
Après deux décennies de convergence économique notable avec l'Union européenne, plusieurs pays d'Europe centrale et orientale – la Bulgarie, la Croatie, la Pologne et la Roumanie, désignés comme les 4CEE – se trouvent à un point de transition. Leur modèle de croissance, traditionnellement fondé sur l'investissement et une intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales, montre des signes d'essoufflement. Des facteurs comme l'érosion de la compétitivité par les coûts de main-d'œuvre, une concentration dans des segments à faible valeur ajoutée, des pénuries de compétences et des pressions démographiques appellent à une réorientation vers des sources de croissance axées sur l'innovation et l'augmentation de la productivité.
La transformation numérique représente un levier majeur pour cette évolution. Un rapport du Groupe de la Banque Mondiale, publié en mars 2026, estime que la Bulgarie, la Croatie, la Pologne et la Roumanie pourraient accroître leur productivité du travail de 10 à 15 % par une adoption plus large des technologies numériques, notamment les logiciels et les outils basés sur l'intelligence artificielle. Pourtant, cette opportunité reste largement sous-exploitée, entravée par des investissements insuffisants, un retard dans l'adoption par les petites et moyennes entreprises, et des lacunes dans les compétences et les cadres réglementaires.
La région est ainsi confrontée à la nécessité de dépasser son modèle actuel pour éviter de se retrouver "coincée" entre des économies à bas salaires et des leaders de l'innovation. L'adoption des technologies numériques, couplée à une stratégie d'innovation cohérente, représente une voie pour stimuler la croissance, créer des emplois qualifiés et améliorer les conditions de vie, comme le souligne le rapport « Innovation Rising: Lifting Central and Eastern Europe’s Jobs and Growth Potential » de la Banque Mondiale.
La productivité du travail : un écart persistant avec les économies avancées
La productivité du travail dans les 4CEE, bien qu'en progression, demeure faible en termes absolus. Entre 1995 et 2019, la productivité par heure a augmenté de 50 % aux États-Unis, contre seulement 28 % dans la zone euro sur la même période. Cet écart indique une dynamique de croissance différente et une capacité moindre à générer de la valeur ajoutée par unité de travail. La croissance du PIB réel dans les 4CEE a rebondi à 2,4 % au deuxième trimestre 2025, ce qui est un signe positif, mais ne résout pas la question structurelle de la productivité.
Ce décalage est d'autant plus préoccupant que la productivité est un moteur essentiel de la croissance économique et de l'amélioration du niveau de vie. Anna Akhalkatsi, Directrice de Division pour l'Union Européenne à la Banque Mondiale, a déclaré que maintenir les progrès économiques de la région "dépendra de l'augmentation de la productivité – grâce à une utilisation plus large des technologies numériques, à un investissement plus solide dans les compétences et à des règles claires et prévisibles qui aident les entreprises à innover, à croître et à être compétitives" selon un communiqué de presse de la Banque Mondiale. La capacité des entreprises à intégrer les technologies numériques, notamment les logiciels et les outils basés sur l'intelligence artificielle, est identifiée comme un facteur clé pour réduire cet écart et atteindre les gains de productivité estimés.
Des dépenses de R&D et d'actifs incorporels en deçà de la moyenne européenne
L'investissement dans la recherche et le développement (R&D) et les actifs incorporels est un indicateur de la capacité d'une économie à innover et à moderniser ses processus de production. Dans les 4CEE, les dépenses en R&D sont inférieures à la moyenne de l'UE, s'établissant à moins de 1,5 % du PIB, contre 2,2 % en moyenne dans l'Union. Ce faible niveau d'investissement limite la capacité de ces pays à développer des technologies propres ou à adapter des innovations existantes à leurs contextes spécifiques.
De même, l'investissement dans les actifs incorporels, tels que les logiciels, les bases de données, la R&D interne et les marques, est également plus faible, en particulier en Pologne, où il représente 26 % de l'investissement total, contre 37 % en moyenne dans l'UE. Ces actifs sont pourtant des vecteurs essentiels de la transformation numérique et de l'amélioration de la productivité. Un investissement insuffisant dans ces domaines rend difficile pour les entreprises de la région d'intégrer pleinement les outils numériques modernes et de rivaliser sur des marchés à haute valeur ajoutée.
Le retard des petites entreprises dans l'adoption du numérique freine la croissance
Les petites et moyennes entreprises (PME) constituent le tissu économique des 4CEE, mais leur adoption des technologies numériques accuse un retard notable. Ce phénomène est particulièrement marqué en Bulgarie et en Roumanie. De nombreuses PME peinent à investir dans les infrastructures numériques, à former leurs employés aux nouvelles compétences ou à intégrer des solutions logicielles avancées. Ce décalage a des implications directes sur la productivité globale de la région.
Alors que les grandes entreprises peuvent souvent se permettre des investissements plus importants dans la numérisation, les PME sont confrontées à des contraintes de ressources, de compétences et d'accès au financement. Le rapport de la Banque Mondiale souligne que l'écart dans l'adoption du numérique entre les grandes entreprises et les PME est une entrave majeure à l'augmentation de la productivité. Sans une numérisation plus poussée de ce segment de l'économie, le potentiel de croissance des 4CEE, notamment par l'intégration de logiciels et d'outils basés sur l'IA, ne pourra être pleinement réalisé.
La fuite des cerveaux et l'inadéquation des compétences limitent le potentiel humain
Malgré des niveaux d'éducation souvent élevés, y compris dans les domaines scientifiques et techniques (STEM), les 4CEE rencontrent des difficultés à traduire ce capital humain en gains de productivité et en innovation. Un des problèmes majeurs est la fuite des cerveaux : près d'un travailleur qualifié sur cinq quitte son pays en Roumanie, en Bulgarie et en Croatie. Ce départ de talents affaiblit la base de compétences locales et réduit la capacité des entreprises à innover et à adopter des technologies avancées.
Parallèlement, un décalage existe entre les compétences enseignées par les systèmes éducatifs et les besoins réels du marché du travail. Les programmes de formation ne s'adaptent pas toujours suffisamment vite à l'évolution rapide des technologies numériques et des exigences de l'économie de l'innovation. Ce décalage, combiné à la migration des travailleurs qualifiés, crée une pénurie de compétences qui entrave la transformation numérique et limite l'efficacité des investissements technologiques. La productivité ne résulte pas uniquement des outils, mais aussi de la capacité des individus à les utiliser et à les développer, comme le rappelle le rapport de la Banque Mondiale : "La productivité et l'innovation ne résultent pas simplement d'une augmentation de la recherche et du développement, mais du fonctionnement efficace d'un système complet d'interactions."
La dépendance aux fonds de l'UE pour la R&D et les limites du capital-risque local
Les 4CEE dépendent fortement des fonds de l'Union européenne pour financer leur R&D et leurs projets d'innovation. Bien que ces financements soient essentiels, cette dépendance soulève des questions sur la pérennité et l'autonomie des stratégies d'innovation nationales. De plus, la capacité d'absorption de ces fonds n'est pas toujours optimale ; la Bulgarie, par exemple, n'a absorbé que 79 % des fonds de cohésion alloués pour la période 2014-2020. Cela indique des lacunes dans la planification, la gestion des projets ou les capacités administratives locales pour mobiliser pleinement ces ressources.
En outre, le marché du capital-risque reste peu développé dans la région. Les entreprises innovantes, en particulier les startups technologiques, ont un accès limité aux financements privés nécessaires pour se développer et commercialiser leurs innovations. Cette faiblesse du capital-risque contraint de nombreuses entreprises à chercher des financements à l'étranger ou à freiner leur croissance, ce qui limite la création de valeur ajoutée locale et le développement d'un environnement d'innovation dynamique. Une diversification des sources de financement et un renforcement des capacités locales de capital-risque apparaissent comme des pistes pour soutenir une innovation plus endogène.
Le risque de "piège de la technologie intermédiaire" et la nécessité d'une approche systémique
Les 4CEE sont confrontées à la perspective d'un "piège de la technologie intermédiaire". Le rapport de la Banque Mondiale décrit cette situation comme "une économie 'reste bloquée' à produire et assembler des biens de technologie modérée." Ce modèle de production, qui a permis une convergence initiale, montre ses limites face à l'érosion de la compétitivité des coûts de main-d'œuvre et à la concurrence des économies à bas salaires. La région risque de ne plus pouvoir rivaliser sur les prix tout en étant exclue des marchés à haute valeur ajoutée, dominés par des acteurs dotés d'une forte capacité d'innovation.
Pour éviter ce piège, une approche systémique de l'innovation est nécessaire. Cela implique une coordination plus efficace entre les différents acteurs – gouvernements, universités, entreprises, centres de recherche – et une vision stratégique à long terme. La fragmentation institutionnelle, caractérisée par un manque de coordination entre les ministères et les agences, ainsi que des cadres réglementaires parfois inadaptés, freine le développement d'un environnement d'innovation cohérent. Sortir de ce piège demande une transformation profonde des structures économiques et institutionnelles, au-delà de simples augmentations de dépenses en R&D.
L'IA et les technologies climatiques : des opportunités à encadrer
L'émergence rapide de l'intelligence artificielle (IA) et des technologies climatiques offre de nouvelles perspectives pour les 4CEE. Au premier trimestre 2024, ces domaines ont représenté respectivement 45 % et 26 % des investissements en capital-risque dans la région, signe d'un intérêt et d'un potentiel de croissance significatifs. Ces technologies peuvent permettre aux 4CEE de sauter des étapes de développement et de se positionner sur des marchés d'avenir, à condition que les conditions soient réunies.
Pour tirer parti de ces opportunités, il est nécessaire de mettre en place des cadres réglementaires agiles et un soutien adapté à l'innovation. Cela inclut des politiques favorisant la formation aux nouvelles compétences, l'accès au financement pour les startups, et la
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