La radio tient. Sur 38 pays africains, elle reste la première source d’information régulière, devant les réseaux sociaux. Yeku et Junck publient African Digital Cultures au moment où les données Afrobarometer 2024-2025 donnent chair à leur thèse centrale : la numérisation du continent reconfigure les relations culturelles et politiques tout en ouvrant de nouvelles possibilités de participation et d’expression. C’est un livre qui dérange les deux camps, les enthousiastes du mobile-first africain et les nostalgiques d’une radio-bouclier.
L’essentiel
- En Afrique, 59 % des répondants suivent régulièrement l’actualité par la radio contre 50 % par les réseaux sociaux, selon Afrobarometer 2024-2025 dans 38 pays.
- Sur 28 pays suivis depuis 2014, l’usage régulier de la radio a reculé de 10 points sans hausse nette de l’audience totale : les données suggèrent que la croissance numérique n’a pas élargi significativement l’audience totale des nouvelles.
- Yeku et Junck montrent que l’infrastructure numérique africaine est façonnée par des logiques externes, coût des données, langues des interfaces, algorithmes pensés ailleurs.
- L’enjeu d’ici 2030 : savoir si les publics ruraux, pauvres et féminins conserveront un accès régulier à une information civique vérifiable, ou si l’écart informationnel se creuse.
Deux chercheurs, un continent, une question d’infrastructure
James Yeku est professeur de littérature africaine et d’études numériques à l’Université du Kansas. Ses travaux antérieurs portaient sur la culture populaire nigériane et les pratiques d’écriture en ligne dans les villes d’Afrique de l’Ouest. Leah Junck travaille sur les usages féminins des médias numériques en Afrique subsaharienne, avec un ancrage particulier dans les zones périurbaines. Ensemble, ils co-dirigent un projet de recherche sur les économies de l’attention dans les espaces médiatiques africains. African Digital Cultures : Platforms, Publics, and Infrastructures est leur première monographie commune.
Elle paraît chez Routledge en juin 2026, dans une collection dédiée aux études médiatiques globales.
Le livre arrive à un moment précis. L’Afrique subsaharienne compte désormais plus de 600 millions d’abonnés mobiles. Les grandes plateformes, Meta, TikTok, YouTube, y investissent massivement leur temps de développement. Et pourtant, comme le montrent les données Afrobarometer recueillies en 2024-2025 et publiées en 2026, la radio reste le premier vecteur d’information régulière. L’écart avec les réseaux sociaux est de neuf points, mais il se réduit, et pas forcément dans le bon sens.
La thèse : une infrastructure importée qui ne parle pas à tous
Yeku et Junck présentent le numérique africain comme transformant les formes de relation et de participation, avec de nouvelles possibilités politiques et créatives. Elles redéfinissent les formats et imposent des logiques de recommandation conçues pour d’autres contextes.
Le livre s’appuie sur des enquêtes menées dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne entre 2022 et 2025. L’argument central : l’infrastructure numérique africaine articule des couches dont la conception s’est faite en dehors du continent. Les câbles sous-marins déposent les données dans des hubs continentaux (Lagos, Nairobi, Le Cap) qui ne desservent pas les zones rurales. Les interfaces des plateformes sont pensées en anglais ou en swahili standardisé, pas dans les 2 000 langues du continent. Les algorithmes de recommandation optimisent l’engagement pour des profils d’utilisateurs nords-américains ou asiatiques, puis appliquent ces paramètres à des publics qui partagent une vidéo différemment, commentent différemment, utilisent l’humour différemment.
L’ouvrage documente une asymétrie sans défendre la radio contre les plateformes. Les données montrent des inégalités d’accès selon le lieu de résidence et le genre. Les femmes et les résidents ruraux suivent moins fréquemment les nouvelles par réseaux sociaux que les hommes et les urbains, sans classement publié des femmes rurales comme groupe le moins atteint.
Les données Afrobarometer : confirmations et limites
Les auteurs ont eu accès aux données préliminaires de l’enquête Afrobarometer 2024-2025, publiée quelques mois avant la parution du livre. Ces chiffres sont à la fois leur meilleure preuve et leur principal interlocuteur critique.
Sur 28 pays suivis depuis 2014, l’usage régulier de la radio a reculé de 10 points, sans que l’audience totale de l’information progresse. Les tendances sont compatibles avec un déplacement partiel des usages, mais ne démontrent pas que les réseaux sociaux ont capté des auditeurs existants. Yeku et Junck lisent ce chiffre comme la confirmation empirique de leur thèse : le numérique déplace l’attention plus qu’il n’élargit l’accès.
Les auteurs signalent une limite importante dans leur propre démonstration. Afrobarometer mesure le suivi régulier de l’actualité, non la qualité de l’information reçue, sa fiabilité ou son impact sur les comportements civiques. Un auditeur qui écoutait la radio locale chaque matin et qui lit désormais des posts Facebook trois fois par semaine est comptabilisé comme un recul de la radio, mais rien ne prouve qu’il est moins informé.
Les données capturent une fréquence et un vecteur. La signification civique de ce déplacement reste ouverte, et les auteurs la posent sans prétendre la trancher.
L’article Payer les plateformes ne rend pas l’information locale plus visible offre un contrepoint utile : même là où les négociations avec les plateformes ont abouti à des compensations financières pour les éditeurs locaux, cela n’a pas mécaniquement amélioré la visibilité des contenus civiques.
Les économies de l’attention africaines : qui capte, qui perd
La section la plus originale du livre porte sur les économies de l’attention. Yeku et Junck y cartographient les flux publicitaires numériques sur le continent : l’essentiel des revenus générés par les utilisateurs africains quitte le continent. Meta et Google captent la très grande majorité des dépenses publicitaires numériques. Les producteurs de contenus locaux, radios communautaires, journaux en langues locales, blogueurs et créateurs, reçoivent une infime fraction de ce que leur attention génère.
Ce déséquilibre a une conséquence pratique : les médias qui servent le mieux les publics ruraux et féminins sont précisément ceux qui manquent le plus de financement. Une radio communautaire au Burkina Faso ou au Malawi fonctionne souvent avec un budget annuel inférieur à ce que génère en une journée une créatrice de contenu bien référencée à Lagos ou Nairobi. Les données montrent des inégalités d’accès et d’usage des médias numériques, sans établir leur mécanisme causal ni leur amplification historique.
Les auteurs s’appuient ici sur des entretiens avec des journalistes, producteurs et créateurs de contenus. Ce matériau qualitatif est la grande force du livre. On y entend des éditeurs de radio communautaire décrire leur financement comme une négociation permanente avec des ONG internationales aux priorités changeantes, des créateurs TikTok kényans expliquer qu’ils produisent en anglais parce que l’algorithme les référence mieux, des journalistes sénégalais raconter comment ils ont appris à formater leurs enquêtes pour Facebook sans perdre leur contenu.
C’est un livre de terrain, pas un essai théorique. Et c’est sa principale qualité.
Les angles morts : ce que le livre ne tranche pas
African Digital Cultures a deux limites que ses auteurs reconnaissent en partie.
La première : l’Afrique du livre est surtout l’Afrique subsaharienne anglophone et francophone. Les six pays choisis sont représentatifs de grandes configurations, mais ils laissent de côté le Maghreb, l’Afrique lusophone et une partie substantielle de l’Afrique de l’Est. Les dynamiques des médias arabophones, où l’articulation entre plateformes, radio et information politique est très différente, sont absentes. C’est un choix méthodologique défendable, mais il réduit la portée des conclusions continentales.
La seconde limite est plus substantielle. Yeku et Junck documentent le problème avec rigueur, mais leurs pistes de solution restent volontairement vagues. Ils appellent à une « régulation redistributive » des revenus publicitaires numériques sans préciser les mécanismes concrets : autorité compétente, périmètre, assiette, gouvernance.
Les auteurs expliquent que les configurations politiques et institutionnelles varient trop d’un pays à l’autre pour proposer un modèle unifié. Le lecteur qui espère un cadre d’action dispose d’une question bien posée, mais de peu d’outils pour y répondre.
Un troisième angle manque : la question des créateurs de contenus eux-mêmes comme acteurs. L’écosystème Nollywood en ligne, les podcasts politiques nigérians, les journalistes data au Kenya, ces acteurs tirent parti des plateformes pour construire des audiences que la radio n’aurait jamais touchées. Yeku a travaillé sur Nollywood dans ses recherches antérieures, ce qui rend cet absent d’autant plus étonnant. La recherche sur les algorithmes et leurs effets sur les créateurs montre d’ailleurs que ces questions traversent d’autres géographies que l’Afrique.
Le devenir de l’attention sans orientation délibérée
La question que pose African Digital Cultures déborde le livre lui-même. Si les plateformes continuent de capter une part croissante du temps d’attention sans financer la production de contenus locaux, deux trajectoires sont possibles d’ici 2030-2040, et les données Afrobarometer permettront de les distinguer.
Dans la première, la radio conserve son rôle de socle civique parce que les États et les bailleurs maintiennent un financement public des radios locales. Les plateformes restent un espace complémentaire : les urbains connectés y trouvent leurs contenus, les ruraux et les femmes peu connectées continuent d’accéder à l’actualité par un transistor. L’écart informationnel reste large mais stable. Ce scénario dépend d’une condition simple et fragile : que le financement de la radio communautaire survive aux arbitrages budgétaires des gouvernements et aux priorités des bailleurs internationaux, qui ont tendance à suivre l’attractivité technologique plutôt que l’utilité sociale.
Dans la seconde trajectoire, la radio recule plus vite que les plateformes ne progressent dans les zones rurales. L’audience totale de l’information continue de stagner ou de reculer. Les femmes rurales, déjà sous-représentées dans les usages numériques, perdent leur accès aux contenus civiques sans en trouver l’équivalent sur mobile. L’écart informationnel entre urbains connectés et ruraux sous-informés se creuse, avec des conséquences prévisibles sur la participation électorale et la santé publique. Ce scénario suit simplement la tendance mesurée depuis 2014, sans intervention.
Yeku et Junck penchent clairement vers la deuxième trajectoire si rien ne change. Mais ils identifient deux leviers. Le premier : un fonds régional africain alimenté par une contribution des plateformes opérant sur le continent, fléché vers la radio locale et la production de contenus en langues africaines. Le mécanisme ressemble à ce que l’Australie et le Canada ont expérimenté avec leurs lois sur les droits voisins des éditeurs, dont les résultats en termes de visibilité locale restent mitigés, comme le montrent des études récentes. Le second levier : conditionner les licences d’exploitation des plateformes à la diffusion d’un quota de contenus civiques produits localement.
Ce mécanisme est plus direct mais politiquement difficile, dans des États dont la capacité de régulation numérique est encore limitée.
Ce que les données permettront de vérifier d’ici 2027-2028 : l’évolution de la part des répondants Afrobarometer qui déclarent suivre régulièrement l’actualité par la radio dans les zones rurales. Si ce chiffre recule plus vite que dans les zones urbaines, la deuxième trajectoire est en cours. Si l’écart se stabilise, la radio tient son rôle d’infrastructure civique, au moins pour cette génération.
La question de la rémunération des créateurs locaux dans un environnement dominé par des plateformes qui optimisent pour d’autres marchés est, dans ce cadre, une question de politique publique autant que d’économie culturelle.
Lire ce livre
African Digital Cultures est utile à deux types de lecteurs.
Pour ceux qui travaillent sur les médias, la régulation numérique ou le développement, cet ouvrage est l’un des rares à ancrer ses arguments dans des données d’enquête panafricaines récentes tout en les soumettant à une lecture de terrain. Yeku et Junck explicitent ce que les chiffres Afrobarometer ne disent pas, ce qui s’avère souvent aussi instructif que ce qu’ils disent.
Pour les lecteurs du Journal d’un Progressiste, c’est un livre qui pose une tension concrète entre progrès technologique et accès équitable à l’information civique, sans résoudre cette tension, mais en la formulant avec précision. C’est déjà beaucoup. Le progrès que décrivent les données africaines sur le mobile est réel. Mais il arrive inégalement, et ses effets sur la démocratie dépendent de choix politiques que ni les plateformes ni les marchés ne feront seuls.
Informations bibliographiques African Digital Cultures : Platforms, Publics, and Infrastructures James Yeku et Leah Junck Amsterdam University Press Publication : juin 2026
Sources
- Afrobarometer, How Africans get their news is changing (enquête 2024-2025, 38 pays), https://www.afrobarometer.org/publication/ad1173-how-africans-get-their-news-is-changing-how-much-they-get-might-not-be/
- James Yeku et Leah Junck, African Digital Cultures : Platforms, Publics, and Infrastructures, Amsterdam University Press, 2026, https://www.routledge.com/African-Digital-Cultures-Platforms-Publics-and-Infrastructures/Junck-Yeku/p/book/9789048564927



