Le Progrès par les Chiffres : Anatomie du *Triomphe des Lumières* de Steven Pinker

Dans un paysage intellectuel et médiatique souvent dominé par un discours sur le déclin, la crise et l'imminence de catastrophes, l'ouvrage Le Triomphe des Lumières (Enlightenment Now), publié en 2018 par le psychologue cognitif Steven Pinker, fait figure de provocation. Il y entreprend une défense argumentée et massivement documentée des idéaux fondateurs de la modernité : la raison, la science et l'humanisme. Pinker postule que ces valeurs, loin d'être des abstractions désuètes, constituent le moteur principal d'une amélioration continue et mesurable de la condition humaine à l'échelle mondiale. S'appuyant sur une quantité considérable de données statistiques, présentées sous la forme de 75 graphiques, l'auteur conteste méthodiquement le pessimisme ambiant et dresse le portrait d'un monde en progrès constant, invitant à un optimisme fondé non sur la foi, mais sur les faits.

La thèse centrale : un optimisme rationnel et empirique

Le cœur de l'argumentation de Steven Pinker repose sur une prémisse méthodologique simple : pour évaluer objectivement l'état du monde, il faut se détourner des anecdotes, des biais cognitifs comme le biais de négativité, et des manchettes anxiogènes pour se concentrer sur les tendances de long terme révélées par les données quantitatives. Le livre se présente comme une démonstration empirique systématique. Sur presque tous les indicateurs de bien-être humain, la situation de l'humanité s'est considérablement améliorée au cours des deux derniers siècles. Pinker attribue directement ce succès à l'application de la raison pour résoudre les problèmes, à la méthode scientifique pour comprendre le monde et à l'humanisme pour élargir le cercle de la considération morale.

L'auteur y détaille la progression considérable de l'espérance de vie, qui a plus que doublé en deux siècles, passant d'une moyenne mondiale d'environ 30 ans à plus de 70 ans aujourd'hui. Il documente la chute vertigineuse de la pauvreté extrême : alors qu'elle concernait près de 90 % de la population mondiale en 1820, elle touche moins de 10 % des individus actuellement, un recul remarquable dans l'histoire. Les progrès en matière de santé, de nutrition et d'accès à l'eau potable ont permis de réduire drastiquement la mortalité infantile. L'alphabétisation, autrefois le privilège d'une infime élite, est devenue la norme pour plus de 85 % de la population mondiale. Pinker soutient que ces avancées ne sont pas le fruit du hasard ou d'une quelconque force providentielle, mais le résultat direct de l'innovation scientifique (vaccins, antibiotiques, engrais), de la coopération internationale (traités de paix, commerce) et de la diffusion des connaissances, des principes hérités du XVIIIe siècle.

Le grand recul de la violence

Un pan important de l'ouvrage est consacré à la thèse, déjà développée en 2011 dans The Better Angels of Our Nature, d'un déclin historique de la violence. Pinker compile et analyse des données montrant une diminution tendancielle et massive des morts violentes. Qu'il s'agisse d'homicides, dont les taux ont été divisés par 30 ou 50 dans de nombreuses sociétés européennes depuis le Moyen Âge, de victimes de guerre, ou de génocides, la probabilité pour un individu de mourir de mort violente a chuté de manière drastique.

Bien que le XXe siècle ait connu des épisodes d'une brutalité de masse extrême avec les deux guerres mondiales et les totalitarismes, l'auteur soutient qu'en proportion de la population mondiale, ces conflits furent moins meurtriers que de nombreuses guerres antérieures. Surtout, il met en lumière la période de "longue paix" qui a suivi 1945, durant laquelle les grandes puissances ne se sont plus affrontées directement. Les démocraties libérales, selon sa fameuse thèse de la paix démocratique, ne se font pas la guerre entre elles, et l'augmentation de leur nombre a contribué à pacifier une large partie du globe. Même le terrorisme, malgré l'attention médiatique qu'il suscite, cause un nombre de morts infime en comparaison des accidents de la route ou des homicides. Pinker étend son analyse à la violence domestique, aux droits des enfants et à la cruauté envers les animaux, montrant partout une tendance à la baisse, signe d'une sensibilité accrue à la souffrance.

L'expansion continue des droits et des libertés

Parallèlement au recul de la violence physique, l'auteur met en évidence l'expansion continue des droits et des libertés individuelles. Il retrace la progression, lente mais certaine, des droits des femmes, des enfants, des minorités ethniques et sexuelles. Des pratiques autrefois universellement acceptées comme l'esclavage, la torture judiciaire, les châtiments corporels cruels et la peine de mort ont été progressivement abolies dans une majorité de pays.

Cette évolution vers une plus grande tolérance et une reconnaissance élargie de la dignité humaine est, pour Pinker, une manifestation concrète de l'humanisme en action. Il y voit la preuve que les sociétés humaines sont capables d'autocorrection morale, en utilisant la raison pour questionner les traditions, les dogmes et les préjugés. L'humanisme, en plaçant le bien-être des individus comme valeur suprême, fournit la justification morale pour combattre les injustices et étendre les libertés, tandis que la raison et le débat public sont les mécanismes qui permettent de faire avancer ces causes. L'augmentation du temps de loisir, la diminution du temps de travail et l'accès élargi à la culture et au savoir sont également présentés comme des dividendes de ce progrès humaniste.

Les critiques d'un optimisme jugé sélectif

La publication du Triomphe des Lumières a provoqué une réaction critique intense et polarisée. De nombreux commentateurs, notamment dans des publications comme The Guardian ou The Nation, accusent Pinker de "cherry-picking" : il sélectionnerait méticuleusement les données qui confortent sa thèse tout en ignorant ou en minimisant celles qui la contredisent. Parmi les points aveugles les plus souvent cités figurent la montée marquée des inégalités de revenus au sein des pays développés depuis les années 1980, qui nuance fortement le tableau d'une prospérité partagée. Pour ses critiques, célébrer la croissance du revenu moyen mondial tout en occultant sa concentration croissante entre les mains d'une petite élite relève de la malhonnêteté intellectuelle.

L'autre critique majeure concerne l'environnement. Des voix nombreuses lui reprochent de sous-estimer l'ampleur et l'urgence des dégradations écologiques systémiques, comme le changement climatique et l'effondrement de la biodiversité. Si Pinker reconnaît ces problèmes, il les présente comme des problèmes techniques solubles par l'innovation (ce qu'il nomme un "éco-humanisme"), une position que ses détracteurs jugent dangereusement complaisante face à des menaces existentielles. Ils lui opposent que ces crises environnementales sont précisément un produit non intentionnel du progrès industriel et technologique que Pinker célèbre, révélant une contradiction au cœur de sa thèse. Ces critiques suggèrent que l'optimisme de Pinker est, au mieux, sélectif et, au pire, aveugle aux dynamiques les plus sombres de la modernité.

La controverse sur l'interprétation des données

Au-delà du choix des indicateurs, c'est l'interprétation même des données par Pinker qui est remise en question par certains universitaires, notamment des historiens et des sociologues. L'historien de Princeton, Jeremy Adelman, a par exemple critiqué la vision téléologique et linéaire du progrès de Pinker, arguant qu'elle simplifie à l'excès des processus historiques complexes, contingents et souvent contradictoires. Le progrès n'est jamais une ligne droite, mais un chemin semé de régressions et de crises. Le fascisme, par exemple, n'était pas une simple scorie pré-moderne, mais un produit de la modernité elle-même.

Le philosophe John Gray, l'un de ses plus féroces critiques, qualifie la pensée de Pinker de "scientisme" : une foi excessive et quasi religieuse dans le pouvoir de la science à résoudre tous les problèmes humains. Cette approche, selon Gray, méprise les apports de la philosophie, de l'art et des sciences humaines pour comprendre la complexité, l'irrationalité et la tragédie inhérentes à la condition humaine. En s'appuyant massivement sur la base de données de Our World in Data (une source par ailleurs très respectée et qui fournit plus d'un tiers de ses graphiques), Pinker construirait un récit lisse et rassurant qui efface les tensions et les paradoxes de notre époque. Pour ces critiques, réduire l'histoire humaine à une série de courbes ascendantes, c'est manquer ce qui fait la substance même de l'expérience humaine.

La pertinence d'une défense renouvelée des Lumières

En dépit des controverses, l'ouvrage pose une question fondamentale sur la perception contemporaine du progrès. Pinker soutient que le pessimisme culturel, qu'il nomme "progressophobie", est alimenté par un biais de négativité inhérent à la psychologie humaine et amplifié par le fonctionnement des médias. Il affirme que ce pessimisme n'est pas seulement une erreur intellectuelle, mais qu'il est aussi politiquement paralysant. Le sentiment que le monde court à sa perte peut mener au fatalisme, au cynisme, ou pire, à l'adhésion à des idéologies radicales et anti-Lumières qui promettent de faire table rase du présent.

En défendant la raison, la science et l'humanisme, Pinker ne prétend pas que le monde est parfait, ni que le progrès est inéluctable. Il soutient que le monde est objectivement meilleur qu'il ne l'a jamais été, et que nous disposons des outils intellectuels et moraux pour continuer à l'améliorer. La pertinence de son livre, plusieurs années après sa publication, réside dans sa capacité à forcer le lecteur à confronter ses propres intuitions avec des données quantitatives. Il invite à un débat essentiel sur la manière dont nous mesurons le bien-être et sur les récits que nous construisons pour interpréter notre histoire collective. Que l'on adhère ou non à sa conclusion résolument optimiste, Le Triomphe des Lumières constitue une ressource documentaire et un plaidoyer structuré pour une approche rationnelle des problèmes du monde, un plaidoyer dont la nécessité ne semble pas s'estomper. L'ouvrage de Pinker, par sa rigueur et son ampleur, a le mérite de replacer le débat sur le terrain des faits et de rappeler que, si le progrès n'est jamais garanti, il demeure une possibilité à construire. En ce sens, il offre un contrepoint salutaire à la morosité ambiante, sans pour autant clore le débat sur les multiples facettes, parfois sombres, de la modernité. Face à la montée des populismes, à la méfiance envers les institutions et à la polarisation des débats, le rappel de Pinker à la raison et à l'humanisme, bien que controversé, reste une contribution intellectuelle de premier plan. Son livre est moins une célébration naïve du présent qu'un appel à reconnaître les succès passés pour mieux affronter les problèmes futurs, armés de la confiance dans notre capacité collective à améliorer le sort de l'humanité. Il s'agit, en somme, d'un appel à l'action éclairée, fondée sur la conviction que les problèmes, aussi complexes soient-ils, sont avant tout des problèmes à résoudre, et non des fatalités à subir.

Références

  1. Pinker, S. (2018). Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress. Viking.
  2. Our World in Data
  3. Wikipedia. Enlightenment Now
  4. Adelman, J. (2018). The End of the World as We Know It? The Chronicle of Higher Education.
  5. Gray, J. (2018). Unenlightened thinking. New Statesman.
  6. Recevez les analyses du Journal directement dans votre boîte mail.
  7. Les émissions de CO2 de la Chine ont baissé de 0,3 % en 2025. C'est un chiffre modeste. Mais il prolonge une tendance qui dure depuis 21 mois consécutifs : depuis mars 2024, les émissions du premier pollueur mondial sont "stables ou en baisse".
  8. L'IA détruit-elle des emplois ? Deux études publiées en mars 2026 — l'une par la Harvard Business School, l'autre par Anthropic — apportent les premières données empiriques solides. Et la réponse est plus nuancée que le débat public ne le laisse croire.
  9. Le paludisme a tué 608 000 personnes en 2022, dont 95 % en Afrique subsaharienne et 78 % d'enfants de moins de cinq ans. Et pour la première fois, un vaccin déployé à grande échelle montre des résultats mesurables sur le terrain.
  10. Avoir envie d'avoir 20 ans aujourd'hui. Un média indépendant qui documente le progrès avec rigueur, sans naïveté ni catastrophisme.
  11. Des fiches de lecture structurées : thèse centrale, arguments clés, limites, et verdict.
  12. Le JdP est un projet éditorial indépendant fondé sur les données, les contre-narratifs et l'optimisme lucide. Chaque article est sourcé, nuancé et ouvert à la discussion.
  13. Le Journal d'un Progressiste utilise des cookies pour améliorer l'expérience de lecture et comprendre comment le site est utilisé. Aucune donnée n'est collectée à des fins commerciales, publicitaires ou de revente. Les cookies nécessaires au fonctionnement du site sont toujours actifs. Les cookies optionnels ne sont activés qu'avec votre consentement explicite, conformément au RGPD.