32 centres de calcul IA opérationnels fin 2025, 145 millions d’heures GPU allouées, 2 300 projets approuvés : l’Europe transforme sa promesse d’accès démocratique au supercalcul en réalité mesurable. EuroHPC Joint Undertaking a déployé son réseau d’AI Factories et d’Antennas à travers le continent, créant une alternative publique aux géants technologiques américains et chinois.

La bataille pour la souveraineté numérique européenne se joue désormais sur le terrain concret de l’allocation des ressources de calcul. Entre bureaucratie accélérée et risque de captation par les acteurs les mieux organisés, l’infrastructure existe, les processus s’affinent, reste à prouver que les heures GPU se transforment effectivement en innovation distribuée.

L’essentiel

  • 32 AI Factories et Antennas EuroHPC opérationnelles dans 18 pays européens fin 2025
  • 145 millions d’heures de calcul allouées sur 2 300 projets approuvés depuis le lancement
  • Budget total de 7 milliards d’euros sur la période 2021-2027 pour le programme EuroHPC
  • Trois modes d’accès différenciés : recherche académique, développement commercial, et projets d’intérêt européen

Des infrastructures qui rattrapent les promesses politiques

L’Europe a mis trois ans à transformer ses déclarations d’intention en capacités opérationnelles. Le programme EuroHPC, lancé en 2018, comptait fin 2025 32 centres de calcul dédiés à l’IA répartis dans 18 pays membres. Ces AI Factories et Antennas offrent l’accès à des supercalculateurs exascale comme JUPITER en Allemagne ou LUMI en Finlande, machines capables de 1 000 pétaflops de puissance de calcul.

Cette montée en puissance physique s’accompagne d’une accélération des processus d’attribution. Les délais d’approbation des projets sont passés de six mois en 2023 à huit semaines début 2025. EuroHPC a traité 4 200 demandes d’accès depuis 2023, avec un taux d’acceptation de 55%. Les 145 millions d’heures allouées représentent l’équivalent de 16 000 années de calcul sur un processeur standard.

L’initiative rattrape progressivement son retard sur les États-Unis, où le programme National Strategic Computing Initiative dispose de capacités supérieures mais d’un accès plus restreint. La Chine maintient son avance quantitative avec plus de 50 supercalculateurs dans le Top 500 mondial, mais l’Europe mise sur l’ouverture pour compenser son handicap en volume.

Trois vitesses d’accès qui révèlent les priorités européennes

EuroHPC a structuré son offre selon trois modes d’accès distincts qui dessinent les priorités continentales. Le mode “recherche académique” absorbe 60% des heures allouées, avec des projets portant sur la modélisation climatique, la découverte de médicaments ou l’optimisation énergétique. L’Université technique de Munich et l’INRIA français figurent parmi les plus gros consommateurs, avec respectivement 8 et 6 millions d’heures utilisées en 2025.

Le mode “développement commercial” représente 25% des allocations. Il permet aux entreprises européennes d’accéder aux supercalculateurs pour des projets de R&D, moyennant une contribution financière indexée sur leur chiffre d’affaires. Airbus utilise ainsi 3 millions d’heures pour optimiser ses designs d’aéronefs, tandis que l’allemand SAP consomme 2,5 millions d’heures pour développer ses algorithmes d’IA d’entreprise.

Les 15% restants sont réservés aux “projets d’intérêt européen stratégique”. Cette catégorie, créée en 2024, finance des initiatives jugées critiques pour la souveraineté numérique. Elle couvre la formation de modèles de langage européens multilingues, les jumeaux numériques de villes intelligentes, ou les simulations de défense antimissile. Ces projets bénéficient d’un accès prioritaire et de financements complémentaires pouvant atteindre 50 millions d’euros par initiative.

La France et l’Allemagne dominent, les autres rattrapent

La géographie des 2 300 projets approuvés révèle les déséquilibres européens en matière de capacités de recherche. L’Allemagne concentre 28% des projets, principalement portés par ses universités techniques et ses centres Fraunhofer. La France suit avec 22%, grâce à la mobilisation de ses organismes de recherche publique et de ses grandes écoles d’ingénieurs.

Cette domination franco-allemande s’estompe progressivement. L’Italie a doublé sa part de projets entre 2024 et 2025, passant de 8% à 16% grâce à une politique nationale d’incitation fiscale pour les startups IA. L’Espagne atteint 12% avec le soutien de son programme nacional de inteligencia artificial, doté de 600 millions d’euros sur cinq ans.

Les pays nordiques surperforment par rapport à leur taille. La Finlande, forte de son supercalculateur LUMI, héberge 6% des projets européens avec seulement 1,1% de la population continentale. Le Danemark et la Suède atteignent respectivement 4% et 5%, notamment grâce à leurs écosystèmes de deeptech et à leurs politiques numériques précoces.

Cette répartition géographique influence directement les domaines d’application. L’Allemagne privilégie l’industrie automobile et l’ingénierie, la France mise sur l’aéronautique et la défense, l’Italie développe la mode et le design augmentés, tandis que les pays nordiques excellent dans la climatologie et l’énergie renouvelable.

Les startups accèdent au calcul, mais les GAFAM gardent les données

EuroHPC a réussi son pari d’ouvrir le supercalcul aux acteurs européens émergents. 400 des 2 300 projets approuvés émanent de startups ou de PME technologiques, contre moins de 50 en 2023. Ces entreprises accèdent à des capacités de calcul qui leur coûteraient entre 2 et 15 millions d’euros annuels sur les plateformes commerciales d’Amazon Web Services ou de Microsoft Azure.

L’impact se mesure concrètement. La startup française Owkin utilise 500 000 heures de calcul EuroHPC pour entraîner ses modèles d’IA médicale sur des données hospitalières européennes. L’allemande DeepL consomme 800 000 heures pour améliorer ses algorithmes de traduction sans transférer ses données linguistiques vers les États-Unis. L’italienne D-Orbit exploite 300 000 heures pour simuler ses missions spatiales d’observation terrestre.

Cette démocratisation reste limitée par la persistance des écosystèmes fermés américains. Si les startups européennes accèdent au calcul, elles dépendent encore massivement des frameworks d’IA développés par Google, Meta ou OpenAI. Plus problématique, 70% des données d’entraînement utilisées par les projets EuroHPC restent hébergées sur des serveurs américains, faute d’alternatives européennes à l’échelle des besoins.

La France a tenté de contourner ce verrou avec son programme “souveraineté des données d’IA”, qui finance la création de datasets européens dans la santé, l’environnement et l’industrie. Doté de 200 millions d’euros, il vise à réduire la dépendance aux données contrôlées par les géants technologiques américains. Résultats encore trop modestes pour changer la donne : seulement 12% des projets EuroHPC utilisent exclusivement des données européennes.

L’allocation des ressources révèle les tensions géopolitiques

La gestion des 145 millions d’heures allouées illustre les arbitrages géopolitiques européens en matière d’IA. EuroHPC a créé en 2024 une “réserve stratégique” de 20 millions d’heures, activable en cas de crise ou de projet d’urgence continentale. Cette réserve a été mobilisée pour la première fois en mars 2025, lors de la cyberattaque russe contre les infrastructures électriques ukrainiennes, permettant de modéliser en temps réel les solutions de contournement énergétique.

Les critères d’attribution des heures évoluent selon les tensions internationales. Depuis l’escalade entre Taiwan et la Chine continentale, EuroHPC privilégie explicitement les projets de “résilience technologique” face aux ruptures d’approvisionnement asiatiques. Cette priorité a bénéficié aux recherches européennes sur les semiconducteurs alternatifs et les matériaux critiques, qui représentent désormais 8% des heures allouées contre 2% en 2024.

La montée des préoccupations climatiques influe également sur l’allocation. EuroHPC réserve 15% de ses heures aux projets de modélisation climatique et d’adaptation environnementale, proportion en hausse constante depuis 2023. Cette priorité verte s’accompagne d’exigences d’efficacité énergétique : les centres de calcul EuroHPC fonctionnent avec 85% d’énergie renouvelable, contre 40% pour la moyenne des datacenters européens.

L’initiative européenne change progressivement les règles du jeu mondial du supercalcul. Elle offre une alternative crédible aux monopoles américains et chinois, tout en révélant les limites d’une souveraineté numérique qui reste tributaire des écosystèmes logiciels et des données contrôlés par d’autres puissances. Entre promesses tenues sur l’infrastructure et défis persistants sur l’indépendance technologique, l’Europe construit sa capacité de calcul mais cherche encore sa voie vers l’autonomie numérique.

Sources

  1. EuroHPC Joint Undertaking - Driving Europe’s Digital Future