38 pays s’engagent à tripler les capacités nucléaires mondiales d’ici 2050. Cette déclaration rassemble aujourd’hui trente-huit pays signataires, passant de l’objectif de tripler les capacités nucléaires mondiales d’ici à 2050 adopté initialement lors de la COP28 à une véritable feuille de route. Le sommet français de mars 2026 marque un tournant : pour la première fois depuis Fukushima, le nucléaire retrouve sa légitimité climatique.

La France a organisé le deuxième sommet sur l’énergie nucléaire, en partenariat avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AEIA). Ce sommet a rassemblé l’ensemble des acteurs du secteur pour échanger sur la relance du nucléaire civil et établir une feuille de route pour 2050. Ce consensus émergent survient au moment où l’intelligence artificielle multiplie les besoins énergétiques et où la dépendance à l’uranium russe révèle les failles de la souveraineté européenne.

L’intelligence artificielle pousse l’Europe vers l’atome

Avec l’IA et les cryptomonnaies, leur consommation a atteint 460 TWh en 2022 (soit 2 % de la production mondiale), et pourrait atteindre 1 000 TWh en 2026 (soit l’équivalent de la consommation électrique du Japon). Cette explosion redéfinit les enjeux énergétiques européens. Chaque sollicitation à une IA générative consomme, en moyenne, dix fois plus d’énergie qu’une recherche sur Google.

Plusieurs grandes entreprises technologiques exploitant des data centers ont déjà signé des Power Purchase Agreements (PPA), permettant de mobiliser environ 27 GW de capacité nucléaire issue de nouveaux réacteurs. Cette demande transforme le nucléaire en actif stratégique. Emmanuel Macron l’a réaffirmé lors du World Nuclear Energy Summit à Paris en mars 2026 : la France a exporté 90 térawattheures (TWh) d’électricité décarbonée en 2025, positionnant le pays comme le fournisseur énergétique naturel des infrastructures IA en Europe.

Alors que la demande en puissance de calcul pour l’intelligence artificielle explose — les data centers IA nécessitent entre 10 et 100 fois plus d’énergie qu’un centre de données traditionnel — le pays dispose d’un atout que peu de concurrents peuvent égaler : une production électrique massivement décarbonée et abondante grâce à son parc nucléaire.

Les nouveaux adhérents changent la donne géopolitique

Faisant suite au récent engagement de l’Afrique du sud et de la Chine, la Belgique, le Brésil et l’Italie ont endossé à l’occasion du Sommet pour l’énergie nucléaire la déclaration commune visant le triplement des capacités nucléaires dans le monde d’ici 2050. L’adhésion de la Chine bouleverse particulièrement l’équilibre géopolitique de l’atome. Selon l’AIEA, 38 États ont déjà endossé cette ambition, avec pour denriers entrée : la Chine, le Brésil, l’Italie et la Belgique.

Ce ralliement chinois dépasse le symbolique. Pékin maîtrise déjà l’industrialisation nucléaire que l’Europe peine à retrouver. Les pays ayant un programme nucléaire civil ininterrompu (Chine, Russie ou Corée du Sud) ont vu une bien moindre dérive des coûts. Pendant que l’EPR de Flamanville accumule 12 ans de retard et un surcoût de 300%, les réacteurs de Taishan en Chine ont été construits en 110 et 113 mois, soit un dépassement de cinq ans du délai initialement annoncé, pour un coût d’environ 95 milliards de yuans (12,2 milliards d’euros), soit 60 % de plus que le budget prévu.

Le Gifen a fédéré 25 associations internationales (dont World Nuclear Association, Nucleareurope, NIA UK ou encore CNEA Chine) autour d’une déclaration commune appelant à tripler les capacités nucléaires mondiales d’ici 2050 afin d’atteindre la neutralité carbone. La déclaration souligne que le nucléaire bas carbone et pilotable est indispensable pour réduire la dépendance aux énergies fossiles et garantir la sécurité énergétique mondiale.

La dépendance russe mine la souveraineté nucléaire européenne

Parallèlement à cette renaissance diplomatique, l’Europe découvre sa vulnérabilité. En 2022, 67 % de l’uranium enrichi importé en France provenait de Russie. Cette part est tombée à 24 % en 2024, selon les registres douaniers cités par le quotidien. Malgré cette baisse, 18 % de l’uranium enrichi importé en France provenait encore de Russie à la fin septembre 2025.

Cette dépendance révèle une contradiction stratégique majeure. Alors même que l’Union européenne discute d’une feuille de route pour mettre fin aux importations d’énergie russe, Paris œuvre activement à Bruxelles pour protéger ce secteur des sanctions. Dans ce contexte, les entreprises françaises EDF, Orano et Framatome poursuivent leur coopération industrielle et commerciale avec Rosatom.

Un procédé que seule la Russie est en mesure de réaliser aujourd’hui. Et en 2018, la France avait effectivement signé un contrat avec les Russes pour bénéficier de ce service. Pour l’uranium de retraitement, la France reste totalement dépendante de la Russie pour l’utilisation de son uranium de retraitement, également appelé URT.

Cette dépendance technique explique pourquoi le 20ème paquet de sanctions de l’UE adopté en février 2026 s’est concentré principalement sur l’interdiction des services maritimes pour le pétrole brut russe et d’autres mesures bancaires - une interdiction des importations d’uranium russe ou une interdiction explicite de nouveaux contrats avec Rosatom et ses filiales n’a de nouveau pas été adoptée. Dans l’ensemble de l’UE, les États membres ont importé des produits d’uranium russes d’une valeur de plus de 700 millions d’euros en 2024, selon une étude conjointe du think tank de Kiev DiXi Group et de l’institut économique bruxellois Bruegel basée sur les données d’Eurostat.

Les délais de construction mettent à l’épreuve l’ambition européenne

L’objectif de tripler les capacités nucléaires d’ici 2050 se heurte aux réalités industrielles européennes. Il s’élève à 72,8 milliards d’euros en valeur 2020, soit environ 83 milliards d’euros en 2025. C’est 40% de plus que le premier devis de 2021, qui s’élevait à 51,7 milliards d’euros en 2020 et 8% supérieur à un devis intermédiaire de 2024. En France, les six EPR2 prévus affichent des coûts en dérive constante.

En France, le chantier de l’EPR de Flamanville (dont EDF est maître d’œuvre) a toutefois rencontré de grandes difficultés : il devait être mis en service en 2012 selon le calendrier initial, mais a connu de nombreuses déboires entraînant près de 12 ans de retard. Le coût de construction du projet est passé de 3 à plus de 12 milliards d’euros (19,1 milliards d’euros pour le coût total d’investissement).

Pour le premier EPR2 de Penly, le premier béton est prévu en mars 2029. Un travail d’optimisation avec les fournisseurs, notamment de génie civil, a aussi permis de réduire les délais de construction «de 8 mois» pour le premier EPR2, à «moins de 90 mois» contre 96 prévus initialement. Même optimisés, ces délais placent les premières mises en service vers 2037-2038, soit dans plus de dix ans.

Cette lenteur industrielle contraste avec l’urgence climatique. La relance du nucléaire nécessitera plus de 100 000 recrutements dans les dix prochaines années. Sur l’ensemble de la filière, le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (GIFEN) pointe des faiblesses dans les segments : chaudronnerie/forgés, électricité/instrumentation, ingénierie, logistique, essais/contrôles, process nucléaire, radioprotection, robinetterie, tuyauterie-soudage. Pour ces activités, les entreprises du secteur ne sont pas certaines d’être en mesure d’assumer la charge liée à la construction des nouveaux réacteurs.

Quand la géopolitique rattrape les ambitions climatiques

Le sommet de Paris révèle un paradoxe européen. D’un côté, l’urgence climatique et les besoins de l’IA convergent vers le nucléaire comme solution incontournable. Emmanuel Macron, à l’instar de nombreux chefs d’État, a appelé à de nouveaux financements pour soutenir les programmes nucléaires. Dans son discours d’ouverture, le président a lancé : « Je demande à tous les acteurs, publics et privés, de faire leur part dans le financement des nouveaux projets. » Il a insisté : « Les banques et les assurances doivent aller plus loin vers le nucléaire », soulignant qu’il fallait « se réveiller » pour mobiliser les capitaux privés et publics en faveur de l’atome.

De l’autre, l’Europe reste entravée par ses dépendances géopolitiques et ses faiblesses industrielles. La course au stockage énergétique et le captage carbone qui franchit enfin le seuil de viabilité commerciale offrent des alternatives. Mais aucune ne combine la puissance, la fiabilité et la décarbonation du nucléaire pour alimenter l’économie numérique européenne.

Cette renaissance de l’atome intervient dans un contexte géopolitique tendu où les batteries au sodium permettent à la Chine de libérer le stockage énergétique de la dépendance au lithium, redéfinissant les équilibres énergétiques mondiaux. L’Europe découvre que sa transition numérique passe par une souveraineté énergétique qu’elle a négligée. Le consensus de 38 pays marque le début d’une course où l’Europe part avec un handicap industriel face à des concurrents qui n’ont jamais cessé de construire.

Le nucléaire redevient consensuel au moment où l’Europe réalise qu’elle a perdu la maîtrise de son approvisionnement et de sa construction. Cette ironie géopolitique pourrait définir la décennie à venir : l’urgence climatique pousse vers l’atome, mais les moyens de le déployer rapidement échappent encore largement au continent.


Sources

  1. Diplomatie France - Sommet sur l’énergie nucléaire

  2. Ministère de l’Économie - Deuxième sommet sur l’énergie nucléaire

  3. Société française d’énergie nucléaire - Sommet mondial du nucléaire

  4. RISK INTEL - L’IA et la consommation énergétique

  5. Greenpeace France - Nucléaire : une dépendance russe