Jusqu’en 2024, aucune entreprise européenne fondée depuis 1975 ne dépassait 100 milliards d’euros de capitalisation — un constat qui figurait au cœur du rapport Draghi. Cette affirmation est depuis lors dépassée : Spotify, fondée en 2006 en Suède et cotée à New York, a franchi ce seuil début 2025 pour atteindre plus de 116 milliards d’euros de capitalisation. L’exception confirme néanmoins la règle. Aux États-Unis, au moins neuf firmes franchissent aujourd’hui le seuil des 1 000 milliards de dollars — elles n’étaient encore que six en septembre 2024, lors de la publication du rapport Draghi : Apple, Microsoft, Nvidia, Amazon, Alphabet et Meta. Toutes ont été créées dans la même fenêtre de cinquante ans.
Ce chiffre résume un décrochage que l’Europe débat depuis vingt ans sans le résoudre. Le rapport Draghi l’a mis en lumière en 2024. Les plans de compétitivité l’habillent en urgence géopolitique. Mais Philippe Aghion et Simon Johnson, dans un entretien accordé à Project Syndicate et Bruegel en juin 2026, posent un diagnostic plus dérangeant : le problème n’est pas financier. La R&D publique européenne est comparable à celle des États-Unis en part de PIB. L’argent existe. Ce qui manque, c’est la volonté institutionnelle de laisser les vieux champions mourir pour que les nouveaux naissent.
L’essentiel
- Jusqu’au rapport Draghi (septembre 2024), aucune entreprise européenne créée après 1975 ne dépassait 100 milliards d’euros de capitalisation. Spotify (Suède, 2006) a depuis franchi ce seuil début 2025. Aux États-Unis, au moins neuf firmes dépassent aujourd’hui le seuil de 1 000 milliards de dollars, contre six lors de la publication du rapport Draghi.
- La R&D publique européenne représente une part de PIB comparable à celle des États-Unis, mais seulement 10 % de cette dépense est centralisée au niveau de l’Union.
- Aghion et Johnson identifient deux blocages structurels : une politique de concurrence axée sur la taille de marché plutôt que sur la dynamique d’entrée, et une aversion culturelle à la destruction créatrice.
- Leur proposition la plus controversée consiste à former un noyau réglementaire restreint autour du Digital Markets Act étendu à l’IA, ouvert à des partenaires extérieurs à l’Union, hors du format des 27.
- Risque symétrique : le modèle américain que l’Europe cherche à rattraper montre lui-même des signes de capture réglementaire par les titans qu’il a produits.
La R&D publique n’explique pas le retard
Le premier réflexe, quand on évoque le décrochage européen, est de chercher le déficit de financement. C’est compréhensible : les montants alloués aux startups américaines sont sans comparaison, les fonds de capital-risque européens restent fragmentés, et l’accès aux marchés de capitaux demeure difficile pour une jeune entreprise de Cracovie ou de Porto. Mais ce réflexe nous éloigne du problème réel.
En part de PIB, la dépense publique de R&D européenne est équivalente à celle des États-Unis. Les universités de recherche européennes figurent régulièrement dans les classements mondiaux. Les ingénieurs sortis de Polytechnique, de Delft ou de l’ETH Zurich n’ont rien à envier à leurs homologues de Stanford. Et pourtant, la liste des géants technologiques mondiaux ne compte aucun nom européen dans les dix premiers — à l’exception notable d’ASML, le spécialiste néerlandais des équipements de lithographie, qui figure désormais dans le top 10 des entreprises technologiques mondiales par capitalisation.
Aghion et Johnson pointent une donnée plus révélatrice que les volumes absolus : seulement 10 % de la dépense publique de R&D européenne est centralisée au niveau de l’Union. Le reste est fragmenté entre vingt-sept systèmes nationaux qui se doublonnent, se concurrencent et peinent à faire émerger les masses critiques nécessaires aux grands paris technologiques. Ce n’est pas un problème d’argent. C’est un problème d’architecture.
La comparaison avec les États-Unis illustre la différence. DARPA ne finance pas des projets qui plairont aux industriels en place : elle finance des paris fous qui les menacent. Les National Institutes of Health ont produit des percées que personne dans l’industrie pharmaceutique n’aurait eu intérêt à financer de son propre chef. L’investissement public américain n’est pas seulement massif ; il est orienté vers le risque que le secteur privé refuse de prendre. L’investissement public européen, lui, tend à consolider ce qui existe.
Schumpeter contre Bruxelles
Le cœur du diagnostic d’Aghion est schumpétérien. La croissance de long terme ne vient pas de l’accumulation de capital dans les firmes existantes. Elle vient de la destruction de ces firmes par de nouveaux entrants qui font mieux avec moins. Ce processus est brutal. Il produit des perdants. Et l’Europe, pour des raisons culturelles et politiques profondes, refuse de laisser ce mécanisme opérer pleinement.
L’illustration la plus concrète est la politique de concurrence. Depuis vingt ans, la Commission européenne a utilisé son arsenal antitrust principalement pour sanctionner les grandes firmes américaines qui dominaient les marchés européens. Cette stratégie a des mérites : elle a produit des amendes, préservé une certaine pluralité d’acteurs, et donné naissance au Digital Markets Act. Mais elle a aussi un angle mort : se concentrer sur la taille de marché des acteurs en place, c’est protéger les positions acquises. Aghion et Johnson plaident pour un renversement de perspective. La vraie question n’est pas de savoir si Google est trop grand. C’est de savoir si la prochaine entreprise qui pourrait le défier peut émerger en Europe. Les règles actuelles ne le favorisent pas.
La démonstration passe par un constat arithmétique simple. Les firmes américaines valant plus de 1 000 milliards de dollars n’ont pas été créées par des institutions établies. Apple, Microsoft, Google, Amazon, Meta, Nvidia ont toutes émergé en bousculant des acteurs dominants de leur époque : les constructeurs informatiques, les médias, les détaillants, la publicité. Le secteur dont elles sont issues leur était hostile. Elles ont gagné parce que le cadre institutionnel américain tolérait, voire encourageait, la disruption de l’existant.
En Europe, les secteurs à haute valeur ajoutée sont souvent ceux où les barrières à l’entrée sont les plus hautes : l’énergie, la finance, les télécommunications, la pharmacie. Ces secteurs sont régulés de manière à préserver la stabilité des acteurs en place, qui sont aussi des employeurs importants et des interlocuteurs politiques incontournables. Le cercle est vicieux : les champions nationaux protègent leurs marchés, les nouveaux entrants ne peuvent pas atteindre la taille critique, et l’Europe reste à la merci des champions mondiaux qu’elle n’a pas produits.
Le piège des 27 et la proposition Aghion-Johnson
La proposition la plus controversée d’Aghion et Johnson est aussi la plus intéressante. Plutôt que de réformer l’Union européenne dans son ensemble, ils suggèrent de constituer un noyau restreint autour d’un DMA étendu à l’intelligence artificielle, ouvert à des partenaires non européens partageant des standards réglementaires compatibles. L’idée est de créer un espace réglementaire commun suffisamment grand pour que des entreprises y atteignent la taille critique mondiale, sans être freinées par les consensus difficiles à obtenir entre vingt-sept membres aux intérêts divergents.
Cette proposition tranche avec le réflexe institutionnel européen, qui est d’élargir pour inclure plutôt que d’approfondir pour avancer. Elle reconnaît implicitement que le format des 27 est inadapté aux décisions rapides sur des sujets comme l’IA, où les cycles technologiques court-circuitent les cycles législatifs. Un règlement européen sur l’IA met cinq ans à s’élaborer. Un modèle de fondation américain peut changer les règles du jeu en cinq mois.
Le rapprochement envisagé avec des économies ouvertes dotées d’institutions solides, d’une tradition de régulation pragmatique et d’une politique de concurrence active sans protectionnisme national excessif, créerait un marché suffisamment homogène pour que des entreprises y développent des produits à vocation mondiale. Ce n’est pas un abandon de la souveraineté européenne : c’est un pari sur la taille critique comme condition nécessaire à la compétition.
La question qui reste ouverte est politique. Certains États membres verront dans cette proposition une mise à l’écart des plus petits pays, une Europe à deux vitesses qui fracture l’unité du marché unique. D’autres y verront une occasion de sortir par le haut d’une structure de gouvernance qui n’est plus adaptée à la vitesse du monde. Ce débat n’a pas encore eu lieu sérieusement. Il devrait.
Le modèle américain est-il encore le modèle ?
C’est ici que Luigi Zingales entre dans la conversation. L’économiste de Chicago, dont les travaux sur la capture réglementaire font référence, avance un argument que les Européens qui regardent vers les États-Unis auraient tort de négliger : le système qui a produit ces géants est peut-être en train de les laisser capturer les institutions qui les ont créés.
Le constat de Zingales, prolongé par les observations récentes sur le lobbying technologique à Washington, est que les grandes firmes américaines consacrent aujourd’hui une part croissante de leurs ressources à influencer la réglementation plutôt qu’à innover. Amazon a construit une infrastructure de lobbying qui pèse sur la politique antitrust fédérale. Google finance des chaires universitaires, des think tanks, des programmes de formation aux politiques publiques. Meta a contribué à façonner les règles sur la modération de contenus dans son propre intérêt. Ce mouvement n’est pas propre au secteur technologique : il reproduit exactement ce que les grandes banques américaines ont fait après la crise financière de 2008, transformant leur puissance économique en puissance politique pour bloquer les réformes qui les menaçaient.
Cette observation complique la thèse du retard européen. Si l’Europe souffre de ne pas avoir produit de géants, les États-Unis souffrent peut-être d’en avoir trop laissé grandir sans contrainte. Les gains de productivité liés à l’IA que les grandes firmes américaines accumulent ne se diffusent pas aussi largement que les théories de la croissance le prédiraient. Un article récent de ce journal documentait exactement ce mécanisme : aux États-Unis, la productivité progresse, mais les salaires moyens n’en bénéficient pas proportionnellement. La concentration des gains au sommet suggère que le modèle américain produit de la rente autant que de l’innovation.
L’enjeu pour l’Europe n’est donc pas simplement de reproduire le modèle américain. C’est de trouver une voie qui combine la dynamique schumpétérienne que ce modèle a su générer avec la redistribution des gains que ce modèle a échoué à assurer. La destruction créatrice ne vaut que si ses bénéfices ne sont pas intégralement capturés par les créateurs.
Ce que Singapour fait mieux que Paris
Il est utile de regarder ce que fait Singapour, précisément parce que la cité-État figure dans la proposition d’Aghion et Johnson. En cinquante ans, Singapour a produit plusieurs entreprises de rang mondial dans des secteurs que ses concurrents régionaux dominaient : la logistique portuaire avec PSA International, l’immobilier commercial avec CapitaLand, les technologies de défense avec ST Engineering. Aucune de ces entreprises n’atteint les 100 milliards d’euros de capitalisation, mais le mécanisme qui les a produites est instructif.
Le gouvernement singapourien n’a pas protégé ses champions nationaux de la concurrence étrangère. Il a créé des conditions dans lesquelles ses entreprises devaient concurrencer les meilleurs opérateurs mondiaux sur leur propre sol pour survivre. Il a investi massivement dans la formation, l’infrastructure et la recherche, mais sans garantir de marchés captifs. Les entreprises qui n’ont pas réussi à s’adapter ont été laissées mourir. Celles qui ont survécu étaient assez solides pour s’internationaliser.
Ce modèle n’est pas exportable tel quel à l’Europe. Singapour est un État unitaire de 5 millions d’habitants, doté d’une capacité de décision rapide que vingt-sept démocraties ne peuvent pas reproduire. Mais le principe sous-jacent est précisément ce qu’Aghion décrit comme manquant en Europe : l’État comme créateur de conditions dynamiques, pas comme protecteur de positions acquises.
La France illustre bien ce que Singapour évite. Le système des champions nationaux, hérité du colbertisme et perpétué par les participations de l’État dans des groupes comme EDF, Renault ou Air France, a longtemps offert une protection implicite contre les faillites et les restructurations radicales. Cette protection a un coût invisible : elle immobilise du capital dans des structures qui innovent peu, et elle envoie aux entrepreneurs le signal que la prise de risque radicale n’est pas la voie vers le succès. Pour approfondir la question de la réindustrialisation française dans ce contexte, les travaux d’Olivier Lluansi sur l’objectif 2035 offrent un cadre analytique utile.
Construire un noyau ou réformer les 27 ?
Le débat entre Aghion-Johnson d’un côté et les partisans d’une réforme globale de l’Union de l’autre est structuré par une tension réelle. Réformer les vingt-sept, c’est choisir la légitimité et l’inclusivité au prix de la lenteur. Construire un noyau restreint, c’est choisir la vitesse et la cohérence au prix de la fragmentation.
Les partisans de la réforme globale ont un argument fort : le marché unique est la principale réussite économique de l’Union. Le fragmenter, même partiellement, risque de produire des effets de bord dévastateurs sur la chaîne de valeur industrielle européenne, qui est profondément intégrée entre États membres. Une firme automobile allemande qui assemble en Slovaquie et vend en France ne peut pas fonctionner dans un espace réglementaire à deux vitesses.
Mais les partisans du noyau ont un argument tout aussi fort : les principales décisions technologiques des dix prochaines années ne peuvent pas attendre les cycles politiques des vingt-sept. L’IA générative, la gouvernance des agents autonomes, les standards de cybersécurité, la portabilité des données, la propriété intellectuelle des systèmes apprenants : ces sujets évoluent en mois, pas en années. Pendant que Bruxelles élabore une réponse collective, les standards seront définis à San Francisco ou à Pékin. La question de la gouvernance des agents IA illustre précisément ce problème de temporalité : les architectures d’autonomie déjà déployées créent des faits accomplis avant que les législateurs aient pu les examiner.
La proposition d’Aghion et Johnson ne prétend pas résoudre cette tension. Elle la pose clairement. Et c’est peut-être sa valeur principale : forcer un débat que les institutions européennes évitent en préférant des compromis qui ne tranchent rien.
La vraie question que pose ce décrochage n’est pas de savoir si l’Europe peut encore rattraper les États-Unis dans la liste des méga-capitalisations. Cette fenêtre est probablement fermée pour la génération des grandes plateformes des années 2000. La question est de savoir si l’Europe peut s’organiser pour ne pas manquer la suivante, celle des systèmes d’IA intégrés, de l’énergie décarbonée et de la biologie de synthèse, où les positions dominantes ne sont pas encore prises.
Cela exige un choix que l’Europe reporte depuis vingt ans : accepter que certaines entreprises en place meurent pour que d’autres naissent. Accepter que la régulation serve l’entrée autant qu’elle protège les consommateurs. Et peut-être accepter que le format institutionnel lui-même soit une partie du problème. Aghion et Johnson ne donnent pas de réponse définitive. Ils posent les termes d’un choix que l’Europe ne peut plus éviter.
Sources
- Philippe Aghion et Simon Johnson, “Europe’s Economic Malaise Rooted in Lack of Dynamism”, Project Syndicate / Bruegel, juin 2026 : project-syndicate.org
- Mario Draghi, Rapport sur la compétitivité européenne, Commission européenne, septembre 2024 : commission.europa.eu
- Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020
- Luigi Zingales, A Capitalism for the People, Basic Books, 2012 ; travaux récents sur la capture réglementaire des grandes plateformes numériques
- Eurostat, dépenses de R&D publique en part de PIB, Union européenne et États-Unis, 2023
- Commission européenne, Rapport annuel sur la politique de concurrence, 2024
- Spotify dépasse 100 Md€ de capitalisation en 2025 (BFM Bourse / TradingSat) : tradingsat.com
- OCDE — Dépenses mondiales de R&D 2024 : oecd.org
- EU AI Act — Chronologie officielle : iapp.org
- ASML dans le top 10 technologique mondial (AlphaSense, 2026) : alpha-sense.com
- NIH — Financement de médicaments approuvés 2010-2019 (JAMA / Bentley University) : bentley.edu