241 milliards d’euros d’investissements sont nécessaires d’ici 2050 pour déployer entre 17 et 53 gigawatts de capacité SMR en Europe, selon la stratégie publiée en mars 2026 par la Commission européenne. Cette ambition s’inscrit dans un contexte de dépendance énergétique critique : la dépendance européenne au gaz russe est tombée de 45% en 2021 à 15% en 2023, mais la Russie fournit encore 573 des 707 tonnes d’importations d’uranium de l’UE en 2023. L’Europe cherche à transformer cette vulnérabilité géopolitique en opportunité industrielle avec les mini-réacteurs, technologie qu’elle ne maîtrise pas encore pleinement.
Les premiers SMR européens visent le début des années 2030
La stratégie européenne vise à mettre en service les premiers projets SMR au début des années 2030, avec une capacité totale estimée entre 17 et 53 GW d’ici 2050. L’Alliance industrielle européenne pour les SMR a identifié neuf projets qu’elle soutiendra comme premier lot de groupes de travail, marquant une étape significative vers l’objectif de déploiement des technologies SMR en Europe au début des années 2030.
Le projet le plus avancé se situe en Roumanie. L’opérateur nucléaire public roumain Nuclearelectrica a approuvé une décision d’investissement final pour un projet SMR NuScale de 462 MWe à six modules sur l’ancien site de la centrale à charbon de Doicești, marquant la transition de la phase d’analyse vers l’implémentation. L’objectif est de déployer cette centrale NuScale VOYGR-6 d’ici la fin de la décennie.
En Suède, Vattenfall prévoit de déployer des SMR sur le site nucléaire de Ringhals, avec une date opérationnelle au plus tôt dans la première moitié des années 2030. La Pologne développe également une flotte de réacteurs BWRX-300 avec la première unité attendue en service d’ici la fin de la décennie.
L’absence de licence européenne révèle un déficit technologique
Aucun concept SMR n’a encore obtenu d’approbation réglementaire dans l’UE ou même commencé les processus de licence. Ils sont donc loin d’une introduction commerciale large. Cette situation contraste avec les ambitions affichées. L’Europe, malgré son expertise nucléaire considérable, est en retard sur des pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine dans le développement des SMR.
Les défis réglementaires sont substantiels. Les barrières de licence incluent le cadre légal et réglementaire existant, la fragmentation réglementaire, la nouveauté technologique et l’absence de certification en usine. Les défis concernent les frais réglementaires, les lacunes de capacité réglementaire et la durée prolongée des licences.
Les licences restent largement nationales, fragmentées et trop rigides. Bien que la responsabilité de la sécurité nucléaire doive rester sous autorité nationale, les évaluations répétitives des mêmes designs augmentent les coûts et ralentissent le déploiement. La stratégie européenne propose d’établir une coalition SMR d’États membres pour coordonner les approches politiques, réglementaires et de licence, y compris l’alignement possible ou la reconnaissance mutuelle des décisions de licence.
241 milliards d’euros pour rattraper le retard technologique
Les estimations du PINC indiquent qu’environ 241 milliards d’euros d’investissements seront nécessaires d’ici 2050 pour réaliser les ambitions nucléaires des pays de l’UE. Ces investissements couvriront l’extension de durée de vie des réacteurs existants et la construction de nouvelles installations à grande échelle, ainsi qu’un investissement supplémentaire pour réaliser le potentiel des SMR.
À la fin 2024, 101 réacteurs nucléaires fonctionnaient dans l’UE avec une capacité nette installée d’environ 98 GW. D’ici 2050, la capacité des réacteurs nucléaires à grande échelle devrait augmenter à environ 109 GW, nécessitant des investissements d’environ 241 milliards d’euros, répartis entre 205 milliards pour les nouvelles constructions et 36 milliards pour les extensions de durée de vie.
La Commission prévoit 200 millions d’euros via le programme InvestEU pour accélérer la commercialisation des SMR d’ici 2028, une somme modeste face aux investissements massifs des concurrents internationaux. Les États-Unis ont alloué 900 millions de dollars pour les projets SMR, le Canada investit 3 milliards de dollars canadiens, et le Royaume-Uni a établi un fonds de 385 millions de livres.
Les SMR face aux crises géopolitiques énergétiques
L’engouement européen pour les SMR s’enracine dans les leçons de la dépendance énergétique. La crise énergétique a enseigné une leçon dure au marché énergétique européen. La large part des importations russes de pétrole et de gaz dans le mix énergétique européen avait créé une sur-dépendance à un fournisseur unique et peu fiable.
La Russie fournit encore environ 13% du gaz de l’UE, incluant 16% de son gaz naturel liquéfié. L’UE a dépensé environ 4,5 milliards d’euros en GNL russe au premier semestre 2025, avec une interdiction complète prévue en janvier 2028. Plus préoccupant, la Russie reste une source majeure de combustible nucléaire pour les pays ayant des réacteurs conçus par la Russie. Elle a fourni 573 des 707 tonnes d’importations d’uranium de l’UE en 2023, contre 314 tonnes en 2022.
Cette dépendance nucléaire révèle l’urgence des SMR européens. L’analyse russe des médias soutenus par l’État argumente qu’un mix énergétique basé sur le nucléaire et le gaz naturel serait une meilleure solution. Des arguments similaires continueront probablement alors que les principaux marchés énergétiques de la Russie poursuivent une voie énergétique plus verte.
L’industrie européenne face à la concurrence mondiale
Plusieurs pays - États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Corée du Sud, Russie et Chine - développent activement des designs SMR. Certains projets sont déjà connectés au réseau ou en construction, soulignant l’élan mondial croissant de cette technologie. Les premiers SMR sont déjà opérationnels en Chine et en Russie.
Face à cette concurrence, la Commission envisage que les SMR pourraient mobiliser des chaînes de valeur entières à travers les pays et secteurs pour devenir l’un des prochains grands projets de développement industriel de la région. La stratégie met l’accent sur une chaîne d’approvisionnement européenne compétitive qui devrait garantir un haut degré de contenu local et de valeur ajoutée européenne dans tous les projets SMR.
L’UE a actuellement de nombreux concepts SMR à différents stades de développement - l’Alliance industrielle européenne pour les SMR soutient huit technologies différentes, trop nombreuses pour la première vague de déploiement. Concentrer les premiers efforts sur un nombre limité de designs suffisamment matures permettrait l’accumulation d’expérience réglementaire, d’investissement dans la chaîne d’approvisionnement et de développement de la main-d’œuvre.
L’enjeu dépasse la simple autonomie énergétique. Comme le stockage énergétique mondial dépasse 100 GW et devient un actif financier, les SMR pourraient transformer l’Europe d’importatrice de technologies en exportatrice de solutions nucléaires modulaires. L’initiative reflète une ambition industrielle plus large : s’assurer que l’Europe reste compétitive dans un secteur où les États-Unis, la Russie et la Chine avancent rapidement.
L’Europe joue sa crédibilité technologique sur les SMR. Entre ambitions géopolitiques et réalités industrielles, le succès dépendra de la capacité à harmoniser rapidement les réglementations nationales et à mobiliser des investissements à la hauteur de la concurrence internationale. Le compte à rebours vers 2030 a commencé.
Sources