
Pilier : Énergie & Climat | Format : Article de fond | Date : 20 mars 2026
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La Terre se réchauffe désormais à un rythme de 0,35 °C par décennie — soit près du double du taux mesuré dans les années 1970. C'est la conclusion d'une étude publiée le 6 mars 2026 dans Geophysical Research Letters par le statisticien Grant Foster et le climatologue Stefan Rahmstorf, de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur les impacts climatiques. Leur analyse, fondée sur cinq des jeux de données de température mondiale les plus utilisés, dont ceux de la NASA, fournit ce que les auteurs décrivent comme la preuve statistique la plus solide à ce jour que le réchauffement ne se contente pas de se poursuivre — il s'emballe.
Mais l'accélération du réchauffement ne raconte qu'une moitié de l'histoire. L'autre moitié, moins médiatisée mais tout aussi réelle, est celle de l'accélération des solutions : la chute des coûts des énergies renouvelables, la progression rapide du solaire et de l'éolien, les politiques d'adaptation qui fonctionnent, et les technologies de capture du carbone qui sortent du laboratoire. Comprendre les deux dynamiques simultanément — la crise et les réponses — est la condition d'une analyse honnête.
0,35 °C par décennie : le doublement confirmé par cinq jeux de données
Pendant des décennies, le taux de réchauffement mondial a oscillé autour de 0,18 à 0,20 °C par décennie. Depuis le milieu des années 2010, ce taux a nettement augmenté. L'étude de Foster et Rahmstorf estime qu'il atteint désormais 0,35 °C par décennie — une hausse de 75 % par rapport aux estimations antérieures. D'autres chercheurs, comme Zeke Hausfather de Berkeley Earth, situent le taux actuel à environ 0,30 °C par décennie, soit une fourchette légèrement plus basse mais qui confirme la même tendance.
Ce n'est pas un artefact statistique lié aux records de chaleur de 2023 et 2024. L'originalité méthodologique de l'étude réside précisément dans le traitement des facteurs naturels : Foster et Rahmstorf ont soustrait l'effet du puissant épisode El Niño qui a contribué aux températures record de ces deux années. Même après cette correction, l'accélération reste visible. L'analyse intègre également l'effet des éruptions volcaniques, qui refroidissent temporairement l'atmosphère en injectant des aérosols dans la stratosphère.
La cause principale : les bateaux
L'accélération n'est pas uniquement due à l'augmentation des émissions de CO₂. Une cause spécifique, identifiée par plusieurs équipes de chercheurs depuis 2023, joue un rôle central : la réduction des émissions de soufre par le transport maritime international.
En 2020, l'Organisation maritime internationale (OMI) a imposé une limite stricte sur la teneur en soufre des carburants marins, la faisant passer de 3,5 % à 0,5 %. Cette réglementation, adoptée pour des raisons de santé publique — les émissions de dioxyde de soufre (SO₂) causent des maladies respiratoires et cardiaques —, a eu un effet secondaire inattendu sur le climat. Les particules de soufre émises par les navires formaient des nuages de faible altitude au-dessus des océans, qui réfléchissaient une partie du rayonnement solaire vers l'espace et refroidissaient légèrement la surface terrestre. En réduisant ces émissions, la réglementation a supprimé ce "bouclier" involontaire.
L'effet est quantifiable. Des études publiées en 2024 et 2025 estiment que la réduction des aérosols sulfatés maritimes a contribué à un forçage radiatif positif supplémentaire de l'ordre de 0,1 à 0,2 W/m² — une perturbation significative à l'échelle du système climatique. C'est l'une des rares fois dans l'histoire récente où une mesure environnementale bénéfique pour la santé humaine a eu un effet réchauffant à court terme sur le climat mondial.
Entre 0,30 et 0,35 °C : un débat sur les chiffres, un consensus sur la tendance
L'étude de Foster et Rahmstorf ne fait pas l'unanimité sur le taux exact. Robert Rohde, directeur scientifique de Berkeley Earth, estime que les méthodes utilisées pour soustraire les fluctuations naturelles "sont imparfaites et laissent certains effets résiduels". Il préfère une estimation de 0,30 °C par décennie. Cette divergence n'est pas anodine : 0,05 °C de différence sur le taux décennal représente une différence substantielle sur les projections à 20 ou 30 ans.
Mais Rohde et Hausfather s'accordent sur l'essentiel : le réchauffement s'accélère. La fourchette des estimations sérieuses se situe entre 0,27 et 0,35 °C par décennie. Le consensus est clair : l'accélération est réelle, son ampleur exacte reste en discussion.
Le solaire a chuté de 90 % en dix ans — et couvre déjà 40 % de l'électricité mondiale
C'est ici que l'analyse doit se compléter. L'accélération du réchauffement se produit simultanément à une accélération sans précédent du déploiement des énergies renouvelables — et les données sont tout aussi robustes.
En 2025, le solaire photovoltaïque a représenté la première source d'électricité ajoutée dans le monde, pour la troisième année consécutive. La capacité solaire installée a dépassé 3 000 GW — soit plus que la capacité totale du charbon, du gaz et du nucléaire réunis. Le coût du solaire PV a chuté de 90 % en dix ans, et de 15 % supplémentaires en 2025. Les renouvelables ont couvert 40 % de la demande mondiale d'électricité en 2025, contre 30 % en 2020 (IEA, Electricity 2026).
Cette progression n'est pas marginale. En 2025, les nouvelles capacités renouvelables installées dans le monde ont évité l'émission d'environ 2,5 milliards de tonnes de CO₂ par rapport à un scénario où ces besoins auraient été couverts par des centrales à gaz. C'est l'équivalent des émissions annuelles de l'Union européenne entière.
Les politiques industrielles ont joué un rôle déterminant. L'Inflation Reduction Act américain (IRA, 2022) a déclenché 300 milliards de dollars d'investissements privés dans les énergies propres aux États-Unis en trois ans. L'European Green Deal a conduit à une multiplication par trois des capacités éoliennes offshore européennes entre 2020 et 2025. La Chine, qui représente 60 % des nouvelles capacités renouvelables mondiales, a déployé en 2025 plus de capacité solaire que l'ensemble du monde en 2022.
80 % de mortalité en moins : les systèmes d'alerte qui ont transformé la réponse aux canicules
Au-delà de la réduction des émissions, les politiques d'adaptation au réchauffement déjà en cours montrent des résultats documentés.
Les systèmes d'alerte précoce aux vagues de chaleur ont transformé la réponse sanitaire en Europe depuis la canicule de 2003, qui avait tué 70 000 personnes. En 2023, une vague de chaleur d'intensité comparable en Europe a causé environ 15 000 décès — toujours tragique, mais une réduction de 80 % par rapport à 2003, attribuée aux plans canicule, à la climatisation des établissements de soins et aux systèmes d'alerte. La France, qui a développé le plan canicule le plus sophistiqué d'Europe après 2003, a réduit sa mortalité liée à la chaleur de 60 % par rapport aux projections sans adaptation.
Les villes s'adaptent également. Medellín (Colombie) a réduit la température de certains quartiers de 3 à 4 °C grâce à des "corridors verts" — des rangées d'arbres plantées le long des axes de circulation. Singapour a développé un réseau de parcs connectés et de toits végétalisés qui réduit l'effet d'îlot de chaleur urbain. Rotterdam a transformé ses infrastructures de gestion des eaux pluviales pour absorber les pluies extrêmes liées au changement climatique, devenant une référence mondiale en matière d'adaptation urbaine.
Les technologies de capture du carbone sortent progressivement du laboratoire. En 2025, la capacité mondiale de capture directe de l'air (Direct Air Capture, DAC) a atteint 1 million de tonnes de CO₂ par an — encore marginal par rapport aux 37 milliards de tonnes émises annuellement, mais en croissance de 300 % par rapport à 2022. Le coût du DAC est passé de 1 000 dollars par tonne en 2020 à environ 400 dollars en 2025 ; les projections des industriels visent 100 à 150 dollars par tonne d'ici 2035.
L'Arctique se réchauffe quatre fois plus vite : les rétroactions qui amplifient la crise
Au-delà des causes immédiates identifiées — réduction des aérosols maritimes, augmentation des concentrations de CO₂ —, l'accélération du réchauffement peut être amplifiée par des rétroactions climatiques. Ce sont des mécanismes par lesquels le réchauffement initial provoque des changements qui, à leur tour, amplifient le réchauffement.
La rétroaction la plus documentée est celle de la glace arctique. La banquise arctique réfléchit une grande partie du rayonnement solaire vers l'espace (albédo élevé). Lorsqu'elle fond, elle est remplacée par de l'eau de mer sombre, qui absorbe davantage de chaleur (albédo faible). Ce mécanisme amplifie le réchauffement dans les régions polaires — un phénomène connu sous le nom d'amplification arctique. L'Arctique se réchauffe environ quatre fois plus vite que la moyenne mondiale.
Ces rétroactions renforcent l'urgence d'agir rapidement sur les émissions — précisément parce que les solutions existent et sont déployables à grande échelle. La fenêtre pour éviter les rétroactions les plus sévères n'est pas fermée, mais elle se réduit.
Ce que cela change — et ce que cela ne change pas
L'accélération du réchauffement ne signifie pas que les modèles climatiques étaient faux. Au contraire, les projections du GIEC avaient anticipé une accélération liée à la réduction des aérosols. Ce qui est nouveau, c'est la confirmation empirique que cette accélération est déjà en cours.
Ce que cela change, c'est l'urgence des décisions d'adaptation. Les infrastructures conçues pour un réchauffement de 2 °C à l'horizon 2100 doivent être recalibrées si le taux actuel se maintient. Les projections de montée du niveau des mers, de fréquence des vagues de chaleur, de stress hydrique et d'intensification des cyclones sont toutes sensibles au taux de réchauffement décennal.
Ce que cela ne change pas, c'est la physique fondamentale : les émissions de CO₂ restent la cause principale du réchauffement à long terme. Et les solutions — renouvelables, efficacité énergétique, adaptation, capture du carbone — sont disponibles, de plus en plus compétitives, et déjà déployées à grande échelle. La trajectoire n'est pas fixée. Elle dépend des décisions prises dans les prochaines années.
0,35 °C de réchauffement, 40 % d'électricité renouvelable : la décennie des deux accélérations
L'étude de Foster et Rahmstorf sera probablement contestée, affinée et complétée dans les mois qui viennent. C'est le fonctionnement normal de la science. Ce qui est moins susceptible d'être remis en cause, c'est la tendance de fond : les trois dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées, et les données de température de surface montrent une accélération cohérente avec les mécanismes identifiés.
Mais la tendance de fond côté solutions est tout aussi réelle : le coût du solaire a chuté de 90 % en dix ans, les renouvelables couvrent 40 % de la demande mondiale d'électricité, et les politiques d'adaptation montrent des résultats mesurables. Le réchauffement s'accélère — et les réponses aussi. C'est la tension centrale de la décennie climatique.
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Références
- 1. Foster, G. & Rahmstorf, S. (2026). Geophysical Research Letters, 53, e2025GLI18804. https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1029/2025GL118804
- 2. Witze, A. (2026, 6 mars). "Climate change is speeding up — the pace nearly doubled in ten years." Nature, 651, 569-570. https://www.nature.com/articles/d41586-026-00745-z
- 3. IEA (2026, 18 mars). Electricity 2026 — Executive Summary. https://www.iea.org/reports/electricity-2026/executive-summary
- 4. Forster, P. M. et al. (2025). Earth System Science Data, 17, 2641–2680. https://essd.copernicus.org/articles/17/2641/2025/
- 5. Copernicus Climate Change Service (2026). European State of the Climate 2025. https://climate.copernicus.eu/esotc/2025
- 6. BloombergNEF (2026). New Energy Outlook 2026. https://about.bnef.com/new-energy-outlook/
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