couvraient plus de 20 % des dépenses de santé dans 49 pays et constituaient le principal mécanisme de financement dans 16 pays, exposant ces systèmes de santé aux soubresauts géopolitiques.
Entre acquis fragiles et défis persistants
Malgré ces difficultés, certains progrès méritent d’être soulignés. Les taux d’incidence de l’infection à VIH et de la tuberculose sont en baisse, et moins de personnes ont besoin d’un traitement pour des maladies tropicales négligées. Mais le paludisme connaît une recrudescence depuis 2015 et la résistance aux antimicrobiens reste un problème de santé publique.
Les avancées vers la couverture sanitaire universelle se poursuivent inégalement. La couverture des services de santé, mesurée par l’indice de couverture des services en vue de la CSU, est passée de 54 à 71 points entre 2000 et 2023. Cependant, le taux de progrès mondial a ralenti depuis 2015 : seulement un tiers des pays réussissent à la fois à élargir la couverture sanitaire et à réduire les difficultés financières. Toutes les Régions de l’OMS ont élargi la couverture des services, mais seulement la moitié ont également réduit les difficultés financières.
L’OMS appelle à une mobilisation internationale renouvelée. “Ensemble, nous pouvons parvenir à un monde où les données sont plus actualisées et plus précises, où les programmes s’améliorent continuellement et où les décès prématurés deviennent rares. En agissant vite et à l’échelle voulue, et en investissant judicieusement, chaque pays peut réaliser des progrès mesurables”, souligne la Dr Samira Asma, Sous-Directrice générale chargée des données.
La fenêtre d’opportunité se resserre. Comme l’illustrent les innovations analysées dans nos récents articles sur les transformations du financement public, les choix budgétaires d’aujourd’hui détermineront la santé mondiale de demain. Entre les 1,4 milliards de personnes déjà en meilleure santé et les millions d’autres qui risquent de perdre l’accès aux soins faute de financement, l’humanité affronte un défi de solidarité dont l’issue dépend de décisions politiques immédiates.
Sources
- Le nouveau rapport de l’OMS sur les statistiques sanitaires mondiales montre un ralentissement des progrès dans le domaine de la santé
- L’OMS publie des orientations pour faire face à la baisse brutale du financement en faveur de la santé dans le monde
- Le financement des programmes vitaux de santé mondiale devrait atteindre un niveau historiquement bas en 15 ans, menaçant d’inverser des décennies de progrès
- Santé : les pays à faible revenu n’y consacrent que 17 dollars par habitant et par an
- Le monde est confronté à une urgence en matière de financement de la santé, alerte l’OMS
- Soins de santé dans le monde : Inégalités de financement révélées par de nouvelles données
- Santé publique : entre 2019 et 2021, l’espérance de vie mondiale a reculé de 1,8 an à cause de la covid-19