Quand les données contredisent le catastrophisme environnemental

La grande majorité des gens qui s’inquiètent pour la planète pensent que les choses vont de mal en pis sur tous les fronts. Hannah Ritchie pense qu’ils ont tort — et que cette erreur nuit à la cause qu’ils défendent.

Not the End of the World, publié début 2024, est un livre inconfortable. Pas parce qu’il nie les problèmes environnementaux, mais parce qu’il les documente avec une précision qui finit par contredire le récit de l’effondrement généralisé. Son argument tient en une phrase : le catastrophisme paralyse les bonnes politiques en faisant croire que la partie est perdue.

L’essentiel

  • Sur les sept dimensions environnementales analysées, la majorité des indicateurs s’améliorent dans les pays riches depuis vingt à quarante ans selon Our World in Data — mais stagnent ou se dégradent dans les pays à bas revenus.
  • Ritchie identifie le catastrophisme comme un obstacle stratégique au progrès environnemental, pas seulement une erreur d’interprétation.
  • Les angles morts du livre sont réels : biodiversité marine et stress hydrique global résistent au cadre optimiste.
  • L’ouvrage a été salué par les milieux du progrès et critiqué par une partie du mouvement écologiste, ce qui dit autant sur sa thèse que sur la réception du secteur.

Hannah Ritchie et Our World in Data

Hannah Ritchie est chercheuse principale à Our World in Data, l’organisation fondée par Max Roser à Oxford pour rendre accessibles les données mondiales sur la pauvreté, la santé, l’énergie et l’environnement. Elle s’est spécialisée dans les systèmes alimentaires et la durabilité depuis le début des années 2010, accumulant une maîtrise des séries longues que peu de vulgarisateurs peuvent revendiquer. Not the End of the World est son premier livre, mais c’est aussi le prolongement naturel de dix ans de chroniques de données, dans une tradition qui doit autant à Hans Rosling qu’à Steven Pinker.

Ce contexte compte. Ritchie n’est pas une climato-sceptique qui minimise les risques depuis un fauteuil de commentatrice. Elle a consacré sa carrière à les mesurer. Ce qu’elle conteste, c’est la lecture des tendances, pas l’existence des problèmes.


La thèse : les données sur le bon horizon de temps

L’argument central du livre tient à une manipulation cognitive très simple. Quand on demande aux gens si la déforestation mondiale s’accélère, si la pollution de l’air tue davantage qu’avant, si les catastrophes naturelles font plus de victimes qu’il y a un siècle, la grande majorité répond oui. Les données répondent non — ou du moins, la réponse est bien plus nuancée.

Ritchie documente sept dimensions environnementales avec des séries temporelles longues : pollution de l’air, changement climatique, déforestation, alimentation et production alimentaire, perte de biodiversité, plastiques océaniques et surpêche. Sur la pollution de l’air intérieur, la mortalité a chuté de manière spectaculaire à mesure que les pays s’industrialisent et abandonnent la combustion de biomasse dans les foyers. Sur la pollution extérieure dans les pays riches, les concentrations de particules fines ont reculé significativement depuis les années 1970, grâce aux normes d’émissions et aux transitions énergétiques. Sur les décès liés aux catastrophes naturelles, le nombre de morts par événement a été divisé par plusieurs ordres de grandeur en un siècle, du fait des systèmes d’alerte précoce, de la construction parasismique et de la réduction de la pauvreté.

La déforestation suit le même schéma. Dans les pays à revenu élevé, la surface forestière augmente depuis plusieurs décennies. C’est le concept de transition forestière : à un certain niveau de développement économique, les sociétés commencent à protéger et étendre leur couvert forestier plutôt qu’à le détruire. L’Europe a aujourd’hui plus de forêts qu’au début du XXe siècle.

Ritchie ne prétend pas que ces tendances positives se généralisent partout. Elle est explicite sur le fait que les pays à bas revenus restent dans des trajectoires dégradées sur plusieurs indicateurs. L’amélioration est réelle, mais inégalement distribuée. C’est précisément ce qui rend son argument plus solide : il ne s’agit pas de nier les problèmes, mais de les localiser correctement pour y répondre correctement.


Le catastrophisme comme obstacle stratégique

La partie la plus originale du livre n’est pas descriptive, elle est stratégique. Ritchie pose une question que peu d’acteurs du mouvement environnemental ont intérêt à poser à voix haute : à quoi sert le catastrophisme ?

Sa réponse est sévère. Le catastrophisme produit un sentiment d’impuissance généralisé. Si tout s’effondre malgré des décennies de mobilisation, pourquoi investir dans des politiques supplémentaires ? Si les données montrent que la situation ne fait qu’empirer, pourquoi croire qu’une taxe carbone ou une norme d’émission changera quoi que ce soit ? Le fatalisme est la conséquence logique du récit de l’effondrement.

Elle appuie cet argument sur des études de psychologie comportementale montrant que les personnes exposées à des messages environnementaux très alarmistes réduisent parfois leur engagement civique et leur soutien aux politiques climatiques, par sentiment d’inutilité. Ce mécanisme est débattu dans la littérature académique — l’effet varie selon les populations, les contextes culturels et la nature des messages — mais l’hypothèse est prise au sérieux par un nombre croissant de chercheurs en communication du risque.

L’argument inconfortable qu’elle en tire : les organisations environnementales qui dépendent du catastrophisme pour lever des fonds et mobiliser des militants ont un conflit d’intérêts structurel avec la vérité des données. Ce n’est pas une accusation de mauvaise foi — c’est une observation sur les incitations institutionnelles. Les mouvements qui montrent que leurs politiques fonctionnent risquent de perdre l’urgence qui les alimente. Ceux qui montrent que tout va de travers conservent la pression.

Ce retournement rejoint un débat plus large sur la communication du risque climatique. On retrouve une tension similaire dans le cas du loup en Europe : quand le retour de l’espèce dans 34 pays confirme une politique de conservation réussie, la cacophonie politique qui s’ensuit suggère que le succès d’une cause n’assure pas son récit.


Ce que les données ne couvrent pas

Ritchie est une bonne scientifique, et une bonne scientifique précise les limites de son propre cadre. Les deux angles morts qu’elle reconnaît — et qui sont les plus significatifs — sont la biodiversité et les ressources en eau douce.

Sur la biodiversité, les tendances sont mauvaises et ne montrent pas de signe de retournement comparable à celui observé sur la pollution ou la déforestation dans les pays riches. L’Indice Planète Vivante du WWF, qui suit les populations de vertébrés sauvages, enregistre un déclin moyen de 69% depuis 1970. La transition forestière ne capture pas les pertes en biodiversité qui se produisent même là où la surface boisée augmente, si la qualité des écosystèmes se dégrade.

Sur l’eau, le stress hydrique mondial s’intensifie avec la combinaison du changement climatique, de la croissance démographique et de l’agriculture intensive. Près de deux milliards de personnes vivent dans des zones souffrant d’un stress hydrique élevé selon les données de l’Institut des ressources mondiales. Ce n’est pas un indicateur qui s’améliore sur les bonnes trajectoires.

Ritchie l’admet, ce qui est intellectuellement honnête. Mais cela crée une asymétrie dans l’ouvrage : les chapitres sur la déforestation et la pollution bénéficient de décennies de séries fiables qui plaident pour son argument. Les chapitres sur la biodiversité et l’eau sont plus courts et moins conclusifs. Le livre est plus convaincant là où les données lui donnent raison.

Il y a aussi une question géopolitique que le livre effleure sans la résoudre. La recherche économique identifie des effets d’externalisation partiels — notamment au travers des émissions embarquées dans le commerce international —, mais n’en fait pas la principale explication des améliorations environnementales dans les pays riches : selon une étude publiée dans le Journal of Economic Perspectives (2023), les preuves ne montrent pas que les réglementations causent l’externalisation, et le mix des biens importés par les pays riches s’est globalement déplacé vers des industries plus propres. Il n’en reste pas moins que la transition forestière en Europe s’accompagne d’une déforestation tropicale partiellement liée à la demande européenne en soja, en huile de palme et en viande. Le progrès environnemental local ne peut pas être entièrement déconnecté de son empreinte globale.


Ce que le livre change dans la compréhension du sujet

L’apport principal de Ritchie n’est pas de dire que tout va bien. C’est de forcer une distinction que le débat public ne fait presque jamais : la différence entre les problèmes qui sont réels et ceux qui s’améliorent, et les problèmes qui sont réels et qui empirent. Ces deux catégories appellent des réponses différentes.

Pour les premiers, le message productif est : les politiques fonctionnent, continuons et accélérons. Pour les seconds, le message productif est : nous n’avons pas encore trouvé les bons outils, cherchons-les. Le catastrophisme, en traitant les deux catégories de la même façon, conduit à des réponses inadaptées dans les deux cas.

Cette distinction a des implications directes pour les priorités d’investissement. Si l’on sait que les politiques de dépollution de l’air ont fonctionné dans les pays riches, la question devient : comment accélérer ce transfert vers les économies émergentes ? Si l’on sait que la déforestation tropicale résiste aux politiques actuelles, la question devient : quels leviers économiques et de gouvernance n’ont pas encore été activés ?

Not the End of the World est un plaidoyer pour ce que Ritchie appelle “être un possibiliste” — ni optimiste naïf qui nie les risques, ni pessimiste qui y voit une fatalité. C’est une posture intellectuelle proche de ce qu’on retrouve chez Hans Rosling dans Factfulness : changer de cadre ne revient pas à changer d’objectif, mais à choisir les meilleurs outils pour l’atteindre.

L’ouvrage s’inscrit dans un moment de recomposition du mouvement environnemental. Une frange croissante de chercheurs et d’activists commence à dissocier l’urgence climatique réelle du catastrophisme narratif, en arguant que les deux ne sont pas synonymes et que le second dessert la première. Ritchie est l’une des voix les plus documentées et les plus accessibles de ce courant. Elle n’est pas seule.


Pour qui ce livre est fait

Ce livre s’adresse à deux types de lecteurs. Le premier est la personne convaincue que l’environnement s’effondre sur tous les fronts, et qui n’a jamais confronté cette conviction aux séries longues de données. La lecture sera souvent inconfortable. C’est une bonne raison de la faire.

Le second est le décideur public, le militant ou le journaliste qui travaille sur des politiques environnementales et qui cherche un cadre analytique pour hiérarchiser les priorités. Not the End of the World fournit un outil rare : une évaluation comparée des trajectoires par dimension, avec les données qui permettent de distinguer ce qui marche de ce qui résiste encore.

Ce que le livre ne fait pas — et c’est une limite à connaître avant d’ouvrir — c’est trancher les débats sur le rythme des transformations nécessaires. Sur le changement climatique lui-même, Ritchie suit le consensus scientifique du GIEC sans le remettre en cause. Elle ne dit pas que nous avons le temps. Elle dit que nous avons des raisons fondées de croire que les politiques peuvent fonctionner, parce que certaines ont déjà fonctionné.

C’est une différence importante. Et c’est peut-être la phrase à retenir de tout l’ouvrage.


Informations bibliographiques

Titre : Not the End of the World : How We Can Be the First Generation to Build a Sustainable Planet Auteure : Hannah Ritchie Éditeur : Chatto & Windus (Royaume-Uni) / Little, Brown (États-Unis) Publication : Janvier 2024 Pages : 352 pages Disponible en français : traduction à vérifier selon les marchés


Sources

  1. Hannah Ritchie, Not the End of the World, Chatto & Windus, 2024 — Our World in Data
  2. Our World in Data – profil officiel de Hannah Ritchie
  3. Our World in Data – profil officiel de Max Roser
  4. WWF – Living Planet Report 2022
  5. WRI – Aqueduct Water Risk Atlas (2023)
  6. Our World in Data – Natural Disasters
  7. European Forest Institute – Forest resources EU since 1950
  8. Our World in Data – Outdoor Air Pollution
  9. AEA Journal of Economic Perspectives – Levinson 2023
  10. Science Advances – Behavioral science climate intervention (2023)
  11. WRI – EU Deforestation Regulation explainer