Dans les pays à revenu faible, la part de la dette en devise étrangère s’effondre : de 18,7 % en 2019 à 7,6 % en 2025. Cette chute de 11 points n’illustre pas une stratégie de désendettement maîtrisée, mais une exclusion brutale des marchés financiers internationaux.

Avec 52 % de leur dette obligataire arrivant à maturité d’ici 2028, ces pays affrontent une crise de refinancement sans précédent. La question dépasse l’endettement : elle interroge les mécanismes mêmes du financement du développement dans un monde où les créanciers traditionnels se retirent.

L’essentiel

  • La dette en devise étrangère des pays pauvres chute de 18,7 % à 7,6 % entre 2019 et 2025 par exclusion des marchés
  • 52 % de leurs obligations souveraines arrivent à échéance d’ici 2028, créant une crise de refinancement
  • Les prêts chinois sont devenus nets négatifs depuis 2022, inversant deux décennies de financement
  • Les institutions multilatérales ne compensent pas la baisse des flux privés, créant un déficit de financement structurel

L’exclusion progressive des marchés internationaux

La baisse spectaculaire de la dette en devise étrangère traduit une réalité brutale : les pays à revenu faible perdent l’accès aux marchés obligataires internationaux. Entre 2019 et 2025, seuls 12 pays africains ont réussi à émettre des euro-obligations, contre 21 entre 2014 et 2019, selon l’OCDE.

Cette fermeture s’accélère depuis la remontée des taux américains. Le rendement moyen des obligations souveraines africaines dépasse 12 %, contre 6 % pour les économies émergentes développées. L’écart de taux avec les bons du Trésor américain atteint désormais 900 points de base, soit le niveau de 2008.

Le Ghana illustre cette exclusion. Après son défaut sur sa dette extérieure en décembre 2022, le pays n’a plus accès aux marchés internationaux. Sa dette en devise étrangère est passée de 32 % du PIB en 2019 à 18 % en 2025, non par choix mais par impossibilité de refinancement. Les nouvelles émissions se concentrent sur le marché domestique, en cédis ghanéens, alimentant les pressions inflationnistes.

La bombe à retardement du refinancement obligataire

Les données de l’OCDE révèlent l’ampleur de la crise à venir : 52 % des obligations souveraines émises par les pays à revenu faible arrivent à maturité d’ici 2028. Pour l’Afrique subsaharienne, ce taux grimpe à 58 %. Ces échéances concentrées créent un “mur de refinancement” de 180 milliards de dollars sur trois ans.

L’Éthiopie affronte cette réalité immédiatement. Le pays doit refinancer 1 milliard de dollars d’euro-obligations en décembre 2024, puis 1,2 milliard supplémentaire en 2025. Avec des rendements qui atteignent 25 % sur les marchés secondaires, le refinancement aux conditions de marché équivaudrait à un triplement du service de la dette.

Le Kenya, malgré sa relative stabilité, fait face au même défi. Ses euro-obligations de 2 milliards de dollars arrivent à échéance en juin 2024. Le gouvernement de Nairobi a déjà annoncé son intention de racheter ces obligations par anticipation, mobilisant 1,5 milliard de dollars de ses réserves de change. Cette opération réussie masque une réalité plus sombre : l’impossibilité de refinancer aux conditions initiales.

L’inversion historique des flux chinois

L’effondrement des prêts chinois constitue le deuxième pilier de cette crise. Selon le Boston University Global Development Policy Center, les engagements nets de la Chine vers l’Afrique sont devenus négatifs en 2022 pour la première fois depuis 2000. Les remboursements excèdent désormais les nouveaux prêts de 1,8 milliard de dollars.

Cette inversion reflète un changement stratégique de Pékin. La dédollarisation accélère sans rupture, mais elle s’accompagne d’une plus grande sélectivité dans les prêts bilatéraux. La China Development Bank et l’Export-Import Bank of China ont réduit leurs engagements en Afrique de 60 % entre 2019 et 2024.

L’Angola, premier bénéficiaire historique des prêts chinois en Afrique, illustre cette transition. Le pays a reçu 42 milliards de dollars de financements chinois entre 2000 et 2019, principalement pour ses infrastructures pétrolières. En 2024, les nouveaux engagements chinois vers Luanda ne dépassent pas 800 millions de dollars, centrés sur des projets de moindre envergure.

Cette contraction des financements chinois coïncide avec la restructuration des dettes existantes. Sur les 17 pays africains en situation de surendettement ou à haut risque selon le FMI, 14 négocient actuellement un rééchelonnement de leur dette chinoise dans le cadre du Cadre commun du G20.

Les institutions multilatérales face à leurs limites

Les institutions de développement multilatérales peinent à compenser cette double contraction. La Banque mondiale a certes augmenté ses décaissements vers l’Afrique subsaharienne de 23 % en 2024, atteignant 18,2 milliards de dollars. Mais cette hausse ne compense pas la baisse des flux privés et bilatéraux, estimée à 35 milliards de dollars sur la même période.

La Banque africaine de développement (BAD) fait face aux mêmes contraintes. Malgré l’augmentation de capital de 125 milliards de dollars approuvée en 2019, ses capacités de prêt restent limitées par les ratios prudentiels. En 2024, la BAD a approuvé 8,4 milliards de dollars de nouveaux financements, soit 15 % de moins qu’en 2019 en termes réels.

Cette insuffisance des financements multilatéraux s’explique aussi par leur conditionnalité croissante. Le FMI a durci ses critères d’accès aux financements d’urgence après les défauts du Sri Lanka et du Ghana. Pour accéder aux ressources du Fonds, les pays doivent désormais démontrer la soutenabilité de leur dette sur 10 ans, contre 5 ans auparavant.

L’émergence d’un financement domestique sous contrainte

Face à cette fermeture des financements extérieurs, les pays à revenu faible se tournent massivement vers leurs marchés domestiques. La part de la dette en monnaie locale a mécaniquement augmenté, passant de 81,3 % à 92,4 % entre 2019 et 2025. Cette substitution forcée génère de nouveaux risques.

L’éviction du secteur privé domestique s’intensifie. Au Nigeria, l’État absorbe désormais 70 % de l’épargne bancaire domestique, contre 45 % en 2019. Les taux d’intérêt sur les obligations gouvernementales nigérianes atteignent 18 %, privant les entreprises locales d’accès au crédit.

Cette dynamique s’observe dans la majorité des pays africains. En Tanzanie, l’émission d’obligations domestiques a triplé entre 2020 et 2024, poussant les rendements des obligations à 5 ans au-dessus de 12 %. Le secteur privé tanzanien, confronté à des taux prohibitifs, réduit ses investissements productifs.

L’Inde teste le premier modèle “services first” en s’appuyant sur son marché financier domestique développé. Mais cette stratégie reste inaccessible aux économies africaines dont les marchés obligataires domestiques manquent de profondeur et d’investisseurs institutionnels.

Vers de nouveaux mécanismes de financement

Cette crise de financement catalyse l’émergence d’alternatives. Les banques de développement régionales renforcent leur coopération. En septembre 2024, la BAD, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et la Nouvelle banque de développement (NDB) des BRICS ont signé un accord de co-financement de 50 milliards de dollars sur cinq ans.

L’IDA-21 a mobilisé 100 milliards de dollars - une enveloppe financière record pour soutenir le développement des pays les plus pauvres. Cette reconstitution veille à ne pas aggraver le fardeau de la dette en offrant des subventions et des financements concessionnels.

Les obligations vertes représentent une voie prometteuse mais limitée. L’Afrique du Sud a levé 2 milliards de dollars via des green bonds en 2024, bénéficiant d’une décote de 50 points de base par rapport à ses obligations conventionnelles. Mais cette prime verte reste insuffisante pour compenser la fermeture générale des marchés.

Les mécanismes de titrisation des envois de fonds des migrants émergent comme innovation financière. Le Sénégal a réussi à lever 200 millions de dollars en titrant les transferts de sa diaspora, garantis par la Banque mondiale. Cette approche pourrait se généraliser : les envois de fonds vers l’Afrique subsaharienne atteignent 95 milliards de dollars en 2024, soit trois fois l’aide publique au développement.

L’IFC développe des partenariats qui stimulent le développement économique dans les zones fragiles, en mettant l’accent sur la création d’emplois et le développement des infrastructures. Les activités de renforcement des capacités du FMI visent à aider les pays à augmenter leurs recettes intérieures et à améliorer leur gestion des finances publiques.

La crise silencieuse de la dette des pays pauvres révèle l’épuisement d’un modèle de financement du développement. Entre l’exclusion des marchés privés, le retrait chinois et l’insuffisance des institutions multilatérales, ces pays affrontent un déficit de financement structurel estimé à 200 milliards de dollars par an par l’OCDE. La résolution de cette crise conditionnera leur capacité à atteindre les Objectifs de développement durable d’ici 2030.

Sources

  1. OECD - Global Debt Report 2026 - Sovereign Borrowing Outlook
  2. Boston University Global Development Policy Center - Chinese Loans to Africa Database
  3. Banque mondiale - Debt Statistics
  4. Fonds monétaire international - Debt Sustainability Framework
  5. Banque africaine de développement - Rapport annuel 2024