Le seuil de +1,5°C avait une vertu politique simple : un chiffre mémorable autour duquel mobiliser. En 2026, l’OMM donne 91 % pour au moins une année au-dessus de 1,5 °C entre 2026 et 2030 et 75 % pour la moyenne 2026-2030. Cet échec partiel est réel, et admettre ce constat peut orienter l’action vers un objectif redéfini plutôt que conduire au désengagement.
L’essentiel
- Ritchie défend que le dépassement probable de +1,5°C ne rend pas l’action climatique caduque, mais permet de recentrer l’effort vers +2°C, seuil encore atteignable à condition d’accélérer la baisse des émissions.
- En 2026, l’OMM estime à 91 % la probabilité d’au moins une année 2026-2030 au-dessus de 1,5 °C ; chaque dixième de degré évité compte : la différence entre +1,8°C et +2,4°C est substantielle.
- Catastrophisme climatique et déni produisent le même effet politique, l’inaction, par des chemins opposés.
- Le pari central du livre est institutionnel : maintenir une coalition politique autour d’un objectif redéfini, sans que l’aveu d’un premier échec serve d’alibi au désengagement.
Hannah Ritchie, chercheuse des données contre le découragement
Hannah Ritchie dirige la recherche à Our World in Data, la plateforme fondée par Max Roser à Oxford qui documente les tendances mondiales à partir de données primaires. Elle a grandi en Écosse et s’est formée en géosciences environnementales à Édimbourg. Depuis une dizaine d’années, elle défend un optimisme de méthode : regarder les données honnêtement est, selon elle, la condition du progrès.
Son premier livre, Not the End of the World (2024), déjà traduit et discuté dans plusieurs pays, posait les bases de son positionnement : contre le catastrophisme qui paralyse, contre le déni qui endort. Clearing the Air prolonge ce travail en resserrant la focale sur le chemin vers la neutralité carbone. Publié au Royaume-Uni le 18 septembre 2025 chez Chatto & Windus, il paraît au moment précis où l’agenda climatique international vacille entre la pression des résultats du premier cycle de l’Accord de Paris et la montée des gouvernements sceptiques.
La thèse : un seuil perdu n’est pas une guerre perdue
Le cœur du livre tient en une idée que Ritchie défend avec une précision presque clinique. Le seuil de +1,5°C établi dans l’Accord de Paris n’était pas une limite physique au-delà de laquelle tout s’effondre. C’est un objectif politique négocié, justifié par la réduction des risques et impacts climatiques, et sa valeur réside dans la mobilisation qu’il a permise. Maintenant qu’il devient improbable à tenir, son utilité change : il peut continuer à servir de référence, mais à condition de ne pas être traité comme un verdict final.
Ritchie écrit que la pire réaction au dépassement prévisible serait de décréter l’échec du projet climatique lui-même. Chaque dixième de degré évité compte. La différence de dommages entre un monde à +1,8°C et un monde à +2,4°C affecte un nombre croissant de personnes exposées aux vagues de chaleur, aux submersions côtières, à l’instabilité agricole. Présenter ces scénarios comme équivalents, « on a raté, de toute façon c’est foutu », est une erreur de mesure autant qu’une erreur morale.
Le seuil de +2°C reste, lui, atteignable. Mais les conditions sont strictes. Ritchie cite des projections : les estimations UNEP 2024 sont de 4 % par an pour 2 °C et 7,5 % par an pour 1,5 °C jusqu’en 2035 avec action immédiate. Le niveau mondial récent ne correspond pas à une baisse annuelle de 2 % : les émissions de GES ont augmenté de 1,3 % en 2023 selon l’UNEP. L’écart entre les deux trajectoires n’est pas un détail technique : c’est l’espace politique qui reste ouvert.
L’argument sur l’atténuation et l’adaptation : une fausse opposition à dénouer
L’une des sections les plus solides de Clearing the Air porte sur le rapport entre atténuation, réduire les émissions, et adaptation, vivre avec les conséquences de celles qui ont déjà eu lieu. Le débat est souvent présenté comme un choix de financement : 800 milliards de dollars annuels pour l’atténuation mondiale, 300 à 500 milliards pour l’adaptation. Ritchie refuse ce cadrage.
Traiter les deux postes comme concurrents revient à supposer que l’action sur les émissions et la protection des populations exposées s’excluent. Dans les faits, le sous-investissement dans l’adaptation s’observe surtout dans les pays à faibles revenus, où les ressources pour l’atténuation sont de toute façon marginales. L’adaptation mal financée n’est pas le prix de l’ambition climatique : c’est l’une des formes les plus visibles de l’injustice de la crise, les émissions viennent historiquement des économies riches, les effets tombent sur les plus vulnérables.
Cette section rejoint des analyses que l’on peut rapprocher des travaux sur les transitions énergétiques dans les pays du Golfe, où la capacité renouvelable installée n’est utile que si les marchés régionaux existent pour l’absorber, rappel que la technique seule ne suffit pas sans les structures institutionnelles et financières adaptées.
L’optimisme auditable de Ritchie
Le grand apport de Clearing the Air n’est pas d’être rassurant. Il est de rendre l’optimisme vérifiable. Ritchie ne dit pas « ça va s’arranger ». Elle dit : voilà les trajectoires, voilà les conditions, voilà ce qui change si on accélère d’un point de pourcentage.
Cette posture la distingue du techno-optimisme ambiant, qui pose la décarbonation comme une affaire réglée dès que le coût des énergies renouvelables chute. La baisse des coûts du solaire et de l’éolien est réelle, et documentée avec soin dans le livre. Mais Ritchie insiste sur ce que les courbes de prix ne montrent pas : l’inertie des systèmes d’infrastructure, les résistances politiques, les délais entre la décision d’investissement et la mise en service. Sur les petits réacteurs nucléaires modulaires, dont les partisans annoncent régulièrement une accélération décisive, les obstacles de la chaîne d’approvisionnement en combustible restent entiers, signe que le progrès technique et la mise en œuvre industrielle suivent des rythmes très différents.
Ritchie distingue avec précision les raisons d’espérer des prétextes à ne rien faire. Ce travail de tri donne au livre sa valeur opérationnelle. Lire Clearing the Air produit moins un sentiment de consolation qu’un sentiment d’être mieux équipé.
Les angles morts : la politique du deuil collectif
Clearing the Air est rigoureux sur les chiffres. Il développe moins la question que les données seules ne peuvent trancher : la façon dont une société absorbe un objectif manqué et se redéploie vers le suivant, sans que le deuil politique ne devienne une déroute.
Ritchie pose la question. Elle n’y répond pas complètement, et c’est honnête de sa part, c’est davantage une question de psychologie politique et d’économie politique que de modélisation climatique. Mais c’est aussi la question qui détermine si son raisonnement aura un quelconque effet pratique.
L’enjeu peut être mis en tension avec les analyses d’Acemoglu sur la capture des institutions par les intérêts existants. Si les coalitions qui bénéficient du statu quo fossile sont capables de transformer l’aveu d’un dépassement de +1,5°C en argument pour abandonner toute cible, alors la rigueur de l’analyse de Ritchie, aussi bien fondée soit-elle, peut servir à légitimer ce qu’elle combat. Ce risque de retournement, Ritchie le nomme comme un enjeu politique crucial. Mais le livre n’offre pas de dispositif institutionnel pour l’éviter, au-delà du pari que la transparence des données est, à terme, plus utile que l’obscurcissement.
C’est une hypothèse défendable. C’est aussi une hypothèse qui mériterait une section à part entière sur les conditions politiques de la recommunication climatique. Ce travail reste à faire, il dépasse le cadre que Ritchie s’est fixé, mais le lecteur en sort avec la conscience de cette lacune.
La décennie à venir : atténuation, adaptation ou abandon
Le dernier tiers de Clearing the Air est le plus ambitieux et le plus incertain. Ritchie y explore ce que signifie concrètement une stratégie de double engagement, maintenir la pression sur les émissions tout en finançant l’adaptation, dans un contexte de contraintes budgétaires politiquement durables.
La fenêtre 2026-2030 est présentée comme déterminante pour les trajectoires de la seconde moitié du siècle. Des réductions rapides et profondes, cohérentes avec des trajectoires climatiques ambitieuses avant et après 2030, peuvent maintenir ouverte une limitation proche de +2°C ou inférieure. Selon le PNUE 2024, la poursuite des politiques actuelles conduit à un réchauffement médian maximal d’environ +3,1°C au cours du siècle, avec des risques climatiques croissants.
Ritchie traite ces scénarios comme des fourchettes conditionnelles, ce qui est correct. Elle évite d’affirmer que le bon scénario se produira. Elle souligne que les choix politiques et les décisions d’investissement des prochaines années façonneront les trajectoires climatiques. L’AR6 conclut que limiter le réchauffement à 2 °C exige des réductions profondes, rapides et généralement immédiates, au-delà des politiques alors mises en œuvre.
Ritchie laisse au lecteur une question ouverte : un système politique démocratique peut-il soutenir une stratégie combinant atténuation et adaptation simultanées sur des cycles électoraux courts, alors que les bénéfices de l’atténuation se mesurent en décennies et les coûts en années. Le livre n’y répond pas. La littérature des sciences politiques ne le fait pas non plus avec certitude.
Ritchie sort toutefois de la rhétorique de l’urgence absolue pour entrer dans la logique d’une stratégie maintenue dans la durée. Ce déplacement de cadre constitue en lui-même une contribution au débat.
Lire ce livre
Clearing the Air s’adresse à ceux qui suivent le débat climatique depuis assez longtemps pour avoir fait le deuil de l’optimisme facile, mais qui refusent de céder à la lecture inverse, l’idée que l’ampleur du problème justifie le fatalisme. Ritchie écrit pour eux avec une densité analytique rare dans la littérature grand public sur le climat.
On n’y trouve pas de programme politique. On y trouve quelque chose de plus utile : un cadre pour evaluer les politiques à mesure qu’elles sont proposées, un vocabulaire pour distinguer les progrès réels des annonces creuses, et une méthode pour maintenir la pression sans se perdre dans une rhétorique qui a épuisé une partie de ses auditeurs.
C’est un livre pour les décideurs qui doivent justifier des arbitrages budgétaires difficiles, pour les journalistes qui couvrent la COP avec une fatigue croissante, et pour les citoyens qui veulent comprendre pourquoi les engagements de Paris n’ont pas suffi sans conclure qu’aucun engagement ne sert à rien. Il complète utilement d’autres lectures sur la gouvernance du progrès technologique, en particulier sur les conditions institutionnelles dans lesquelles les investissements en énergie se traduisent ou non en décarbonation effective.
Informations bibliographiques
Titre : Clearing the Air: Climate Change and the Path to Net Zero Auteur : Hannah Ritchie Éditeur : Chatto & Windus (édition britannique) ; The MIT Press (édition nord-américaine) Date de publication : 18 septembre 2025 (Royaume-Uni) ; 17 février 2026 (Amérique du Nord)
Sources
- Hannah Ritchie, Clearing the Air: Climate Change and the Path to Net Zero, Bloomsbury Publishing, 2025, https://www.bloomsbury.com/uk/clearing-the-air-9781399414104/
- Hannah Ritchie, Our World in Data, données atmosphériques et émissions, https://our-world-in-data.org/atmospheric-co2
- IPCC, Sixième rapport d’évaluation (AR6), Rapport de synthèse, 2023, IPCC, Genève



