Le monde a investi des milliers de milliards dans les énergies renouvelables depuis vingt ans, sans que la part du charbon, du pétrole et du gaz dans le mix énergétique mondial recule sensiblement. Daniel Yergin, historien de l’énergie et auteur de The Prize, publie dans Foreign Affairs un essai mis en ligne le 25 février 2025 et paru dans le numéro de mars-avril 2025 qui nomme cette réalité sans détour : ce que nous appelons « transition » est en fait une « addition ». Les nouvelles sources s’empilent sur les anciennes sans les remplacer.
L’essentiel
- La transition énergétique fonctionne jusqu’ici comme une addition et non comme une substitution, parce que les délais physiques et administratifs d’infrastructure sont souvent longs, mais peuvent être réduits par des réformes, des technologies et une meilleure planification.
- Des accords totalisant plusieurs dizaines de GW avaient été annoncés principalement en 2024, et les délais d’interconnexion réseau atteignent environ cinq ans selon les données FERC pour les installations construites en 2022.
- La demande d’électricité des centres de données devrait atteindre 1 300 TWh en 2035, contre 430 TWh mondiaux en 2024, selon les projections de l’AIE.
- Yergin plaide pour un pragmatisme assumé : reconnaître que la transition sera longue et non linéaire, et financer l’adaptation des réseaux existants en parallèle du déploiement renouvelable.
- Recalibrer les objectifs climatiques sur les délais physiques réels tout en préservant leur force mobilisatrice reste un défi ouvert.
Yergin, l’historien qui mesure avant de promettre
Daniel Yergin a passé quarante ans à documenter les systèmes énergétiques tels qu’ils fonctionnent, pas tels qu’ils devraient fonctionner. The Prize (1991), son histoire du pétrole, reste une référence canonique dans les facultés d’économie et les ministères de l’énergie. The New Map (2020) cartographiait les rivalités géopolitiques nées des hydrocarbures. Son essai de 2025 dans Foreign Affairs est plus court, plus concentré, plus urgent : c’est un avertissement adressé aux décideurs qui confondent les engagements politiques avec les réalités physiques.
Yergin écrit depuis Cambridge Energy Research Associates, le cabinet qu’il dirige et qui conseille aussi bien des gouvernements que des entreprises. Cette position lui vaut parfois d’être accusé de complaisance envers l’industrie fossile. L’accusation mérite d’être posée, puis mise de côté : son argument dans cet essai repose sur des données de flux et des délais d’infrastructure, pas sur une défense des compagnies pétrolières. Le lecteur peut vérifier les chiffres indépendamment.
La thèse : physique avant politique
L’argument de Yergin tient en une observation simple. Quand une technologie énergétique nouvelle arrive, elle n’élimine pas la précédente. Le charbon a complété le bois, le pétrole a complété le charbon, le gaz a complété le pétrole. Les renouvelables complètent l’ensemble. La demande mondiale d’énergie croît assez vite pour que chaque nouvelle source trouve sa place sans contraindre les autres à disparaître.
Ce mécanisme d’addition est fréquent, mais les données historiques de l’EIA montrent aussi des substitutions majeures entre sources, notamment le remplacement du bois par les combustibles fossiles puis une forte baisse du charbon au profit du gaz et des renouvelables. Et Yergin y ajoute une contrainte physique que les calendriers politiques ignorent systématiquement : certaines infrastructures ont des durées de vie ou d’amortissement de plusieurs décennies, mais leur construction et leur intégration ne prennent pas systématiquement des décennies. La transformation d’un réseau est souvent longue et peut dépasser dix ans, mais ce délai n’est pas universellement impossible. Une centrale nucléaire met entre huit et douze ans entre la décision d’investissement et la première livraison d’électricité sur le réseau. Un corridor de transport d’hydrogène demande un délai comparable ou supérieur.
Face à cette réalité, les objectifs de décarbonation à horizon 2030 ressemblent moins à des plans industriels qu’à des déclarations d’intention. Yergin ne dit pas que l’effort est inutile. Il estime que les coûts, infrastructures, délais et permis rendent la transition plus difficile et plus lente que prévu. Il note aussi qu’une déception récurrente peut éroder la confiance dans les institutions qui portent la politique climatique.
Les data centers comme cas d’école
Le secteur technologique a rendu cette thèse soudainement visible pour un public plus large. L’AIE rapporte des accords américains représentant 26 GW, majoritairement SMR, recensés à fin 2024; Microsoft, Google et Amazon ont annoncé des accords ou investissements nucléaires majeurs principalement en 2024. C’est une somme considérable. Elle représente, pour donner un ordre de grandeur, environ dix réacteurs de puissance standard, ou plusieurs dizaines de petits réacteurs modulaires.
Ces entreprises ont compris que les énergies renouvelables variables exigent des moyens de flexibilité et d’équilibrage pour assurer une alimentation continue : le solaire et l’éolien sont intermittents, et les algorithmes d’IA fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le nucléaire offre une puissance pilotable, décarbonée, dense. La logique est impeccable. Le calendrier, lui, pose problème.
La FERC signalait environ cinq ans d’attente dans les files d’interconnexion pour les installations construites en 2022. Ces retards viennent des files d’attente d’études d’impact, de la saturation des capacités d’ingénierie réseau, et des procédures réglementaires. Résultat : les contrats nucléaires peuvent laisser un besoin d’approvisionnement transitoire pendant plusieurs années. À court terme, l’approvisionnement supplémentaire peut associer gaz, renouvelables, stockage, réseau et parfois charbon selon les régions.
Selon le scénario central de l’AIE dans son rapport Energy and AI, la consommation électrique mondiale des data centers atteindrait environ 1 200 TWh en 2035, contre environ 430 TWh mondiaux en 2024. Cette progression est considérable, l’équivalent de la consommation électrique d’un grand pays européen qui s’ajoute à la demande existante en l’espace d’une décennie. Comme l’analyse un article du journal sur la concentration du pouvoir des géants du cloud, cette accumulation de demande entre les mains de quelques acteurs recompose aussi les rapports de force sur les marchés de l’énergie. Yergin, Orszag et Arya écrivent que l’évolution observée relève davantage d’une « energy addition » que d’une transition énergétique.
Les limites de l’essai
Yergin pose un diagnostic lucide. Ses angles morts méritent d’être nommés.
Le premier concerne la vitesse d’apprentissage des technologies renouvelables. Les coûts du solaire ont chuté de plus de 90 % en quinze ans. Les batteries stationnaires suivent une courbe comparable. Certains économistes de l’énergie, notamment dans la tradition des études de l’innovation industrielle, soutiennent que les effets d’échelle peuvent compresser les délais de déploiement bien au-delà de ce que suggèrent les trajectoires historiques. Yergin, précisément parce qu’il raisonne à partir de l’histoire longue, peut sous-estimer les ruptures de rythme que provoquent des marchés massifs et des politiques industrielles volontaristes.
Le deuxième angle mort est géographique. La thèse de l’addition est plus vraie au niveau mondial qu’au niveau national. Certains pays, le Danemark, le Portugal, la Costa Rica, ont effectivement réussi des substitutions rapides dans leur mix électrique, même si leur consommation totale d’énergie primaire reste hybride. La distinction entre électricité et énergie totale est cruciale, et Yergin la traite parfois trop rapidement.
Le troisième point de friction porte sur l’agentivité politique. Yergin plaide pour le pragmatisme, ce qui est juste. Mais la version molle du pragmatisme peut devenir une justification pour l’inaction : « les délais sont longs, donc on ne s’engage pas ». Des économistes comme Philippe Aghion, qui travaille sur l’innovation schumpétérienne comme moteur de croissance, montrent qu’une politique industrielle claire et stable peut accélérer la destruction créatrice dans des secteurs entiers. Le cadrage temporel n’est pas neutre : annoncer trente ans plutôt que dix peut décourager les investissements privés autant qu’il les réaliste.
Deux horizons pour une même contrainte
L’essai de Yergin pointe une difficulté que les politiques climatiques tendent à esquiver : les conséquences concrètes d’objectifs à dix ans non tenus.
Deux trajectoires se dessinent. Dans la première, les gouvernements et les institutions internationales intègrent explicitement la contrainte physique dans leurs calendriers. Les objectifs de neutralité à 2050 relèvent d’un scénario normatif, à distinguer des scénarios exploratoires fondés sur les politiques actuelles ou annoncées, qui permettent une addition gérée finançant simultanément l’entretien des réseaux existants et le déploiement massif des nouvelles capacités. Cette posture suppose d’accepter publiquement que dans les scénarios de politiques actuelles, les fossiles restent présents après 2040 dans la plupart des économies avancées, et bien plus tard dans les économies émergentes où la demande est en forte croissance. Elle suppose aussi des mécanismes de financement qui survivent aux cycles électoraux : garanties d’État de long terme, obligations vertes perpétuelles, fonds souverains climatiques.
Dans la seconde trajectoire, les objectifs restent calés sur dix ans parce qu’ils servent une fonction politique de mobilisation. Les retards s’accumulent. Les rapports de la CCNUCC et le bilan mondial constatent des écarts persistants entre engagements, politiques mises en œuvre et trajectoires compatibles avec les objectifs climatiques. Selon l’essai, des pénuries, perturbations ou hausses marquées des prix de l’énergie peuvent provoquer un contrecoup contre les politiques énergétiques et climatiques, qui peut se manifester électoralement lorsque sécurité énergétique et accessibilité financière ne sont pas assurées. Cette dynamique est déjà lisible dans plusieurs pays européens.
Yergin penche vers la première trajectoire sans l’imposer comme certitude. Les signaux qui permettraient de distinguer laquelle s’installe sont observables : l’écart réel entre objectifs de décarbonation et trajectoires nationales mesurées année par année, les délais moyens de mise en service des nouvelles capacités de production, et la part des fossiles dans le mix mondial malgré un investissement renouvelable record. Ces indicateurs montrent la vitesse réelle du changement, indépendamment des communiqués de presse.
Une politique climatique recalibrée sur les délais physiques réels peut-elle conserver sa force mobilisatrice. Yergin ne répond pas directement, mais son texte suggère qu’une mobilisation fondée sur des promesses intenables est fragile. Une mobilisation fondée sur un diagnostic honnête, assortie d’un investissement massif et patient, serait structurellement plus robuste. Cela suppose que les responsables politiques annoncent à leurs électeurs que la transformation prendra une génération entière et qu’il faut donc agir maintenant.
Sur l’IA et les besoins énergétiques qu’elle génère, la contrainte physique que décrit Yergin est d’autant plus pressante que la demande s’installe vite. Les questions de gouvernance que cela soulève, qui paie pour les réseaux, qui décide des priorités d’interconnexion, comment on évite que les data centers des grandes firmes tech évincent d’autres usages, dépassent le cadre de cet essai mais en sont la conséquence directe.
Intérêt de l’essai
The Troubled Energy Transition ne dure pas longtemps à lire. C’est un essai de revue, dense et argumenté, pas un livre. Sa valeur est dans la formulation : Yergin donne un nom précis, addition, à un phénomène que beaucoup pressentent sans savoir l’articuler. Et il ancre ce nom dans des données de flux et des délais d’infrastructure qui sont vérifiables indépendamment.
Pour qui travaille dans l’énergie, la politique publique ou la finance, cet essai offre un cadre qui recalibre les attentes. Pour qui suit l’actualité de l’IA et des centres de données, il explique pourquoi les contrats nucléaires signés aujourd’hui ne régleront pas les problèmes électriques de 2027. Pour qui pense la politique climatique, il pointe une difficulté à affronter : si les objectifs sont structurellement inatteignables dans les délais annoncés, il reste à définir ce que l’on fait de l’écart.
Lire Yergin ne conduit pas au fatalisme. Il conduit à une forme d’honnêteté inconfortable qui est la condition d’une planification sérieuse.
Informations bibliographiques
Titre : The Troubled Energy Transition: How to Find a Pragmatic Path Forward Auteur : Daniel Yergin Éditeur : Foreign Affairs Date de publication : 25 février 2025 (en ligne) ; numéro de mars-avril 2025 (version papier)
Sources
- Daniel Yergin, « The Troubled Energy Transition: How to Find a Pragmatic Path Forward », Foreign Affairs, 25 février 2025 (en ligne) et numéro de mars-avril 2025, https://www.foreignaffairs.com/world/troubled-energy-transition-pragmatic-path-forward-daniel-yergin
- Energy Solutions Intelligence, State of SMR 2026, juin 2026, https://smrintel.com/state-of-smr-2026/
- Agence internationale de l’énergie (AIE), projections de demande électrique des data centers, Electricity 2025, données disponibles sur iea.org
- FERC (Federal Energy Regulatory Commission), données sur les files d’attente d’interconnexion réseau, 2026, données disponibles sur ferc.gov



