Les Émirats arabes unis terminent dixièmes du Brand Finance Soft Power Index 2025, l’Arabie saoudite vingtième, le Qatar vingt-deuxième, des positions remarquables pour des États qui n’existaient pas comme puissances culturelles il y a trente ans. Pourtant, la Chine présente les infrastructures et la non-ingérence comme des principes de sa coopération avec les États arabes, et a inscrit l’énergie, le commerce, l’investissement, la finance, la technologie et la sécurité parmi ses priorités sectorielles régionales. Des répondants saoudiens et émiratis interrogés fin 2023 exprimaient des perceptions globalement favorables de cette approche. Plusieurs logiques de rayonnement coexistent au Moyen-Orient, et le résultat reste ouvert.
L’essentiel
- Le Golfe s’appuie sur des institutions culturelles et des événements majeurs développés sur des temporalités différentes.
- Des répondants saoudiens et émiratis interrogés en 2023-2024 perçoivent largement la Chine comme un partenaire, tandis que les États-Unis sont davantage associés aux tensions régionales.
- Le modèle chinois s’appuie sur des actifs physiques et des infrastructures, tandis que le Golfe mobilise des institutions culturelles et des récits.
- Le conflit israélo-palestinien a constitué le contexte de l’enquête, sans que celle-ci établisse à elle seule qu’il a causé un basculement vers la Chine.
- La compétition entre ces deux modèles pourrait influer sur la capacité de chacun à fixer les normes politiques et les références culturelles dans la région.
Le Golfe a construit une machine d’influence en accéléré
En 2007, la France et les Émirats ont signé un accord prévoyant une licence de la marque Louvre de 400 millions d’euros et des prêts d’œuvres françaises. Le musée ouvre en 2017 sur l’île de Saadiyat. En 2024, il a accueilli 1 422 021 visiteurs. L’équation est explicite : acheter une légitimité culturelle que le temps seul ne peut pas fabriquer assez vite.
Al Jazeera a précédé cette logique. Lancée en 1996 à Doha avec un financement de l’émir du Qatar, la chaîne bénéficie d’une audience importante dans le monde arabe. Elle a couvert les printemps arabes depuis l’intérieur de la région, ce qu’aucune chaîne occidentale ne pouvait faire avec la même crédibilité narrative. La Coupe du monde 2022 a amplifié l’opération avec des investissements infrastructurels massifs au Qatar, et surtout une visibilité planétaire que la diplomatie classique n’aurait pas obtenue en cinquante ans.
Ces instruments ne sont pas décoratifs. Ils incarnent une stratégie explicite de rayonnement dans la région, tandis que la Chine emprunte d’autres canaux.
Gaza a changé la grammaire émotionnelle de la région
Dominique Moïsi a posé dans ses travaux sur la géopolitique des émotions une thèse que les sondages de 2024-2026 dans la région rendent particulièrement lisible : la peur, l’humiliation et l’espoir structurent les alliances bien au-delà des calculs rationnels. Le Moyen-Orient post-7 octobre en fournit une illustration directe.
Avant le 7 octobre 2023, une amélioration partielle de l’image des États-Unis était observée dans certains pays arabes hors Golfe. Des sondages comportant des observations avant et après le 7 octobre peuvent mesurer l’évolution des perceptions, sans pour autant isoler parfaitement toutes les causes de cette évolution. Les États-Unis sont associés à l’instabilité régionale selon ces sondages. La Chine est perçue comme partenaire distinct, maintenant une implication directe limitée.
Cette perception doit être lue pour ce qu’elle est : un mouvement émotionnel d’abord. La Chine a pris une position explicite en faveur d’un cessez-le-feu, de l’aide humanitaire et de la solution à deux États, tout en maintenant une implication directe limitée. Dans l’économie de l’humiliation que Moïsi décrit, l’absence peut valoir autant que l’action.
Le contrepoint rationnel existe pourtant. Certains observateurs notent que la perception d’un acteur comme “neutre” ou “bienveillant” peut être liée à son niveau d’exposition dans la région. La Chine est moins visible parce qu’elle est moins impliquée, ce qui peut changer rapidement si ses intérêts économiques l’y poussent. La Chine est présente dans certains ports du Golfe. L’accumulation d’actifs économiques peut modifier la capacité ou la volonté de maintenir une posture de non-ingérence.
C’est précisément là que le calcul d’intérêt rationnel reprend ses droits face à la dynamique émotionnelle.
Portée et limites des classements
Le Brand Finance Soft Power Index 2025 place les Émirats dans le top dix mondial. Ce classement agrège des indicateurs d’influence culturelle, diplomatique, économique et médiatique. Les Émirats devancent des pays comme l’Italie ou la Corée du Sud, ce qui, pour un État de dix millions d’habitants fondé en 1971, est un résultat que peu d’observateurs auraient anticipé au tournant des années 2000.
Mais le classement mesure le rayonnement global, pas l’efficacité régionale. Or c’est au niveau régional que la bataille se joue. Al Jazeera dispose d’une audience importante dans le monde arabe, mais limitée hors de cette région. Le Louvre Abu Dhabi accueille un flux important de visiteurs, mais les données de provenance indiquent une composition diverse, y compris d’expatriés et de touristes asiatiques.
La Chine, à l’inverse, ne se soucie pas de son score dans ces classements. Sa stratégie s’appuie sur l’accumulation d’actifs économiques : infrastructures portuaires, réseaux télécoms, participation dans des zones économiques spéciales. Ce type d’influence ne se mesure pas en téléspectateurs ou en visiteurs de musée. Il se mesure en contrats, en participations et en leviers que l’on peut actionner quand les intérêts le commandent. Sur ce terrain, Al Jazeera et le Louvre Abu Dhabi n’opèrent pas dans la même catégorie.
Il est utile de rapprocher ce débat de celui qui traverse d’autres régions du monde. Les séries coréennes et japonaises ont montré qu’un soft power culturel peut modifier durablement les perceptions, et même les comportements de consommation, dans des pays où ces États n’avaient aucun ancrage militaire ou économique préalable. L’Asie de l’Est a démontré que le récit peut précéder le capital. La question est de savoir si le Golfe peut répliquer cette dynamique à une échelle régionale plus large, ou si son soft power restera concentré dans les capitales et les élites.
Le modèle infrastructurel chinois a ses propres fragilités
Présenter le modèle chinois comme uniformément efficace serait inexact. Plusieurs pays récipiendaires de la Nouvelle Route de la soie ont renegocié ou abandonné des projets après avoir mesuré les conditions de dépendance qu’ils impliquaient. En 2018, le gouvernement Mahathir a suspendu l’ECRL et annulé deux projets de gazoducs; l’ECRL a été renégocié puis relancé. La Sierra Leone, la Tanzanie, la Bolivie ont suivi des trajectoires similaires sur différents projets.
Au Moyen-Orient, la situation est différente : la position financière extérieure varie fortement selon les États du Golfe, dont plusieurs émettent aussi de la dette externe. Ils ont la capacité financière de choisir leurs partenaires et de diversifier leurs dépendances. Le glissement vers la Chine dans les sondages d’opinion n’implique pas nécessairement un alignement stratégique durable.
Cette nuance est essentielle pour lire les données correctement. Les perceptions envers la Chine dans les enquêtes d’opinion reflètent des dynamiques émotionnelles et politiques du moment. Les gouvernements du Golfe maintiennent simultanément des accords de sécurité avec Washington, des partenariats économiques avec Pékin et des investissements culturels qui cultivent leur propre indépendance narrative.
Les trajectoires à l’horizon 2035
La vraie incertitude porte sur la durée de vie de ce moment. Deux trajectoires sont plausibles, et les données permettent d’en examiner les conditions sans trancher arbitrairement.
Dans la première trajectoire, le soft power infrastructurel s’impose durablement. Elle suppose que la crédibilité occidentale continue de s’éroder dans la région, ce qui dépend autant de la politique américaine que de l’évolution du conflit israélo-palestinien, et que les investissements chinois s’approfondissent. Dans ce scénario, Al Jazeera reste influente dans le monde arabe, le Louvre Abu Dhabi garde son prestige, mais l’ancrage physique que procurent les infrastructures chinoises leur imposeraient des limites. Le soft power culturel du Golfe deviendrait un instrument d’autonomie régionale plutôt qu’un contrepoids global.
Dans la seconde trajectoire, les États récipiendaires perçoivent progressivement les coûts politiques et économiques de la dépendance infrastructurelle chinoise. Des signaux existent déjà : la renégociation de projets dans d’autres régions, les inquiétudes sur la souveraineté des données dans les réseaux télécoms, et la montée d’une génération politique formée en Occident qui veut diversifier les partenariats. Si cette dynamique s’accélère, la demande de récits alternatifs et d’institutions culturelles indépendantes s’accroît, et les instruments du Golfe, Al Jazeera en tête, deviennent alors un levier d’équilibrage que d’autres pays de la région ont intérêt à soutenir.
Les signaux à surveiller sont concrets. L’évolution des sondages d’opinion après une éventuelle désescalade à Gaza dira si le glissement vers la Chine était conjoncturel. La part des grands projets d’infrastructure régionaux attribués à des entreprises non chinoises, européennes, américaines, indiennes, ou du Golfe lui-même, dira si la diversification effective des partenariats s’amorce. Et les accords de co-production culturelle que les États du Golfe signeront ou ne signeront pas avec d’autres pays du Sud global indiqueront si leur soft power culturel cherche à s’ancrer au-delà de l’audience passive.
Une piste mérite attention : conditionner les partenariats infrastructurels, qu’ils viennent de Chine ou d’ailleurs, à des clauses de transfert de compétences locales réduit la dépendance et change la perception de valeur dans l’opinion. Plusieurs pays africains commencent à poser cette exigence. Si les États du Golfe la formalisent dans leurs propres négociations, ils pourraient créer un modèle que d’autres pays de la région adopteraient, et, ce faisant, réduire l’avantage comparatif du modèle chinois de non-ingérence pure.
L’enjeu est de nommer qui fixe les normes
Les classements de soft power peinent à saisir une dimension essentielle : la capacité à fixer les normes, les standards techniques, les références culturelles et les modèles de gouvernance que les autres pays de la région adoptent, spontanément ou sous contrainte. L’affluence touristique et le volume des financements d’infrastructure n’épuisent pas cette question.
Sur ce terrain, la Chine a une ambition claire et un horizon long. Elle soutient des coopérations universitaires, des instituts Confucius et des programmes de bourses dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Des États de la région utilisent des équipements chinois dans leurs infrastructures. Ces choix technologiques comportent des implications politiques durables que les institutions culturelles du Golfe pourraient avoir du mal à contrebalancer.
Le Golfe dispose pourtant d’un atout que la Chine n’a pas : la proximité culturelle et linguistique avec le reste du monde arabe. Al Jazeera parle arabe, pas mandarin. Le Louvre Abu Dhabi expose des œuvres du patrimoine islamique à côté de collections universelles. Ces institutions incarnent une vision du monde qui articule modernité et identité arabe, un message que Pékin ne peut pas porter avec la même authenticité.
La compétition entre ces deux modèles de rayonnement, récits contre béton, valeurs contre non-ingérence, restera ouverte encore longtemps. Ce qui est déjà établi, c’est que le Moyen-Orient actuel dispose d’options plurielles en matière de partenariats et de modèles culturels. Il est devenu un terrain où plusieurs modèles s’affrontent. Cette diversité des choix est peut-être la donnée la plus significative que les sondages et les classements, ensemble, permettent de lire.
Sources
- Brand Finance Soft Power Index 2025, Brand Finance
- IPRC Turkey Soft Power Analysis, Institut d’études politiques et relations comparées (cité via Brand Finance)
- Oxford Internet Institute, Enquêtes d’opinion publique KSA/UAE sur la Chine et les États-Unis, 2024-2026
- Dominique Moïsi, La géopolitique des émotions, Flammarion, 2008
- Al Jazeera Media Network, Données d’audience officielles (350M+ téléspectateurs)
- Louvre Abu Dhabi, Données de fréquentation annuelle (2M visiteurs)
- Qatar Supreme Committee for Delivery & Legacy, Chiffres d’investissement infrastructure Coupe du monde 2022



