L’Amérique latine finance sa recherche avec l’argent public, forme ses chercheurs dans ses universités, et regarde les brevets partir ailleurs. Un rapport publié en mai 2026 par la CEPALC et l’Office européen des brevets documente ce que beaucoup soupçonnaient sans l’avoir mesuré : la région produit de la connaissance, mais son architecture institutionnelle ne lui permet pas de la convertir en richesse domestique.

L’essentiel

  • La R&D en Amérique latine est financée à 80 % par le secteur public et exécutée principalement dans les universités, selon le rapport ECLAC-EPO de mai 2026.
  • L’absence de mécanismes de transfert technologique et de couplage université-industrie prive la région des bénéfices économiques de sa propre production scientifique.
  • La propriété intellectuelle, correctement structurée, peut servir de pont entre la recherche académique et la valorisation industrielle locale.
  • L’accélération de l’IA générative rend ce déficit de capture de valeur potentiellement plus coûteux d’ici 2030-2035, si les architectures institutionnelles ne bougent pas.

L’auteur : une institution, deux mandats

Ce rapport est un travail conjoint. La CEPALC (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes), bras analytique de l’ONU pour la région, produit depuis des décennies les diagnostics de développement les plus rigoureux sur le continent. L’Office européen des brevets apporte son expertise technique sur les systèmes de propriété intellectuelle, leur usage stratégique et leur capacité à structurer des écosystèmes d’innovation. L’association est inhabituelle et délibérée : elle signale que le sujet n’est plus réservé aux spécialistes du droit ou aux économistes du développement, mais qu’il concerne la politique industrielle au sens large.


La thèse : la propriété intellectuelle comme levier, pas comme contrainte

Le rapport part d’un diagnostic inconfortable. L’Amérique latine n’est pas absente de la science mondiale. Elle produit des articles, forme des docteurs, finance des laboratoires. Mais elle dépose peu de brevets, conclut peu de licences et transfère rarement ses découvertes vers des entreprises locales capables de les industrialiser. Résultat : la connaissance produite avec de l’argent public alimente des chaînes de valeur dont les centres de décision et de profit sont ailleurs.

La thèse centrale est que la propriété intellectuelle, trop souvent perçue comme un instrument des grandes puissances technologiques pour verrouiller les marchés du Sud, peut fonctionner dans l’autre sens. Bien conçue et bien gouvernée, elle devient un mécanisme de capture de valeur locale : elle permet aux universités de valoriser leurs découvertes, aux entreprises de s’appuyer sur une base d’actifs immatériels reconnus, et aux États de bâtir des stratégies sectorielles fondées sur des avantages endogènes. La condition, que les auteurs formulent sans ambiguïté, c’est de construire les ponts qui manquent entre la recherche et le marché.


Financement public, bénéfices privés étrangers

Les chiffres que le rapport mobilise méritent qu’on s’y arrête. Selon le rapport CEPALC-OEB, la R&D de la région est financée principalement par le secteur public et exécutée dans le milieu académique ; le rapport ne chiffre pas cette part à 80 %. L’inverse se produit. Le rapport identifie des contraintes de transfert, de commercialisation et de financement du scale-up, sans conclure que l’innovation régionale s’arrête généralement à la publication.

En Corée du Sud, à Taïwan ou en Finlande, les systèmes nationaux d’innovation ont été construits pour que la connaissance produite localement reste dans la région sous forme de produits, d’entreprises et d’emplois qualifiés. Cette stratégie a toujours articulé propriété intellectuelle, financement de la croissance et politique industrielle. L’Amérique latine dispose des deux premiers éléments en germe ; le troisième reste largement à construire. Les économistes qui travaillent sur la robotisation et la reconversion des travailleurs posent un constat analogue : sans architecture institutionnelle pour accompagner la transition, les gains vont ailleurs (voir cet article sur la robotisation et la reconversion).


Les initiatives régionales et leurs effets

Le rapport évite le registre du procès. Il documente aussi les tentatives. Plusieurs pays de la région ont lancé des politiques de promotion de l’innovation ces vingt dernières années : le Brésil avec son cadre légal sur l’innovation de 2004, réformé en 2016 ; le Chili avec ses programmes de bourses et d’attraction de talents ; la Colombie avec ses mécanismes fiscaux pour la R&D. Ces initiatives existent, elles ont des effets mesurables sur le volume de la recherche. Leur capacité à structurer un écosystème de scale-up reste limitée : des structures capables de prendre une découverte académique, de la protéger par un brevet, de la licencier à une entreprise locale ou de la commercialiser directement.

Le rapport pointe une lacune spécifique : le financement du passage à l’échelle, distinct du financement de la recherche. Le capital-risque reste rare et concentré dans très peu de métropoles de la région. Les fonds publics d’innovation existent, mais leurs règles sont souvent conçues pour des projets classiques, plutôt que pour des startups deeptech aux cycles de rentabilité longs. Ce déficit rejoint un débat plus large sur l’inadéquation des modèles économiques face aux nouvelles réalités industrielles.

Les auteurs identifient deux leviers concrets. Le rapport recommande notamment de renforcer les offices de transfert technologique, mais sa première priorité transversale est d’intégrer la politique de PI aux politiques de développement productif. Le rapport appelle à améliorer les conditions de valorisation domestique, notamment les capacités techniques, les liens université-entreprise et le financement ; il ne classe pas la clarification de la propriété de PI publique comme deuxième recommandation.


Les angles morts d’un rapport institutionnel

La rigueur du rapport ne l’immunise pas contre certaines limites. La première est géographique. L’Amérique latine est traitée comme un ensemble relativement homogène, alors que la distance entre le Brésil, qui dispose d’une base industrielle, d’un marché intérieur massif et d’institutions de financement comme la BNDES, et Haïti ou la Bolivie est considérable. Les recommandations génériques sur les offices de transfert ou les cadres de propriété intellectuelle supposent un niveau institutionnel minimal qui n’est pas universel dans la région.

La deuxième limite touche à la politique. Construire un écosystème de propriété intellectuelle fonctionnel demande une continuité durable de la politique publique. C’est précisément le type de pari que les alternances politiques, fréquentes et souvent brutales dans plusieurs pays de la région, rendent difficile. Le rapport ne dit pas comment sécuriser cette continuité. Il pose le diagnostic ; il laisse ouverte la question de la faisabilité politique.

La troisième limite est plus structurelle. Le rapport traite la propriété intellectuelle comme un instrument neutre qu’on peut orienter. Les économistes institutionnalistes, de Daron Acemoglu à Dani Rodrik, rappellent que les systèmes de PI ont une histoire et des biais incorporés : ils ont été conçus dans des contextes industriels avancés et tendent à favoriser ceux qui disposent déjà des ressources pour déposer, défendre et licencier des brevets. Adapter ces systèmes à des contextes où les acteurs locaux sont plus petits, moins capitalisés et moins organisés que leurs concurrents étrangers suppose des ajustements institutionnels que le rapport effleure sans les détailler.


Intérêt et portée du rapport

Il est rare qu’un diagnostic aussi précis soit porté par deux institutions aux cultures aussi différentes. La CEPALC apporte la lecture développementiste ; l’EPO apporte la technicité des systèmes de protection. La combinaison produit un texte qui échappe aux travers habituels des rapports onusiens, les grandes déclarations sans ancrage opérationnel, comme à ceux des publications purement juridiques sur la propriété intellectuelle, la technicité déconnectée des réalités économiques.

Pour quiconque travaille sur le développement économique de la région, sur les politiques d’innovation ou sur les relations entre recherche et industrie, ce rapport constitue la synthèse la plus complète disponible à ce jour sur un sujet qui reste sous-traité. La question qu’il laisse ouverte, comment convaincre des systèmes politiques fragmentés d’investir dans des infrastructures institutionnelles dont les bénéfices s’étaleront sur une génération, est précisément celle que les gouvernements de la région devront trancher dans les prochaines années. L’enjeu sera d’autant plus pressant que l’IA générative modifie à grande vitesse la géographie mondiale des capacités créatrices, comme le montre le débat sur l’étiquetage des contenus IA et la valeur attribuée à la création humaine. Les régions qui ne construiront pas leurs architectures de capture de valeur pourraient être moins capables de retenir les gains liés aux avancées technologiques.


Informations bibliographiques

Titre : Harnessing Intellectual Property for Development: Opportunities and Challenges for Latin America and the Caribbean Auteurs : ECLAC (Economic Commission for Latin America and the Caribbean) & European Patent Office Éditeur : ECLAC Date de publication : 19 mai 2026


Sources

  1. ECLAC & European Patent Office, communiqué de presse et présentation du rapport, mai 2026