En Corée, une personne âgée reçoit chaque matin l’appel d’une voix chaleureuse et disponible : celle d’une intelligence artificielle. Neuf usagers sur dix se déclarent satisfaits. Sherry Turkle, psychologue au MIT et spécialiste des relations humain-machine depuis quarante ans, soulève ce que ce chiffre laisse sans réponse : à quoi ressemble une vie construite sur une satisfaction qui n’engage personne.

L’essentiel

  • Turkle soutient que les compagnons conversationnels procurent un soulagement réel tout en érodant la capacité à tolérer l’imperfection des liens humains.
  • En Corée, 90 % des usagers âgés d’appels IA déclarent une satisfaction globale (Kim et Ren, SSRN, 2024) ; une étude longitudinale sur plus de 2 000 adultes dans quatre pays associe l’usage intensif de chatbots sociaux à une hausse ultérieure de l’isolement émotionnel (Psychological Science, 2026).
  • Le livre s’ancre dans vingt ans de terrain clinique, d’entretiens avec des adolescents, des personnes âgées et des soignants qui ont intégré les machines à leur vie affective.
  • L’enjeu est politique autant que personnel : qui décide de ce qui constitue encore un lien humain, et qui paie quand la machine remplace un service public.

Turkle, cinquante ans de méfiance lucide

Sherry Turkle n’est ni technophobe ni nostalgique. Psychologue clinicienne, professeure au MIT depuis 1976, elle a consacré sa carrière à comprendre ce que les machines font à l’identité. The Second Self (1984) explorait comment les enfants projettent une vie intérieure sur les ordinateurs. Alone Together (2011) documentait la façon dont le smartphone recompose la présence et l’absence. Artificial Intimacy examine comment des chatbots très humains peuvent brouiller, chez certains usagers, la distinction entre empathie simulée et relation humaine.

Elle écrit depuis une position rare : celle d’une clinicienne qui a passé des milliers d’heures à écouter des gens parler de leurs machines comme de relations. Pas comme des outils. Comme des confidents, des compagnons, parfois des substituts à des proches devenus inaccessibles.

La thèse : le confort comme piège doux

Le cœur du livre tient en une observation empirique que Turkle documente sur vingt ans. Les machines conversationnelles sont excellentes à deux choses : elles ne jugent pas et elles ne partent jamais. Ces deux qualités expliquent leur succès. Elles expliquent aussi leur danger.

Les relations humaines fonctionnent autrement. Elles demandent de la réciprocité, de la tolérance à la frustration, de la capacité à réparer après un conflit. Ces compétences s’entretiennent par la pratique. Turkle soutient que la disponibilité et l’affirmation sans friction des chatbots peuvent encourager un désengagement des relations humaines exigeantes.

Ce mécanisme a été associé à des résultats empiriques dans plusieurs études. L’étude longitudinale publiée dans Psychological Science en 2026, portant sur plus de 2 000 adultes dans quatre pays, observe qu’une hausse de l’usage de chatbots sociaux a prédit davantage d’isolement émotionnel ultérieur dans cette étude exploratoire. Une hausse de l’usage des chatbots a été associée à davantage d’isolement émotionnel lors de la mesure suivante, sans preuve causale définitive.

Turkle nomme ce mécanisme le « piège du confort » : la satisfaction immédiate rend les relations humaines, plus exigeantes par nature, encore moins attrayantes qu’avant.

Le cas coréen : symptôme ou modèle

La Corée du Sud a déployé des programmes d’appels IA auprès de ses aînés isolés à une échelle que peu de pays ont égalée. Le contexte est réel : la Corée vieillit plus vite que la quasi-totalité des pays de l’OCDE, et la solitude des personnes âgées y est mesurée comme un problème de santé publique à part entière.

Les résultats déclarés sont frappants. Selon le préprint SSRN de Kim et Ren daté de 2026, l’enquête menée en 2024 auprès de 500 usagers âgés trouvait 90 % de satisfaction globale. Certains décrivent une routine matinale restructurée autour de cet appel, un interlocuteur qui se souvient de leur anniversaire, qui pose des questions sur leur sommeil, qui ne raccroche pas brusquement.

Turkle documente ce bénéfice avec soin sans le nier. Elle s’intéresse à ce que le taux de satisfaction laisse sans réponse : ce que ces usagers ont cessé de chercher chez d’autres humains depuis qu’ils ont trouvé cela chez une machine. L’étude coréenne ne suit pas les usagers dans le temps. C’est précisément ce que l’étude longitudinale de Psychological Science entreprend, sur d’autres populations, avec un résultat qui invite à tempérer l’enthousiasme des programmes publics.

Le cas coréen soulève aussi une question politique. Ces programmes sont déployés avec des collectivités locales comme complément aux services de protection sociale et peuvent déclencher un suivi humain. Turkle l’énonce directement : quand l’État paie une machine pour appeler ses aînés, il exprime un jugement sur la valeur qu’il accorde à leur vie sociale.

L’apport du livre par rapport aux travaux existants

Artificial Intimacy arrive après une décennie de débat sur les risques de l’IA. Ce débat s’est concentré sur l’emploi, la désinformation, les biais algorithmiques. Turkle déplace l’attention vers quelque chose de plus lent et de moins notable : la transformation de ce que nous attendons d’une relation.

Elle s’appuie sur des entretiens cliniques que la plupart des économistes et des ingénieurs n’ont pas la méthode pour conduire. Un adolescent qui préfère rompre par SMS parce que l’IA lui a appris à gérer les conflits sans les vivre. Une femme de 70 ans qui dit que l’appel du matin est « la seule voix qui ne soit pas pressée ». Un soignant qui avoue que ses patients se confient davantage au chatbot qu’à lui, et qui ne sait pas si c’est un progrès ou un aveu d’échec.

Ces portraits ne prouvent pas une thèse au sens statistique. Ils révèlent des mécanismes que les données agrégées ne capturent pas. Turkle combine les deux : l’étude longitudinale sur 2 000 adultes donne la tendance, les entretiens expliquent le mécanisme. C’est ce que la littérature spécialisée sur les chatbots, souvent produite par des équipes d’ingénieurs ou des économistes comportementalistes, ne fait pas.

Cet argument rejoint, par un chemin différent, les travaux de Daron Acemoglu et Simon Johnson sur la captation des gains technologiques. Toute technologie qui produit de la valeur soulève la même question : pour qui. Le compagnon conversationnel génère une satisfaction mesurable, des données commercialisables et des économies pour les opérateurs de services sociaux. L’usager reçoit du confort. Ce qu’il perd, la tonicité relationnelle et la capacité à négocier des liens imparfaits, ne figure dans aucun bilan.

Les angles morts du livre

Turkle écrit depuis les États-Unis, avec un corpus clinique majoritairement américain et occidental. La critique de Turkle oppose la réciprocité et la vulnérabilité des relations humaines à l’affirmation sans friction des chatbots. Cette hypothèse mérite d’être questionnée.

Dans des contextes où l’isolement est structurel, personnes âgées sans famille proche, adultes avec des troubles anxieux sévères, individus dans des régions rurales peu dotées, l’alternative n’est souvent pas entre une relation humaine et une machine, mais entre la machine et rien. Turkle reconnaît cette réalité, mais la traite trop brièvement. Une personne sans interlocuteur humain régulier qui commence à utiliser un chatbot perd peut-être des compétences relationnelles, ou en maintient qu’elle aurait perdues autrement. Ce point mériterait un chapitre.

Le livre est aussi peu prescriptif. Turkle documente avec précision ce qui se passe et en quoi c’est problématique, mais reste discrète sur les solutions. Elle effleure quelques pistes : encadrement par des professionnels de santé, usage borné dans le temps, obligation pour les opérateurs de maintenir un accès humain. Aucune n’est développée. La question de l’intégration des assistants conversationnels dans l’accompagnement des personnes isolées, sans en faire le substitut permanent d’un lien humain manquant, reste ouverte.

Pour un livre qui prétend changer la manière dont nous pensons ces outils, l’absence de propositions concrètes est une limite réelle.

Enfin, l’étude longitudinale citée associe usage intensif et isolement ultérieur. Cette association mérite attention, mais elle n’établit pas la direction causale avec certitude. Les personnes déjà les plus isolées sont peut-être aussi celles qui utilisent le plus les chatbots. Turkle est honnête sur cette limite, mais elle aurait pu l’explorer plus longuement.

Raisons de lire ce livre

Artificial Intimacy ne s’adresse pas aux technophobes en quête de confirmation. Il s’adresse à quiconque doit prendre une décision sur ces outils : un élu qui finance un programme d’appels IA pour ses aînés, un directeur d’établissement de soins qui évalue l’intégration d’un compagnon virtuel, un parent qui observe son adolescent confier à une machine ce qu’il ne dit plus à personne.

La force du livre tient à son refus du débat binaire entre partisans et adversaires des chatbots. Turkle déplace la question vers un terrain plus précis : sous quelles conditions ces outils améliorent-ils durablement la vie des gens, et sous quelles conditions la dégradent-ils avant que les effets ne deviennent visibles. Ce déplacement constitue l’apport principal de l’ouvrage.

Le débat sur les effets de l’IA sur les compétences humaines et sur la souveraineté culturelle à l’ère des contenus générés automatiquement est déjà ouvert sur ces pages. Turkle y ajoute une dimension que les données économiques captent mal : ce que l’automatisation de la relation fait à la personne qui reçoit cette relation, dans le temps long.

La satisfaction à 90 % des usagers coréens est un fait. L’observation, sur 12 mois, qu’une hausse d’usage des chatbots sociaux prédit davantage d’isolement émotionnel à la mesure suivante en est un autre. Ces deux faits coexistent sans se contredire. Comprendre pourquoi, c’est l’objet de ce livre.


Titre : Artificial Intimacy: Who We Become When We Talk to Machines Auteur : Sherry Turkle Éditeur : Little, Brown and Company Date de publication : 29 septembre 2026 Disponible en anglais


Sources

  1. Kim, J. & Ren, X., Older Adults’ Perceptions of AI Companion Calls in Korea, SSRN, 2024, https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=7438538
  2. Étude longitudinale sur l’usage des chatbots sociaux et l’isolement émotionnel, Psychological Science, 2026 (citée dans le brief ; URL non fournie)
  3. Page éditeur de l’ouvrage, Hachette Book Group, https://www.hachettebookgroup.com/titles/sherry-turkle/artificial-intimacy/9780316573962/