La France compte près de 33 GW de projets industriels en attente de raccordement. Les règles de file d’attente constituent un frein, mais les capacités et renforcements physiques du réseau restent également déterminants. Un projet réserve sa capacité à l’acceptation de la PTF, sous conditions de maturité et d’engagement financier, et non au seul dépôt de sa demande, mais des projets insuffisamment avancés pouvaient ensuite bloquer de la capacité. RTE a ouvert une consultation le 27 janvier 2026 et devait saisir la CRE au plus tard le 1er octobre 2026 d’une première évolution issue de cette consultation, en basculant vers un principe simple : seul avance celui qui est vraiment prêt.
L’essentiel
- La France accumule près de 33 GW de projets industriels en attente de raccordement au réseau haute tension. Le goulot comporte une dimension institutionnelle importante, mais il n’est pas exclusivement institutionnel.
- Des dossiers non aboutis monopolisaient des capacités réservées sans jamais se concrétiser, paralysant la file d’attente pour les projets réels.
- RTE a annoncé une réforme à mettre en œuvre d’ici la fin de 2026. La délibération 2026-54 porte sur le programme d’investissements 2026 de RTE.
- En Europe, selon Ember, près de 700 GW de projets renouvelables étaient en file d’attente dans huit pays déclarants : la France n’est pas un cas isolé, mais sa réforme peut servir de modèle.
- La file purgée, la vraie tension commence : data centers, industrie lourde et renouvelables vont se disputer la même capacité libérée.
La file d’attente comme piège institutionnel
Pour raccorder une usine ou un parc solaire au réseau électrique français, il faut déposer une demande auprès du gestionnaire du réseau concerné : RTE pour le réseau de transport, Enedis ou une entreprise locale de distribution pour le réseau de distribution. L’acceptation de la PTF, sous conditions, permet l’entrée en file d’attente et la réservation de la puissance associée, avant parfois que le projet soit entièrement financé ou techniquement défini. Le résultat : une part significative de la capacité réservée était bloquée sur le papier, occupant une place dans la file sans jamais se concrétiser.
Des analyses du raccordement en France ont documenté ce phénomène. Son analyse du raccordement en France montre que la saturation résulte simultanément de règles d’allocation et de déficits physiques de capacité, variables selon les zones. Un projet fantôme déposé en 2021 peut bloquer un projet industriel réel déposé en 2024.
Ce mécanisme n’est pas propre à la France. Ember recense près de 700 GW de projets renouvelables en attente de raccordement dans huit pays déclarants, représentant une saturation comparable dans plusieurs États européens. L’Espagne, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont chacun accumulé des files d’attente de plusieurs centaines de gigawatts avant d’engager des réformes. La France arrive plus tard dans ce cycle, mais elle dispose de l’avantage d’observer les erreurs et les réussites de ses voisins.
Trente-trois gigawatts en chiffres
Trente-trois gigawatts, c’est à peu près la puissance de trente grandes centrales nucléaires. Mis en service, ces projets pourraient électrifier une part significative de la réindustrialisation française. Mais l’unité de mesure cache une diversité de dossiers : électrolyseurs pour produire de l’hydrogène vert, fours à arc électrique pour décarboner l’acier, data centers, sites de production de batteries, parcs solaires ou éoliens.
Cette hétérogénéité est le premier défi de la réforme. Tous ces projets ne méritent pas la même priorité, et tous n’ont pas le même profil de risque pour le réseau. Un data center consomme en continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Un four à arc industriel peut absorber des pointes massives. Un parc éolien injecte de façon intermittente.
Mettre tout le monde dans la même file, même réformée, revient à ignorer ces différences structurelles.
C’est précisément pourquoi la réforme RTE ne se limite pas au principe « premier prêt, premier servi ». Elle introduit aussi des critères de maturité des dossiers : RTE envisageait un jalon de maturité tel que le dépôt d’un permis de construire ou l’achat d’équipements liés au projet. Les règles visent à éviter la captation de capacité par des projets peu avancés, selon les modalités proposées par RTE.
La délibération 2026-54 approuve le programme d’investissements 2026 de RTE, sans conférer les outils allégués de purge de la file.
Les nouvelles règles introduites par la réforme
Avant la réforme, le premier arrivé était le premier servi, quelle que soit la solidité du projet. Un promoteur expérimenté pouvait déposer une dizaine de dossiers spéculatifs pour réserver de la capacité, quitte à n’en concrétiser qu’un ou deux. Cette pratique, courante dans plusieurs pays européens, est parfois appelée « spéculation de file » dans les analyses sectorielles.
La réforme introduit une logique de jalons : le porteur de projet doit franchir des étapes documentées à des dates précises, sous peine de perdre sa place dans la file. Le dispositif privilégie les projets démontrant leur avancement administratif, foncier et financier, sans exiger systématiquement toutes les autorisations et le financement complet. Pour une usine de batteries dont le maître d’ouvrage a signé ses contrats et obtenu son permis, c’est une amélioration significative. Pour un promoteur qui misait sur plusieurs projets simultanément, c’est une contrainte nouvelle.
Le Royaume-Uni a conduit une réforme similaire en 2023, sous le nom de « Connections Reform ». Son réseau de transport d’électricité, National Grid, a purgé plusieurs centaines de gigawatts de sa file d’attente en moins d’un an. L’expérience britannique montre que la purge initiale peut être brutale politiquement, car elle implique d’écarter des porteurs de projets qui avaient investi du temps et de l’argent pour se positionner, mais qu’elle accélère ensuite les raccordements effectifs de façon mesurable.
Data centers contre industrie lourde : l’arbitrage qui vient
La file d’attente purgée, une tension s’installe. Les data centers ont bénéficié jusqu’ici d’un traitement accéléré dans plusieurs pays, sous la pression des opérateurs du numérique qui argumentent sur l’urgence de leurs déploiements. Cinq grands projets de data centers peuvent bénéficier d’une procédure accélérée sur des sites identifiés par l’État.
Un data center consomme entre 50 et 200 MW en continu, mobilise peu d’emplois directs et produit une valeur ajoutée concentrée. Une fonderie ou une usine chimique décarbonée peut absorber des puissances comparables, emploie des centaines de salariés et ancre une chaîne de valeur industrielle sur plusieurs décennies. Les deux ont besoin du réseau. La réforme envisagée introduit des critères adaptés aux profils de demande au-delà de l’absence de priorité entre candidats qualifiés.
La réforme a aussi une portée politique. La réindustrialisation américaine mobilise des milliards de subventions pour attirer les usines, mais se heurte à des contraintes de réseau et de main-d’œuvre que l’argent seul ne résout pas. La France, en corrigeant son goulot institutionnel sans subvention massive, retient une approche différente : créer les conditions d’un accès équitable à une infrastructure publique. Cette équité formelle reste à confronter à des concurrents qui s’appuient sur d’autres leviers.
Peut-on électrifier l’industrie lourde à temps
Le vrai test de la réforme se situera entre 2027 et 2032. RTE estime qu’une concrétisation substantielle des projets d’électrification d’ici 2030 est nécessaire à une trajectoire de décarbonation rapide. Un four à arc électrique ne se raccorde pas rapidement : les délais de raccordement demeurent significatifs, même avec des règles améliorées.
Cette contrainte temporelle soulève une question que la réforme de la file d’attente seule ne résout pas. Purger les dossiers fantômes libère de la capacité réservée, mais ne construit pas de nouvelles lignes. Les zones industrielles historiques du nord et de l’est de la France, héritières d’économies charbonnières et d’industries lourdes telles que la sidérurgie, la chimie et le textile, disposent d’un réseau dont la topologie a été conçue pour des usages différents de l’électrification massive de l’industrie lourde. Passer à l’électrification lourde exige parfois de revoir la topologie même des postes de transformation.
RTE investit dans ce renforcement, dans le cadre de son schéma décennal de développement du réseau. Mais les audits d’état des réseaux montrent un retard d’entretien accumulé dans certaines zones, héritage des années où l’investissement dans le réseau a été comprimé. Le coût du défaut d’entretien se mesure en délais supplémentaires et en coûts de raccordement plus élevés pour les porteurs de projets. Une règle d’accès réformée peut libérer la file ; elle ne remplace pas le câble manquant.
Deux trajectoires se dessinent pour les cinq années qui viennent. Dans la première, la réforme de la file d’attente s’accompagne d’une accélération des investissements réseau ciblés sur les zones à fort potentiel industriel, et l’arbitrage entre data centers et industrie lourde est explicité par la puissance publique au lieu d’être laissé à la seule logique de la maturité des dossiers. Dans cette trajectoire, une partie significative des trente-trois gigawatts se raccorde effectivement d’ici 2030, et la réindustrialisation trouve son infrastructure. Dans la seconde, les investissements réseau restent insuffisants, l’arbitrage reste implicite et les projets les mieux financés, c’est-à-dire les data centers et les grandes plateformes numériques, captent l’essentiel de la capacité libérée. L’industrie lourde se retrouve alors dans une file certes plus courte, mais toujours bloquée, pour des raisons physiques cette fois.
Le signal à surveiller est le rythme de mise en service effective des projets industriels après la purge de la file. Si, un an après le quatrième trimestre 2026, le nombre de raccordements industriels effectifs n’a pas progressé de façon mesurable, le goulot s’est simplement déplacé, de l’institutionnel vers le physique.
L’Europe face au même problème, avec des réformes d’avance variable
La France n’invente rien. Elle rejoint un mouvement qui traverse l’Europe, à des vitesses différentes selon les pays. Le Royaume-Uni a réformé sa file d’attente en 2023. L’Espagne a mis en place des critères de maturité similaires la même année. L’Allemagne travaille sur une réforme de son réseau de distribution, distincte du transport, qui bloque lui aussi des centaines de projets solaires et éoliens à petite échelle.
Les projets en attente recensés par Ember dans plusieurs pays européens représentent un gâchis systémique. Une meilleure allocation de la capacité existante peut accélérer des raccordements, mais ne supprime pas les besoins de capacité et de renforcement identifiés par Ember pour atteindre les objectifs climatiques de 2030. C’est l’ordre de grandeur que les analyses de Zenon et d’Ember convergent à suggérer, sous réserve que les réformes soient effectivement mises en œuvre et respectées.
Cette convergence européenne ouvre aussi une piste de coopération. Les règles d’accès au réseau restent nationales, et un projet frontalier peut se retrouver coincé d’un côté de la frontière même si la capacité existe de l’autre. La Commission européenne a engagé des travaux sur l’harmonisation des règles de raccordement, mais le calendrier reste incertain. En attendant, chaque pays réforme dans son coin, avec des critères et des calendriers différents, ce qui complique les projets industriels transfrontaliers, notamment dans l’hydrogène et l’acier.
Pour la France, la réforme de la file d’attente est une condition nécessaire de sa stratégie industrielle, pas une garantie. Elle lève un obstacle réel, mesurable, que des règles héritées avaient créé. Elle ne lève pas les questions d’investissement réseau, d’arbitrage entre usages concurrents et de coordination européenne. Ces questions restent ouvertes, et leur réponse déterminera si les trente-trois gigawatts actuellement bloqués alimentent un jour des fours à arc, des électrolyseurs ou des salles de serveurs.
Sources
- Zenon NGO, « Raccordement au réseau : la file d’attente, vrai goulot de la transition » : https://www.zenon.ngo/insights/raccordement-au-reseau-la-file-attente-vrai-goulot-de-la-transition
- Ember, analyse européenne des files d’attente de raccordement (avril 2026) : Ember Climate (ember-climate.org), rapport non lié pour éviter toute URL invérifiable
- Commission de régulation de l’énergie, CRE Délibération 2026-54 : CRE (cre.fr), délibération officielle
- RTE, déclarations officielles 2026 sur la réforme de la file d’attente : RTE France (rte-france.com)
- Connaissances des Énergies, Enerzine, Selectra : presse sectorielle française ayant couvert la réforme RTE



