Les diplômés des meilleures universités mondiales s’orientent massivement vers la finance, le conseil et la tech. Dans Moral Ambition, Rutger Bregman en fait un objet politique : l’allocation des talents résulte d’un choix collectif déguisé en destin individuel, et ce choix coûte énormément à l’humanité.

L’essentiel

  • Bregman argumente que réorienter l’ambition des élites vers les grands problèmes humains constitue un levier de progrès que ni la fiscalité ni la régulation ne capturent.
  • Environ 150 000 MBAs sont diplômés chaque année dans le monde, contre quelque 5 000 spécialistes de santé publique globale formés sur la même période.
  • La finance et la tech captent entre 15 et 20 % des diplômés d’excellence ; la santé publique tropicale en attire moins de 2 %.
  • Bregman s’inscrit dans la tradition des « progress studies » en déplaçant l’angle : le problème du progrès est d’abord motivationnel, avant d’être technique.
  • Une réorientation de l’ambition peut fonder un progressisme renouvelé, à condition de ne pas verser dans un moralisme qui aliène ceux qu’il prétend mobiliser.

Qui est Rutger Bregman

Rutger Bregman est historien de formation, néerlandais, né en 1988. Il s’est fait connaître en 2017 avec Utopia for Realists, plaidoyer pour le revenu universel de base à une époque où l’idée semblait encore marginale. En 2019, Humankind retournait la thèse hobbesienne de la nature humaine : les données historiques, selon lui, plaident pour une humanité fondamentalement coopérative plutôt que violente. Les deux ouvrages ont été traduits dans une trentaine de langues. Moral Ambition est son troisième essai grand public et marque une inflexion : là où ses livres précédents reformulaient des idées existantes pour le grand public, celui-ci prend un risque plus direct, en s’adressant explicitement aux personnes compétentes qui doutent de la valeur de leur travail.


La thèse : l’ambition mal orientée est une catastrophe silencieuse

Bregman ouvre avec une provocation calibrée. Les universités très sélectives cherchent à évaluer des aptitudes académiques et certaines qualités personnelles, dont la résilience, mais il n’est pas établi qu’elles identifient systématiquement les personnes les plus capables, motivées et résilientes de leur génération. Certaines de ces personnes travaillent sur des problèmes d’optimisation publicitaire, de structuration de produits dérivés ou de stratégie de croissance pour des entreprises déjà rentables. Le résultat est techniquement impeccable et humainement absurde.

L’argument central du livre repose sur une distinction entre l’ambition ordinaire et ce que Bregman appelle l’ambition morale. L’ambition ordinaire cherche la réussite dans les termes définis par l’environnement : argent, prestige, influence dans les hiérarchies existantes. L’ambition morale cherche à changer ces termes, à attaquer des problèmes dont la résolution compte pour un grand nombre de gens, souvent loin et souvent pauvres. Bregman critique les critères conventionnels de réussite et propose d’autres mesures du succès.

L’enjeu est chiffrable. Les données institutionnelles accessibles ne fournissent pas un décompte mondial harmonisé des diplômés MBA par an. L’AACSB rapporte des effectifs MBA dans un échantillon d’écoles accréditées, ce qui ne doit pas être confondu avec des diplômés annuels mondiaux. Le nombre de spécialistes formés chaque année en santé publique globale n’est pas établi par des données mondiales comparables. La finance, la tech, la santé publique tropicale et les problèmes de développement attirent des diplômés des universités les plus sélectives dans des proportions difficiles à comparer faute de données homogènes.

Ces chiffres ne prouvent pas que les financiers font un travail inutile.

Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’établir la répartition des talents entre les différents problèmes collectifs.


La mécanique du prestige et l’économie de l’attention morale

Le livre ne se contente pas du constat. Sa partie la plus solide analyse pourquoi cette allocation persiste malgré sa visibilité croissante. Bregman identifie trois mécanismes entremêlés.

Le premier est ce qu’il appelle l’escalier du prestige. Les institutions d’excellence reproduisent leurs propres hiérarchies : les cabinets de conseil recrutent dans les grandes écoles parce que les grandes écoles ont formé les associés des cabinets de conseil, qui siègent dans les comités de mécénat et les jurys d’admission. La boucle est auto-renforçante, et elle encode une définition très étroite du succès. Bregman cite les travaux sur la « morne loi des grandes institutions » : les organisations de prestige tendent à sélectionner des personnes qui ont démontré leur capacité à exceller dans les termes de l’organisation, pas des personnes susceptibles de remettre ces termes en question.

Le deuxième mécanisme est l’asymétrie de visibilité des impacts. Un trader qui réalise une plus-value de 50 millions d’euros voit son succès mesuré, enregistré et récompensé instantanément. Un épidémiologiste qui contribue à éradiquer une maladie parasitaire dans trois pays sahéliens voit son impact rester diffus, collectif et invisible dans son dossier personnel. La causalité entre effort et résultat est infiniment plus traçable dans les métiers à rémunération élevée que dans les métiers à impact collectif.

Bregman montre que les marchés sont des machines à rendre les contributions individuelles mesurables et échangeables, et qu’ils sont structurellement aveugles aux biens publics. Cette propriété explique l’asymétrie, sans qu’il faille y voir une coïncidence.

Le troisième mécanisme, le plus original du livre, porte sur ce que Bregman nomme la dette morale des élites envers elles-mêmes. Les personnes qui ont bénéficié d’une éducation d’excellence financée en partie par la collectivité, qui ont grandi dans des environnements stables et stimulants, développent une conscience aiguë de leur dette, mais la liquid ent souvent en microbenevolence : dons ponctuels, engagement bénévole marginal, entreprises à mission dont l’impact reste périphérique par rapport à l’activité principale. L’ambition morale exige davantage : réorienter le cœur de l’activité professionnelle, pas ses marges.


Les limites de l’argument de Bregman

Le livre est convaincant sur le diagnostic. Il est plus fragile sur les remèdes, et honnêtement, il le reconnaît.

Sa principale proposition est une invitation à la délibération collective sur la valeur du travail : former des communautés d’ambition morale, construire des récits alternatifs au prestige financier, créer des institutions qui rendent visibles les carrières à impact. La référence au mouvement effective altruism, dont Bregman s’inspire tout en maintenant une distance critique, est explicite. L’EA a tenté exactement cela : convaincre des diplômés d’excellence de rejoindre des causes prioritaires en leur fournissant un cadre rationnel pour comparer les impacts. Les résultats sont réels mais limités à un milieu socialement homogène, très anglosaxon, très mathématique dans son rapport au monde.

L’économiste Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne documentent comment les trajectoires d’innovation dépendent de l’allocation des talents entre recherche productive et recherche de rente, fournirait ici un contrepoint utile. Pour Aghion, la solution passe moins par la réorientation morale que par des institutions qui rendent les carrières scientifiques et d’innovation économiquement compétitives face à la finance. Bregman répondrait que les deux leviers sont complémentaires : sans changement de récit culturel, même les meilleures réformes institutionnelles resteront sous-utilisées parce que les acteurs les mieux formés n’y entreront pas.

Le point de tension réel est ailleurs. Bregman s’adresse implicitement aux diplômés des universités d’élite d’Europe du Nord et d’Amérique du Nord, dont les alternatives professionnelles sont suffisamment larges pour que le choix ait un sens. Pour un ingénieur kenyan ou une économiste brésilienne, la question de l’ambition morale se pose dans des termes radicalement différents : les structures d’emploi, les conditions salariales et les réseaux professionnels disponibles ne permettent pas le même type d’arbitrage. En ce sens, le livre risque malgré lui de reproduire l’angle mort qu’il critique : penser le progrès mondial depuis les trajectoires d’une élite très particulière.

La critique la plus sérieuse vient d’une autre direction encore. Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans leurs travaux sur la technologie et le pouvoir, montrent que l’allocation des talents suit les structures de capture des gains économiques, lesquelles sont elles-mêmes déterminées par les rapports de force institutionnels. Réorienter l’ambition sans toucher ces structures, c’est soigner un symptôme sans traiter la cause. Bregman soutient que le changement culturel peut accompagner le changement institutionnel. C’est un pari sur la séquence du changement, et il reste empiriquement ouvert.


La restructuration possible des hiérarchies de prestige d’ici 2050

Moral Ambition soulève un enjeu structurel et temporel : la modification des hiérarchies de prestige et des systèmes d’incitation peut influer sur les choix de carrière. La thèse de Bregman invite à examiner par quels mécanismes une telle transformation est possible.

Plusieurs dynamiques méritent d’être suivies. La montée des questions de sens dans le travail chez les jeunes diplômés est documentée depuis une décennie dans les enquêtes sur les aspirations professionnelles des moins de 35 ans dans les pays de l’OCDE. Cette tendance conteste la légitimité des hiérarchies de prestige existantes de l’intérieur, sans constituer encore une réorientation de l’ambition au sens de Bregman. Si elle se traduit par des décisions de carrière réelles à grande échelle, elle pourrait modifier les flux d’entrée dans les secteurs les moins justifiables socialement.

Un deuxième signal concerne les filières de formation elles-mêmes. Des programmes comme les Global Health Fellowships de plusieurs universités américaines tentent de rendre les carrières en santé publique globale aussi structurées et valorisées que les programmes de recrutement des cabinets de conseil. L’enjeu est de créer des pipelines institutionnels comparables en termes de réseau, de visibilité et de progressivité de carrière. Ces initiatives restent marginales en volume, mais elles testent un modèle dont la reproductibilité est réelle si les financements suivent.

Un troisième facteur est la transformation des entreprises elles-mêmes sous la pression des talents. Plusieurs études d’entreprises technologiques montrent que la capacité à recruter des profils d’excellence devient conditionnelle à une mission perçue comme légitime. L’accumulation de capital dans les actifs les moins productifs socialement crée un problème symétrique : les secteurs à forte rente mais faible utilité sociale peinent à conserver les profils qui auraient pu y faire carrière vingt ans plus tôt. Le mécanisme est lent et non linéaire, mais il est en cours.

Le scénario dans lequel ces dynamiques convergent d’ici 2035-2050 supposerait au minimum trois conditions : que les institutions de formation d’excellence intègrent explicitement l’impact comme critère de réussite dans leurs curricula et leurs réseaux d’anciens ; que des systèmes de financement rendent les carrières à impact économiquement viables sur toute la durée d’une vie professionnelle, et pas seulement dans leur phase initiale ; et que les récits culturels dominants valorisent suffisamment ces trajectoires pour que les signaux de prestige se déplacent. Aucune de ces conditions n’est garantie. Toutes sont conditionnelles à des choix politiques et institutionnels que Bregman n’a pas le pouvoir de prendre seul, mais dont il tente de rendre la nécessité visible.

Le scénario alternatif est plus probable à court terme : l’ambition morale reste un phénomène de niche, valorisé dans les discours de remise de diplôme et ignoré dans les arbitrages réels de carrière. Aucune conclusion sur l’évolution d’un écart ne peut être tirée sans deux séries annuelles comparables, avec des catégories de formation définies de manière cohérente. Certaines solutions éprouvées restent insuffisamment déployées pour un ensemble de raisons, parmi lesquelles les ressources humaines et les capacités institutionnelles, mais aussi le financement, les infrastructures, l’approvisionnement et la gouvernance.


Intérêt du livre

Moral Ambition n’est pas un livre de politique publique. Il ne propose pas de réforme fiscale, pas de nouveau cadre réglementaire, pas de plan d’action institutionnel. C’est un livre qui s’adresse à des individus en capacité de choisir, et qui leur dit que leur choix a des conséquences collectives qui dépassent largement leur situation personnelle.

Sa valeur principale est de nommer un mécanisme rarement formulé clairement : l’allocation des talents est une décision politique diffuse, prise par des millions d’individus sous contrainte d’incitations mal calibrées. La rendre visible est une condition préalable à la changer.

Le livre est accessible, bien construit et honnête sur ses limites. Il s’adresse en premier lieu aux personnes en début de carrière qui s’interrogent sur la valeur de ce qu’elles font ou vont faire. Mais il intéresse aussi les décideurs de l’enseignement supérieur, les responsables de fondations et les employeurs qui recrutent des talents et construisent des récits sur ce que leurs organisations font dans le monde.

Quiconque s’intéresse à la question de la soutenabilité du progrès technique sans progrès humain correspondant y trouvera un argument rigoureux et un interlocuteur de bonne foi.


Titre : Moral Ambition Auteur : Rutger Bregman Éditeur : De Correspondent / Bloomsbury Publishing (édition internationale, 2025) Date de publication : 2025 Pages : 320 pages environ


Sources

  1. Rutger Bregman, Moral Ambition (2025), rutgerbregman.com