Selon plusieurs études comparatives, les pays qui ont réussi à créer des emplois stables et bien rémunérés ne l’ont pas fait parce qu’ils grandissaient vite. Ils l’ont fait parce qu’ils avaient choisi de le faire. The Future of Work in Developing Countries, publié en mars 2026 par Columbia University Press, pose cette thèse avec une force empirique que peu d’ouvrages de développement économique avaient atteinte ces dernières années. C’est un livre utile, parfois inconfortable, qui mérite qu’on s’y attarde.
L’essentiel
- La croissance du PIB ne produit pas automatiquement un emploi de qualité ; l’architecture institutionnelle retenue est déterminante.
- L’ouvrage synthétise plusieurs études comparatives portant sur des trajectoires de développement divergentes.
- Législation du travail, politique industrielle et protection sociale figurent parmi les leviers que les directeurs identifient comme importants.
- Les éditeurs documentent les effets respectifs de la flexibilité et de la protection sans trancher entre les deux approches.
- La comparaison des architectures institutionnelles sans réduction à des variables proxy demeure un problème méthodologique central pour la recherche en économie du développement.
Trois auteurs, une conviction commune
Joseph Stiglitz n’a plus besoin d’être présenté. Prix Nobel d’économie en 2001, ancien chef économiste de la Banque mondiale, il a consacré une grande partie de sa carrière à montrer que les marchés, livrés à eux-mêmes, produisent des résultats sous-optimaux, pour l’emploi comme pour la distribution des revenus. Akbar Noman est chercheur à l’Institut pour la politique et la gestion du développement de Columbia ; il a codirigé avec Stiglitz plusieurs ouvrages collectifs sur la politique industrielle africaine. Arjun Jayadev, économiste au département des sciences économiques de la Azim Premji University à Bangalore, travaille depuis une décennie sur les inégalités dans les pays émergents et les déterminants institutionnels de la qualité de l’emploi.
Ce trio ne partage pas seulement une bibliographie. Il partage une conviction méthodologique : les données agrégées, PIB par habitant, taux de chômage officiel, masquent plus qu’elles ne révèlent. Pour comprendre ce qui arrive au travail dans les pays en développement, il faut regarder la structure des emplois créés, leur stabilité, leur niveau de protection et leur capacité à faire progresser les revenus dans le temps.
La thèse centrale : l’emploi comme projet, pas comme résidu
Le cœur du livre tient en une phrase que les éditeurs posent dès l’introduction : la création d’emploi n’est pas un sous-produit automatique de la croissance, mais un projet politique et institutionnel. Cette formulation peut sembler provocante. Elle l’est, et c’est son mérite.
L’économie du développement a longtemps fonctionné avec un modèle implicite : croître assez vite, et l’emploi suivra. Les investisseurs directs étrangers arrivent, les usines ouvrent, les salaires progressent, la classe moyenne émerge. C’est le récit standard de la transformation structurelle, largement documenté dans les décollages asiatiques des années 1970-1990. Noman, Stiglitz et Jayadev ne nient pas ce récit. Ils montrent qu’il est incomplet, et que son incomplétude a des conséquences concrètes sur des centaines de millions de travailleurs.
Leur argument s’appuie sur une observation comparative frappante. Le PIB chinois a environ quadruplé entre 2000 et 2010 aux prix courants. La Chine a considérablement augmenté ses emplois manufacturiers, environ 85 millions en 2009. Mais ces emplois se sont développés sans protections sociales solides, dans un cadre institutionnel qui limitait la négociation collective, et les inégalités de revenus ont atteint des niveaux élevés, le coefficient de Gini étant évalué à environ 0,48 selon le Bureau national des statistiques chinois en 2010. La Suède, à l’autre extrême, a construit un marché du travail qui combine flexibilité d’embauche et sécurité des revenus, avec une productivité parmi les plus élevées d’Europe selon Statistics Sweden.
Les enseignements des trente études
L’ouvrage ne repose pas sur deux cas extrêmes. C’est là sa force principale. Les trente études comparatives couvrent des contextes très différents, Afrique subsaharienne, Asie du Sud, Amérique latine, économies de transition, et testent les mêmes hypothèses sur des terrains variés.
Trois résultats reviennent de manière consistante. Premier résultat : les pays qui ont investi dans une protection sociale formelle dès les premières phases d’industrialisation ont généralement obtenu de meilleurs résultats en termes de stabilité de l’emploi que ceux qui ont différé cette protection en attendant d’être “assez riches”. Le Bangladesh et le Vietnam offrent un contraste significatif : deux économies de confection textile, deux architectures institutionnelles différentes, présentant des profils de qualité d’emploi différenciés.
Deuxième résultat : la politique industrielle, c’est-à-dire le fait qu’un État oriente délibérément les investissements vers certains secteurs, n’est pas neutre sur la qualité de l’emploi créé. Les pays qui ont ciblé des secteurs à forte intensité de compétences tendent à produire des emplois plus stables et mieux rémunérés que ceux qui ont misé uniquement sur les avantages comparatifs de coût. Cette observation rejoint les travaux de Dani Rodrik sur la politique industrielle orientée vers les “bons emplois”, l’idée que la composition sectorielle de la croissance importe autant que son rythme.
Troisième résultat, le plus difficile à entendre pour les tenants d’une libéralisation rapide du marché du travail : la flexibilisation des contrats de travail sans protection du revenu intermédiaire est associée à une augmentation de l’emploi informel, plutôt qu’à une réduction du chômage. Ce résultat s’observe en Amérique latine sur trois décennies et dans plusieurs économies africaines ayant adopté des réformes inspirées du Consensus de Washington dans les années 1990.
Les angles morts et la tension avec les approches de marché
Tout ouvrage collectif a ses limites, et celui-ci en a deux principales.
La première tient à la sélection des études. Trente études comparatives, c’est beaucoup, et c’est peu si toutes sont produites dans le même cadre théorique. Le lecteur attentif remarquera que l’ouvrage ne donne pas voix à des économistes dont la sensibilité est franchement libérale de marché. Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne montrent que la destruction créatrice génère des emplois nouveaux en remplacement des emplois obsolètes, aurait offert une tension utile. Tyler Cowen, qui argumente que la stagnation de la productivité dans les économies développées tient en partie à l’excès de protection des emplois existants, est absent de la bibliographie.
Les éditeurs ont construit un ouvrage cohérent, non un forum. Cette cohérence a un coût : le lecteur ne sait pas toujours si les résultats présentés survivraient à des hypothèses adversariales.
La seconde limite est méthodologique. Comparer des architectures institutionnelles entre pays suppose de contrôler des dizaines de variables : histoire coloniale, dotation en ressources naturelles, structure démographique, ouverture commerciale. Les études du volume s’y appliquent avec rigueur, et les auteurs reconnaissent en introduction que l’identification causale reste difficile.
Lorsqu’un pays doté d’une protection sociale forte produit un emploi de meilleure qualité, le lien causal demeure à clarifier : la protection sociale peut produire cette qualité, ou les deux peuvent résulter d’autres facteurs, notamment une culture politique favorable à la négociation collective. L’ouvrage documente des corrélations marquées.
Les conclusions sur les causalités sont présentées avec réserve.
Ces limites ne diminuent pas l’apport du livre. Elles le situent : c’est un ouvrage qui documente empiriquement une thèse institutionnaliste, pas un manuel de politique économique universel. La question de l’héritage institutionnel, qui détermine qui bénéficie des gains de la croissance, traverse d’ailleurs plusieurs des études présentées, même si les auteurs ne la formulent pas en ces termes.
L’emploi dans les pays en développement à l’horizon 2040
C’est la question que le livre pose sans prétendre y répondre, et c’est honnête. L’automatisation et la transition énergétique comptent parmi les facteurs qui remodèleront le marché du travail dans les pays en développement d’ici 2040. Et ces deux forces interagissent avec les architectures institutionnelles exactement comme le livre le prédit.
L’automatisation d’abord. Les économies en développement qui ont misé sur l’avantage de coût de leur main-d’œuvre peu qualifiée se trouvent dans une position particulièrement exposée. Si les robots assemblent les téléphones et cousent les vêtements, l’escalier par lequel Taiwan, la Corée et la Chine ont gravi les décennies disparaît. Les pays qui n’ont pas construit de capacités institutionnelles, formation professionnelle, négociation collective, protection sociale, n’auront pas les leviers pour accompagner cette transition. Ceux qui les ont construits auront une base pour orienter les travailleurs vers des emplois que l’automatisation n’atteint pas à court terme.
C’est le mécanisme que Noman, Stiglitz et Jayadev documentent dans le passé, appliqué à un futur encore incertain. La question du cadre de responsabilité pour les technologies autonomes en est une déclinaison directe : qui décide de l’architecture des transitions technologiques, et pour qui.
La transition énergétique crée des emplois dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la rénovation des infrastructures. Ces emplois ne se concentrent pas nécessairement dans les régions où les emplois fossiles disparaissent. Au Nigeria, les travailleurs du pétrole ne deviennent pas automatiquement techniciens solaires. En Inde, les mineurs de charbon du Jharkhand ne migrent pas spontanément vers les usines de panneaux photovoltaïques du Gujarat.
Sans politique industrielle délibérée ni protection du revenu intermédiaire, la transition peut produire une croissance agrégée avec une hausse de l’emploi informel et une baisse de la qualité du travail.
Le signal à surveiller d’ici 2030 est clair : les économies en développement qui investissent dès maintenant dans des systèmes de protection sociale extensibles et des politiques de formation liées aux secteurs de la transition sont susceptibles de disposer des leviers institutionnels nécessaires. Celles qui différent, en attendant une richesse suffisante, risquent de reproduire un schéma similaire à celui observé dans la confection textile bangladaise : croissance réelle accompagnée d’emplois fragiles.
Le livre ouvre sans la trancher la question de la mesure et de la comparaison rigoureuses de ces architectures institutionnelles, au-delà du taux de chômage officiel, qui ne renseigne pas sur la qualité des emplois comptabilisés. Les auteurs appellent à un chantier méthodologique en ce sens. Des organisations comme l’Organisation internationale du travail travaillent sur des indicateurs de « travail décent », mais leur adoption dans les comparaisons de politique économique reste limitée.
L’Afrique, qui tente de contrôler la valorisation de ses ressources naturelles, offre un terrain d’observation direct : la richesse en ressources produit un travail de qualité lorsque les institutions l’organisent délibérément.
Raisons de lire ce livre
The Future of Work in Developing Countries est un ouvrage d’accumulation de preuves. Il s’adresse aux économistes du développement, aux praticiens des organisations internationales et aux décideurs qui conçoivent des politiques d’emploi dans les pays à revenu intermédiaire. Il explique pourquoi deux pays qui croissent au même rythme peuvent produire des résultats radicalement différents pour leurs travailleurs.
Ce qu’on ne trouvera pas ailleurs : une synthèse étendue d’études comparatives rigoureuses sur un seul sujet, organisée autour d’un argument cohérent et examinée sur des contextes géographiques diversifiés. La plupart des ouvrages sur l’emploi dans les pays en développement sont soit très théoriques, soit très monocontextuels. Celui-ci fait les deux à la fois.
Ce qu’on gardera après la lecture : les choix d’architecture institutionnelle jouent un rôle significatif dans les trajectoires de développement et ne sont pas simplement des ajustements à la marge d’une trajectoire de croissance donnée. Et comme tous les choix, ils peuvent être faits autrement.
Informations bibliographiques
- The Future of Work in Developing Countries
- Akbar Noman, Joseph E. Stiglitz, Arjun Jayadev (eds.)
- Columbia University Press
- Publication : 6 mars 2026
Sources
- INOMICS Team, New Economics Books - Q1 2026, https://inomics.com/blog/new-economics-books-q1-2026-1553046
- Amazon, page bibliographique de l’ouvrage, https://www.amazon.com/Future-Work-Developing-Countries-Globalization/dp/0231211538
- Bureau national des statistiques de Chine (NBS China), données sur les inégalités de revenus
- Statistics Sweden, données sur le marché du travail suédois, 2026
- Organisation internationale du travail, indicateurs de travail décent



