La mobilité sociale des migrants en Europe : un ascenseur sur deux générations

En Europe, la trajectoire sociale des migrants se dessine sur deux générations. Une étude de l'Institut pour la nouvelle pensée économique de l'Université d'Oxford (INET Oxford), portant sur 22 pays européens, révèle un schéma complexe, loin des récits simplistes. Les migrants de première génération connaissent souvent une mobilité sociale descendante, occupant des emplois en deçà de leurs qualifications. Leurs enfants, en revanche, parviennent non seulement à combler cet écart, mais affichent dans certains cas une mobilité ascendante supérieure à celle des natifs. Ce phénomène suggère que l'intégration est un processus intergénérationnel, dont les fruits se récoltent à l'échelle de la génération suivante.

Le déclassement de la première génération : un coût d'entrée sur le marché du travail européen

L'étude d'INET Oxford met en lumière un paradoxe central : alors que les migrants de première génération améliorent souvent leurs conditions économiques par rapport à leur pays d'origine, ils subissent une forte mobilité sociale descendante sur le plan professionnel. Ce phénomène, qualifié de déclassement, se traduit par l'occupation d'emplois ne correspondant pas à leur niveau de qualification. Des médecins, ingénieurs ou professeurs se retrouvent ainsi à exercer des métiers d'ouvriers, de chauffeurs ou d'agents d'entretien.

Les données de l'enquête EU-SILC 2019, sur lesquelles s'appuie l'étude, confirment cette tendance dans 22 pays européens. La mobilité descendante en termes de classe sociale est plus fréquente pour les migrants de première génération que la mobilité ascendante. Ce coût de la migration est particulièrement visible dans les pays où les systèmes de reconnaissance des diplômes étrangers sont peu efficients. En France, par exemple, les descendants d'immigrés sont plus souvent issus de milieux modestes : 52 % ont un père ouvrier, contre 35 % pour la population sans ascendance migratoire directe.

Cependant, ce déclassement professionnel coexiste avec une mobilité ascendante en termes de conditions économiques. En moyenne, les migrants de première génération ont des chances plus élevées d'améliorer leur situation économique que les natifs. Ils parviennent à s'extraire de la pauvreté et à offrir à leurs enfants des conditions de vie meilleures que celles qu'ils ont connues. Cette dualité de la mobilité — descendante sur le plan du statut, ascendante sur le plan économique — est une clé de lecture essentielle pour comprendre les trajectoires migratoires.

La deuxième génération : un rattrapage spectaculaire

Si la première génération paie le prix de la migration, la deuxième semble en récolter les fruits. L'étude d'INET Oxford et les données de l'INSEE convergent pour montrer un phénomène de rattrapage, voire de sur-performance, des descendants d'immigrés. En France, la mobilité sociale intergénérationnelle est plus forte pour les descendants d'immigrés que pour le reste de la population. Seuls 19 % des descendants d'immigrés de 30 à 59 ans appartiennent à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père, contre 26 % des personnes sans lien à la migration.

Cette plus grande fluidité sociale se traduit par une mobilité ascendante remarquable. Parmi les descendants d'immigrés dont le père était ouvrier non qualifié, 33 % accèdent à des postes de cadres ou de professions intermédiaires. Cette proportion n'est que de 27 % pour les personnes sans ascendance migratoire directe issues du même milieu social. L'ascenseur social semble donc fonctionner plus efficacement pour les enfants d'immigrés, qui capitalisent sur les sacrifices de leurs parents et sur les opportunités offertes par la société d'accueil, notamment le système éducatif.

Suède, France, Allemagne : trois modèles d'intégration, trois résultats différents

La situation actuelle de la mobilité sociale des migrants en Europe est l'héritage de plus d'un demi-siècle de vagues migratoires et de politiques publiques contrastées. Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction et la forte croissance économique des Trente Glorieuses ont engendré un besoin massif de main-d'œuvre, comblé par l'arrivée de travailleurs immigrés. La France, l'Allemagne, le Royaume-Uni ou encore la Belgique ont ainsi vu s'installer durablement des populations venues d'Europe du Sud, du Maghreb, de Turquie ou de leurs anciennes colonies.

Cependant, les modèles d'intégration ont fortement varié d'un pays à l'autre. La France a longtemps promu un modèle assimilationniste. Le Royaume-Uni a opté pour un modèle multiculturaliste. L'Allemagne a longtemps considéré ses travailleurs invités (Gastarbeiter) comme une population de passage, ne mettant en place que tardivement des politiques d'intégration actives.

L'étude d'INET Oxford souligne que les pays dotés de systèmes efficaces de reconnaissance des diplômes étrangers, comme la Suède ou les Pays-Bas, parviennent à limiter le déclassement professionnel de la première génération. De même, les pays qui investissent massivement dans l'éducation des enfants de migrants, tels que la Finlande ou le Danemark, favorisent la mobilité ascendante de la deuxième génération. La qualité du système éducatif et les politiques d'intégration ciblées apparaissent ainsi comme des facteurs déterminants pour transformer le potentiel des nouvelles générations en réussite sociale.

Les données datent d'avant le Covid et ne distinguent pas les origines géographiques

Les tendances générales sont claires, mais la réalité de la mobilité sociale des migrants est traversée par de nombreuses nuances.

Premièrement, les données utilisées, comme l'enquête EU-SILC 2019, datent d'avant des événements majeurs tels que la pandémie de COVID-19 et les nouvelles vagues migratoires liées à la guerre en Ukraine. Ces crises ont pu reconfigurer le marché du travail et les opportunités de mobilité pour les populations immigrées.

Deuxièmement, la catégorie migrant ou descendant d'immigré masque une très grande hétérogénéité de situations. L'origine géographique, le niveau d'éducation à l'arrivée, le statut juridique, le genre ou encore la couleur de peau sont autant de facteurs qui créent des trajectoires de mobilité très diverses.

Troisièmement, les écarts de mobilité ne s'expliquent pas uniquement par des facteurs objectifs comme le niveau de diplôme. Des facteurs comme la discrimination à l'embauche, la faiblesse des réseaux sociaux professionnels ou les barrières linguistiques continuent de freiner l'ascension sociale, même pour la deuxième génération.

33 % des enfants d'ouvriers immigrés deviennent cadres, contre 27 % chez les natifs

Les conclusions de l'étude d'INET Oxford et des données nationales comme celles de l'INSEE ont des implications politiques majeures. Elles invitent à repenser les politiques d'intégration en adoptant une perspective de long terme, centrée sur la deuxième génération. Si l'insertion professionnelle des primo-arrivants reste un enjeu, l'investissement dans l'éducation, la formation et l'égalité des chances pour leurs enfants apparaît comme le levier le plus puissant pour assurer une intégration réussie et une cohésion sociale durable.

Ces données offrent une perspective nuancée et finalement optimiste sur l'immigration. Elles montrent que, malgré les difficultés et les discriminations, l'intégration est un processus qui fonctionne, à l'échelle de deux générations. La réussite de la deuxième génération est un indicateur de la capacité d'une société à transformer la diversité en une force. Elle témoigne de la résilience des familles migrantes et de l'efficacité des institutions publiques, au premier rang desquelles l'école républicaine.

Cependant, ce succès n'est pas un acquis. Il est conditionné par le maintien d'un investissement public fort dans l'éducation, la lutte contre les discriminations et la promotion de l'égalité des chances. Face à la montée des discours populistes qui instrumentalisent la question migratoire, ces données factuelles sont un rappel nécessaire : l'immigration, lorsqu'elle est accompagnée par des politiques publiques ambitieuses, est une chance pour le progrès social et économique de l'Europe.

Références

  1. Bavaro, M. & Trinh, N.A. (2026). The intergenerational social mobility of migrants in 22 European countries. INET Oxford Working Paper No. 2026-02.
  2. INSEE (2023). Origine sociale et mobilité intergénérationnelle des descendants d'immigrés et de natifs d'Outre-mer.
  3. OCDE (2023). International Migration Outlook 2023. Éditions OCDE.
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