1,3 milliard de tonnes. C’est l’écart entre la capacité mondiale de capture carbone aujourd’hui (51 millions de tonnes) et ce qu’il faudrait atteindre d’ici 2030 pour tenir les objectifs climatiques. Vingt-cinq fois plus. Cette arithmétique brutale révèle que la technologie fonctionne, mais pose une question politique inédite.

La capture et stockage du carbone (CCS) sort enfin des laboratoires avec 77 installations opérationnelles dans le monde. Les coûts industriels ont chuté de moitié en cinq ans. Mais cette réussite technique masque un dilemme économique majeur : décarboner l’industrie lourde coûte 50 dollars par tonne, nettoyer l’atmosphère en coûte 500. Entre ces deux prix se niche le vrai débat climatique des années qui viennent.

L’essentiel

  • 77 installations CCS captent 51 millions de tonnes de CO2 par an, soit 0,12% des émissions mondiales
  • Les coûts industriels ont chuté à 30-50$/tonne contre 60-100$/tonne en 2020
  • La capture directe dans l’air reste à 300-600$/tonne malgré les progrès technologiques
  • Il faut multiplier par 25 la capacité mondiale d’ici 2030 pour respecter l’Accord de Paris

L’industrie lourde trouve enfin son prix

Les cimenteries, aciéries et usines pétrochimiques représentent 30% des émissions mondiales. Pour ces secteurs, impossible de décarboner autrement qu’en captant le CO2 à la source. Cette évidence technique a donné naissance à une filière industrielle mature.

Aux Pays-Bas, le projet Rotterdam Porthos est en construction depuis 2024 et sera opérationnel en 2027. Il connectera quatre sites industriels à un réseau de stockage sous-marin, visant une capacité de 2,5 millions de tonnes de CO2 par an. En Norvège, Equinor stocke le CO2 de ses plateformes pétrolières depuis 1996 dans l’aquifère salin d’Utsira, à 800 mètres sous le fond marin.

Cette maturité technologique explique l’effondrement des coûts. Le Global CCS Institute documente une baisse de 50% depuis 2020, de 60-100 dollars par tonne à 30-50 dollars aujourd’hui. Les économies d’échelle et l’optimisation des procédés permettent désormais de capturer le CO2 industriel au prix du quota carbone européen.

La capture directe bute sur la physique

Aspirer le CO2 directement dans l’atmosphère relève d’un défi autrement complexe. Là où une cheminée d’usine concentre le gaz à 15-20%, l’air ambiant n’en contient que 0,04%. Il faut traiter 2 500 fois plus d’air pour la même quantité de carbone.

Climeworks, leader suisse du secteur, exploite 18 installations de capture directe qui extraient 4 000 tonnes de CO2 par an. Coût : 600 dollars la tonne. L’américain Carbon Engineering annonce 350 dollars avec sa technologie d’absorption liquide. Mais même ces progrès laissent la capture directe dix fois plus chère que l’industrielle.

La startup islandaise Carbfix contourne le problème en injectant directement le CO2 dans des roches basaltiques où il se minéralise en deux ans. Cette accélération naturelle divise les coûts de stockage par quatre. Mais elle reste limitée aux régions volcaniques.

L’Agence internationale de l’énergie projette une baisse des coûts à 100-200 dollars la tonne d’ici 2030. Suffisant pour rendre profitable la capture directe dans les pays où la taxe carbone dépasse ce seuil. Le Canada teste déjà cette approche avec un crédit d’impôt de 600 dollars canadiens par tonne captée.

Les gouvernements arbitrent entre efficacité et nécessité

Cette asymétrie de coûts force les gouvernements à hiérarchiser leurs investissements climatiques. Décarboner l’électricité avec du solaire coûte 50 dollars par tonne évitée. Capturer industriellement le CO2 en coûte autant. Nettoyer l’atmosphère en coûte dix fois plus. L’arbitrage devient politique.

Les États-Unis ont tranché avec l’Inflation Reduction Act : 85 dollars de crédit d’impôt par tonne captée industriellement, 180 dollars pour la capture directe. Cette différenciation reconnaît implicitement que toutes les tonnes de CO2 ne se valent pas économiquement.

L’Europe privilégie l’obligation sur l’incitation. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières impose de facto la capture aux industries non-européennes qui exportent vers l’Union. Une cimenterie indienne qui vend en Europe doit prouver ses efforts de décarbonation ou payer la différence. Cette contrainte réglementaire accélère l’adoption industrielle sans subvention directe.

La Chine développe ses propres standards. Sinopec a lancé le plus grand projet de CCS au monde : 1 million de tonnes par an dans le bassin de Qilu. Coût annoncé : 30 dollars la tonne. Cette compétitivité chinoise pourrait redistribuer les cartes de la capture carbone comme elle l’a fait pour le solaire.

L’arithmétique climatique impose ses lois

Les modèles du GIEC sont formels : tenir 1,5°C nécessite de capturer 1 à 5 milliards de tonnes de CO2 par an d’ici 2050. Avec 51 millions de tonnes actuelles, le facteur d’échelle atteint 100. Aucune technologie énergétique n’a jamais connu pareille montée en puissance.

Cette projection révèle l’illusion du “tout-renouvelable”. Même avec 100% d’électricité décarbonée, l’aviation, le transport maritime, la sidérurgie et la cimenterie continueront d’émettre. Ces “émissions résiduelles” représentent 15 à 20% du total mondial. Les capturer devient mathématiquement obligatoire.

L’AIE chiffre l’investissement nécessaire : 3 500 milliards de dollars d’ici 2050 pour déployer la capture à l’échelle requise. Soit 140 milliards par an, l’équivalent du plan de relance européen. Les taux d’emprunt actuels rendent ce financement d’autant plus coûteux que la technologie elle-même.

Le marché du carbone révèle ses tensions

Le prix du CO2 détermine la viabilité économique de sa capture. En Europe, le quota ETS oscille autour de 70 euros la tonne. Aux États-Unis, les marchés volontaires atteignent 15 dollars. Cette fragmentation géographique crée des distorsions majeures.

Microsoft paye 600 dollars la tonne pour faire retirer du CO2 de l’atmosphère via Climeworks. Cette sur-enchère volontaire subventionne la R&D mais fausse les signaux prix. Les entreprises tech peuvent s’offrir ce luxe climatique, pas l’industrie lourde qui subit la concurrence internationale.

La fusion progressive des marchés carbone pourrait harmoniser ces écarts. L’accord entre la Californie et le Québec préfigure cette convergence. Mais elle risque de niveler les prix vers le bas, réduisant les incitations à l’innovation technologique.

Les “carbon majors” émergent comme nouveaux intermédiaires. Occidental Petroleum investit 1 milliard de dollars dans une installation de capture directe au Texas. Objectif : vendre des crédits carbone négatifs aux compagnies aériennes qui ne peuvent décarboner autrement. Cette financiarisation du CO2 atmosphérique crée un marché de 100 milliards de dollars d’ici 2030.

La capture carbone redéfinit l’action climatique

Au-delà des coûts, la CCS transforme la stratégie climatique elle-même. Elle permet de découpler partiellement croissance économique et émissions, sans attendre la décarbonation complète des procédés industriels.

Cette flexibilité temporelle change la donne géopolitique. Les pays producteurs de pétrole investissent massivement dans la capture pour prolonger l’ère fossile. Les Émirats arabes unis annoncent 100 milliards de dollars d’investissements CCS d’ici 2030. L’Arabie saoudite développe des “hydrocarbures circulaires” : extraire du pétrole, capturer les émissions, recommencer.

Cette stratégie inquiète les ONG climatiques qui y voient un moyen de retarder la transition énergétique. Mais elle rassure les industriels qui peuvent décarboner sans révolutionner leurs procédés. Entre ces deux visions s’arbitrera l’avenir énergétique mondial.

La capture carbone révèle ainsi son véritable enjeu : non plus technique mais démocratique. À quel prix la société accepte-t-elle de nettoyer l’atmosphère ? Cette question traversera toutes les élections des prochaines décennies, de l’Europe aux États-Unis. La réponse déterminera si le climat restera stable ou si l’humanité apprendra à vivre sur une planète plus chaude.

Sources