Milliard de malades, un médicament qui soigne — et un prix qui exclut
La science a résolu l’obésité comme maladie chronique. Les données l’attestent : les agonistes GLP-1 réduisent le poids corporel de 15 à 20 % en moyenne, améliorent la glycémie, diminuent le risque cardiovasculaire et semblent même moduler les comportements addictifs. En quelques semaines au début de 2026, la version orale du Wegovy a capté une part significative des nouvelles prescriptions américaines. La médecine a rarement produit une classe de molécules aussi efficaces sur une maladie aussi répandue.
Et pourtant, d’ici 2030, moins de 10 % des personnes qui bénéficieraient de ces traitements y auront accès, selon les estimations de l’OMS. Dans le même temps, le nombre d’adultes obèses dans le monde devrait doubler, pour dépasser le milliard. L’obstacle n’est pas technique. Il n’est pas clinique. Il est entièrement économique et politique.
L’essentiel
- Les médicaments GLP-1 réduisent le poids de 15 à 20 % en moyenne et ont capté une part significative des nouvelles prescriptions américaines début 2026
- L’OMS recommande ces traitements depuis décembre 2025 pour les adultes obèses, mais estime que moins de 10 % des bénéficiaires potentiels y auront accès d’ici 2030
- 3,7 millions de décès étaient associés à l’obésité en 2024 ; le nombre d’adultes obèses pourrait dépasser le milliard d’ici 2030
- Les brevets GLP-1 expirent ou sont inexistants en Chine, en Inde et au Brésil, pays qui concentrent 40 % de la population mondiale et un tiers des adultes obèses
- Aucun mécanisme de licences volontaires n’est en place pour organiser l’accès à grande échelle dans les pays à revenu intermédiaire
Les GLP-1 ne sont pas nés du premier coup. Le glucagon-like peptide-1 est une hormone naturelle sécrétée par l’intestin après un repas. Elle signale la satiété au cerveau, ralentit la vidange gastrique et stimule la sécrétion d’insuline. Les chercheurs ont mis trente ans à en comprendre les mécanismes, à synthétiser des molécules analogues stables, et à démontrer leur efficacité clinique à grande échelle. Le semaglutide d’abord autorisé pour le diabète de type 2, le tirzepatide ensuite, puis les formulations à doses plus élevées pour l’obésité : chaque étape a représenté un investissement considérable en R&D et en essais cliniques.
Ce contexte compte, parce qu’il explique en partie pourquoi les prix sont ce qu’ils sont. Mais il n’en justifie pas l’étendue.
Novo Nordisk et Eli Lilly ont construit un duopole mondial
Deux entreprises contrôlent l’essentiel du marché mondial des GLP-1 contre l’obésité : le danois Novo Nordisk avec le semaglutide (Ozempic pour le diabète, Wegovy pour l’obésité) et l’américain Eli Lilly avec le tirzepatide (Mounjaro, Zepbound). Leur valorisation combinée a dépassé les 1 000 milliards de dollars en 2024, propulsée par une demande qui excède encore les capacités de production.
Le prix mensuel d’un traitement se situe entre 900 et 1 300 dollars aux États-Unis avant remboursement. Même en Europe, où les régulateurs nationaux négocient les tarifs, le coût annuel par patient dépasse 3 000 euros dans la plupart des pays. Dans les pays à revenu intermédiaire, ces prix sont tout simplement prohibitifs pour les systèmes de santé publics.
Ce n’est pas un problème de marge exceptionnelle : la structure de prix des médicaments innovants intègre le coût de la R&D, les essais cliniques échoués, la durée de protection brevet et le rendement attendu par les actionnaires. Mais elle intègre aussi, dans le cas américain, l’absence totale de négociation des prix par Medicare jusqu’à une réforme récente, et la pratique du “evergreening” qui consiste à prolonger artificiellement la protection intellectuelle par des dépôts de brevets sur des formulations dérivées. Novo Nordisk détient ainsi un très grand nombre de brevets liés au semaglutide.
L’OMS recommande, mais n’a pas les outils pour accélérer l’accès
En décembre 2025, l’OMS a publié ses premières directives mondiales sur l’utilisation des GLP-1 dans le traitement de l’obésité. La recommandation est claire : ces traitements sont efficaces, sûrs, et doivent être intégrés dans les soins de première ligne pour les adultes présentant un indice de masse corporelle supérieur à 30, ou à 27 avec comorbidités. C’est la première fois que l’organisation recommande formellement une classe de médicaments anti-obésité.
La portée symbolique est réelle. L’OMS reconnaît officiellement que l’obésité est une maladie chronique qui nécessite un traitement médical long terme, pas seulement des conseils de mode de vie. C’est une rupture avec des décennies de discours centré sur la volonté individuelle.
Mais l’OMS n’a pas de levier direct sur les prix. L’organisation peut recommander des traitements, peut inciter les États membres à négocier des accords de licences, peut soutenir techniquement les producteurs génériques. Elle ne peut pas imposer un prix ni forcer une licence obligatoire. Comme le montrent les fragilités structurelles de la santé mondiale documentées par le JdP, l’architecture institutionnelle internationale de la santé repose sur des mécanismes de recommandation, pas de contrainte.
La recommandation de l’OMS ne se traduit donc pas mécaniquement en accès. Elle crée une légitimité scientifique et politique qui peut accélérer les négociations, mais les négociations restent à mener, pays par pays, molécule par molécule.
Les brevets expirent là où les besoins sont les plus grands
C’est ici que la situation devient plus complexe qu’elle n’y paraît. En Chine, en Inde et au Brésil, les brevets sur le semaglutide soit n’ont pas été déposés, soit sont vulnérables à des contestations légales, soit arrivent à expiration à des horizons proches. Ces trois pays représentent 40 % de la population mondiale et environ un tiers des adultes obèses. Ce sont aussi des puissances manufacturières pharmaceutiques de premier plan : l’Inde produit 20 % des génériques mondiaux, la Chine a multiplié ses capacités dans le biologiques et les peptides synthétiques.
Des fabricants indiens ont déjà annoncé des versions génériques du semaglutide. Cipla, Sun Pharma et plusieurs acteurs de taille moyenne ont déposé des demandes d’homologation auprès du Central Drugs Standard Control Organisation. En Chine, des molécules concurrentes développées localement, comme le mazdutide de Innovent Biologics, sont déjà en phase avancée d’essais. Au Brésil, des discussions sont en cours au sein de l’ANVISA sur l’autorisation de versions biosimilaires.
Le potentiel est là. Mais il ne se convertit pas automatiquement en accès.
Première raison : les GLP-1 sont des peptides biologiques complexes, pas des petites molécules chimiques simples. Leur synthèse à grande échelle requiert des équipements spécialisés et des processus de contrôle qualité rigoureux. La production de biosimilaires peptidiques est intrinsèquement plus difficile et plus coûteuse que celle de génériques classiques. Des fabricants comme Biocon en Inde développent ces capacités, mais la montée en charge prend du temps.
Deuxième raison : même un prix divisé par dix représenterait un coût mensuel de 90 à 130 dollars, soit encore entre 1 000 et 1 500 dollars par an. Dans des pays où le revenu médian mensuel ne dépasse pas 300 à 500 dollars, le traitement reste hors de portée sans subvention publique substantielle.
Troisième raison : aucun mécanisme multilatéral ne coordonne l’accès à ces molécules. Le Medicines Patent Pool, qui a joué un rôle central dans l’accès aux antirétroviraux et aux antiviraux contre le Covid-19, n’a pas encore conclu d’accord de licences volontaires avec Novo Nordisk ou Eli Lilly pour les GLP-1. Des discussions exploratoires ont eu lieu, mais aucune annonce n’est intervenue à la date de publication.
Trois modèles d’accès s’affrontent
Face à cette impasse, trois logiques de solution se font concurrence.
La première est celle de la négociation bilatérale accélérée. L’Union européenne négocie collectivement les prix, mais avec des résultats inégaux selon les États membres. Des pays comme la Norvège et les Pays-Bas ont obtenu des prix substantiellement inférieurs aux tarifs américains. Cette capacité de négociation dépend de la taille du marché et de l’unité des acheteurs. Appliquée aux pays à revenu intermédiaire, elle donne des résultats marginaux : les volumes sont plus importants, mais les systèmes de santé manquent de ressources pour financer même des prix réduits à large échelle.
La deuxième logique est celle du contournement technologique. Plusieurs startups et académies de recherche travaillent sur des formulations à administration orale à plus bas coût de production, des conjugués longue durée d’action nécessitant moins d’injections, ou des molécules de nouvelle génération aux mécanismes d’action différents. La biopharmaceutique américaine Structure Therapeutics développe ainsi une version orale de GLP-1 conçue dès le départ pour un coût de production minimal. L’horizon reste à trois à cinq ans pour ces alternatives.
La troisième logique est celle de la pression réglementaire et politique. En 2024, Medicare a négocié pour la première fois des prix directs sur dix médicaments aux États-Unis, dans le cadre de l’Inflation Reduction Act. Les GLP-1 ne figuraient pas dans cette première liste, mais le mécanisme est en place. En parallèle, plusieurs gouvernements du Sud global, dont le Bangladesh et le Nigeria, ont signalé leur intérêt pour l’invocation de licences obligatoires au sens de l’accord TRIPS de l’OMC, qui permet de contourner les brevets en cas d’urgence de santé publique. Cette voie reste politiquement risquée, car elle expose les pays concernés à des pressions diplomatiques des États où siègent les laboratoires concernés.
Ces trois logiques ne s’excluent pas. Elles progressent en parallèle, à des vitesses différentes.
Le coût du non-accès est lui-même un argument économique
Il faut nommer l’enjeu dans sa dimension économique, parce que c’est souvent le seul langage qui déplace les positions.
L’obésité n’est pas seulement un facteur de risque : elle est un multiplicateur de coûts médicaux. Un adulte obèse génère des dépenses de santé supplémentaires considérables par an dans les pays à revenu élevé. Diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, apnée du sommeil, certains cancers : chacune de ces comorbidités représente des coûts de traitement qui dépassent celui d’une prévention par GLP-1. L’argument du “trop cher” se retourne quand on calcule le coût du non-traitement sur dix ans.
C’est précisément l’argument qu’avancent les économistes de la santé qui plaident pour l’inclusion des GLP-1 dans les paniers de soins remboursables des systèmes publics. Le Royaume-Uni a commencé à rembourser le semaglutide dans le cadre du NHS en 2023, avec un plan de montée en charge sur trois ans qui cible les patients à haut risque cardiovasculaire. Les données présentées lors du congrès ESC 2024 concernaient l’essai clinique randomisé international SELECT, qui montrait une réduction de 20 % des événements cardiovasculaires majeurs combinés (décès cardiovasculaires, infarctus non fatals et AVC non fatals) chez les patients traités par semaglutide. Ce type de données est précisément ce qui peut convaincre des ministères des finances, pas seulement des ministères de la santé, d’investir dans l’accès.
La même logique vaut pour les pays à revenu intermédiaire. Le coût économique de l’obésité représente une part significative du PIB annuel de pays comme le Brésil, selon diverses estimations. Un programme de traitement de masse à prix négocié, même coûteux, pourrait avoir un retour sur investissement positif à l’horizon d’une décennie. Plusieurs économistes brésiliens de la santé ont publié des modélisations allant dans ce sens, bien que ces projections restent contingentes à des hypothèses sur les taux d’adhérence au traitement et les effets sur les comorbidités.
Cette question renvoie à un enjeu plus large de financement de la santé mondiale, documenté dans notre analyse sur les acquis sanitaires du XXIe siècle : les systèmes à revenu intermédiaire ne manquent pas seulement d’argent. Ils manquent de mécanismes de financement pluriannuels qui permettent de souscrire à des traitements coûteux en amont, avant que les comorbidités ne rendent la facture encore plus lourde.
Le Medicines Patent Pool doit entrer dans le jeu
L’histoire récente de la santé mondiale fournit un précédent utile. Le Medicines Patent Pool a conclu son premier accord de licence volontaire avec une entreprise pharmaceutique privée — Gilead Sciences — en juillet 2011, ouvrant la voie à la production de versions accessibles d’antirétroviraux contre le VIH. Ces accords ont permis à des fabricants génériques indiens et africains de produire des versions accessibles des mêmes molécules, à un prix parfois cent fois inférieur. Le résultat : la couverture des traitements antirétroviraux dans les pays à faible et moyen revenu a progressé de moins de 5 % à plus de 75 % en vingt ans, selon l’ONUSIDA.
Le modèle n’est pas parfait. Il fonctionne mieux pour les maladies qui concentrent l’attention politique internationale comme le VIH ou la tuberculose que pour des maladies moins “visibles” comme l’obésité, longtemps perçue comme un problème de pays riches ou une question de comportements individuels. Ce biais est lui-même un obstacle : l’obésité touche aujourd’hui massivement les classes moyennes et populaires des pays émergents, nourrie par la transition alimentaire et la sédentarisation urbaine, mais le cadre mental qui la définit comme une pathologie relevant de la solidarité internationale reste à construire.
C’est précisément ce que la recommandation de l’OMS de décembre 2025 commence à changer. En classant l’obésité comme maladie chronique nécessitant un traitement médical au même titre que le diabète ou l’hypertension, l’OMS crée le cadre politique qui pourrait permettre au Medicines Patent Pool de négocier les premières licences volontaires sur les GLP-1. Des discussions exploratoires sont en cours, sans calendrier annoncé à ce stade.
La balle est dans le camp de Novo Nordisk et Eli Lilly. Les deux entreprises font face à une pression croissante de leurs actionnaires institutionnels, de plus en plus sensibles aux critiques ESG sur l’accès aux médicaments. Novo Nordisk a annoncé un programme d’accès à prix réduit ciblant un certain nombre de pays à faible revenu, mais ce programme ne couvre pas les pays à revenu intermédiaire, qui représentent pourtant la majorité des patients non atteints. Eli Lilly a lancé une initiative similaire, limitée à quelques pays. Ces annonces sont réelles et doivent être reconnues comme telles. Elles restent très insuffisantes au regard de l’ampleur du problème.
L’architecture d’un accès plus large existe. Les précédents sont là. Les acteurs sont identifiés. La question qui reste ouverte est celle du tempo : combien d’années, combien de décès associés à l’obésité, combien de milliards de dollars de coûts médicaux évitables faudra-t-il documenter avant qu’un accord global soit conclu ? Les données de l’OMS donnent une réponse provisoire : si rien ne change d’ici 2030, près de neuf personnes sur dix qui pourraient bénéficier de ces traitements ne les recevront pas.
Sources
- OMS — Directives mondiales sur l’utilisation des médicaments GLP-1 dans le traitement de l’obésité, décembre 2025
- IQVIA Institute — Données de prescription des GLP-1 aux États-Unis, T1 2026 (rapport trimestriel)
- Medicines Patent Pool — Analyse des brevets du semaglutide, 2024
- ONUSIDA — Rapport mondial sur le VIH/sida, données de couverture des ARV 2023
- European Observatory on Health Systems and Policies — Prix comparés des GLP-1 en Europe, 2024
- OCDE — Obesity Update, données de coûts médicaux associés à l’obésité, 2023
- Congrès ESC 2024 — Résultats préliminaires du programme NHS de remboursement du semaglutide
- CMS / Medicare – IRA Drug Price Negotiation (source primaire)
- Medicines Patent Pool – Appel d’offres GLP-1 (source primaire)
- MPP – Premier accord avec Gilead (juillet 2011)
- Sun Pharma – Approbation DCGI semaglutide (source primaire)
- World Obesity Atlas 2025 – World Obesity Federation
- KFF – Medicare Drug Price Negotiation
- Reddie & Grose – Brevet semaglutide Chine/Inde/Brésil
- Pharmaceutical Journal (RCP) – Lancement NHS Wegovy 2023
- UNAIDS – Fact Sheet 2025