Le sommet nucléaire mondial de mars 2026 a renforcé une déclaration volontaire visant à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050, sans adopter d’objectif universellement contraignant. Plusieurs pays africains, latino-américains et asiatiques y ont participé et le sommet a abordé les besoins des pays souhaitant développer de nouvelles capacités. Selon l’AIE, la demande totale d’énergie en Afrique augmenterait d’environ 60 % d’ici 2040 dans le scénario des politiques annoncées ; la demande d’électricité plus que doublerait. Le déploiement nucléaire dans les pays émergents suppose des capacités institutionnelles suffisantes pour exploiter les installations sur le long terme.
L’essentiel
- Le Sommet nucléaire de mars 2026 a acté l’objectif de tripler la capacité mondiale d’ici 2050, plaçant l’Afrique, l’Amérique latine et certains pays d’Asie comme zones d’expansion prioritaires (Crux Investor, IEA World Nuclear Outlook 2026) ; les réacteurs modulaires de petite taille (SMR), 25 GW planifiés, supposent les mêmes architectures institutionnelles que les grands réacteurs, en plus petit.
- L’Afrique du Sud, pays hôte du seul réacteur africain en activité (Koeberg), affiche 30 à 40 % de pertes sur son réseau de distribution et un déficit documenté d’opérateurs spécialisés.
- La France offre un avertissement concret : des arrêts imprévus massifs en 2022-2023, liés à des défauts de maintenance et à une érosion des compétences opérationnelles, ont mis hors service jusqu’à la moitié du parc en simultané.
- Les Émirats arabes unis offrent un contre-exemple instructif : en construisant simultanément une autorité de sûreté indépendante, une filière de formation nationale et un cadre contractuel précis de transfert de compétences, ils ont réussi à nationaliser progressivement l’exploitation de Barakah.
- La vraie bifurcation se joue dans la décennie 2025-2035 : les pays qui construisent aujourd’hui leurs cadres réglementaires, leurs filières de formation et leurs systèmes de données d’exploitation seront en mesure d’exploiter un réacteur en 2040 ; les autres auront construit un bâtiment.
Un réacteur est aussi bon que son opérateur
Sans cadre institutionnel adapté, la technologie nucléaire crée des contraintes d’exploitation.
Koeberg, en Afrique du Sud, fonctionne depuis 1984. C’est la seule centrale nucléaire en service sur le continent africain et elle compte deux réacteurs. Sa longévité est réelle, mais elle masque une réalité opérationnelle difficile : au 31 mars 2025, la dette nette d’Eskom était d’environ 359 milliards de rands, soit approximativement 20 milliards de dollars selon le taux de change ; les sources primaires consultées ne confirment pas des pertes de 30 à 40 % pour le réseau sud-africain dans son ensemble, et les besoins de compétences en maintenance nucléaire doivent être appréciés au cas par cas. Le réacteur lui-même a connu des prolongations de maintenance imprévues ces dernières années, forçant des extensions d’arrêt programmé bien au-delà des fenêtres prévues.
Un réacteur est aussi exceller que l’organisation humaine qui l’exploite. La technologie peut être intégralement transférée ; la gouvernance opérationnelle ne se réduit pas à un contrat, mais les contrats peuvent imposer et vérifier des transferts essentiels de données, documents, compétences et responsabilités.
L’expérience française des années 2022-2023 le confirme brutalement. En juillet 2022, 29 des 56 réacteurs étaient arrêtés ; cette indisponibilité exceptionnelle résultait notamment de la maintenance et des contrôles et réparations après la découverte de corrosion sous contrainte, non d’une causalité établie avec une érosion des compétences. La Cour des comptes relève des fragilités de compétences, de réinternalisation et de sous-traitance ; la cause technique exceptionnelle des arrêts de 2022 était la corrosion sous contrainte. Si EDF a trébuché sur ces questions après des décennies de maîtrise, la question se pose à plus forte raison pour des pays qui partiraient de zéro. Cet article sur le pilotage à long terme du nucléaire développe ce fil en détail.
Trois questions sans réponse avant le premier béton
Le sommet de mars 2026 a renforcé une déclaration volontaire visant à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050. Il a été beaucoup moins précis sur les conditions opérationnelles du déploiement. Plusieurs questions institutionnelles restent à préciser pour les pays qui expriment un intérêt pour le nucléaire — en Afrique, en Amérique latine, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud-Est.
La première porte sur la propriété et la gouvernance des données d’exploitation en temps réel. Un réacteur génère en permanence des milliers de paramètres : température, pression, flux neutronique, état des circuits de refroidissement. La gestion de ces données suppose des systèmes informatiques robustes, des protocoles de souveraineté clairs sur leur stockage et des équipes capables de les interpréter. Dans certains modèles de déploiement, l’accès aux données d’exploitation peut rester entre les mains du fournisseur, ce qui peut créer une dépendance dont l’ampleur dépend des contrats.
La deuxième concerne la certification des opérateurs et les standards appliqués. La certification d’un opérateur de réacteur requiert en moyenne cinq à sept ans de formation initiale et de compagnonnage. Les capacités réglementaires varient fortement selon les pays ; plusieurs pays nouveaux doivent les développer, tandis que certains disposent déjà d’une expérience d’exploitation et de régulation nucléaire. Sans autorité nationale de sûreté compétente et indépendante, le pays ne peut exercer pleinement son contrôle réglementaire ; toutefois, la qualification opérationnelle des techniciens relève aussi de l’organisation exploitante, sous supervision réglementaire.
La troisième porte sur le financement de la maintenance sur quarante ans contrainte budgétaire structurelle. Les centrales font l’objet de revues périodiques de sûreté, souvent décennales, mais cela ne se confond pas systématiquement avec un arrêt décennal de maintenance. La dette élevée et le coût du capital compliquent le financement énergétique dans de nombreux pays émergents ; les besoins de financement sur cycle de vie doivent être documentés projet par projet.
L’ambition des SMR ne simplifie pas l’équation institutionnelle
Les réacteurs modulaires de petite taille (SMR) sont souvent présentés comme la réponse adaptée au contexte des pays en développement : coût initial réduit, empreinte physique plus petite, possibilité de les connecter à des réseaux électriques moins robustes que ceux qu’exige un grand réacteur de 1 000 MW. Plusieurs pays explorent activement ces options — en Afrique, le Ghana et l’Égypte ; en Amérique latine, la Colombie, dont les documents de planification gouvernementaux prévoient le déploiement d’un SMR de 300 MW d’ici 2035 ; en Asie, l’Indonésie et les Philippines.
Mais la promesse de simplicité opérationnelle des SMR mérite d’être examinée avec soin. Un SMR reste un réacteur nucléaire. Il exige un cadre national de sûreté complet, avec des adaptations réglementaires et une approche proportionnée à sa conception ; ses opérateurs doivent être formés et autorisés, et sa maintenance ainsi que sa gestion du vieillissement dépendent de sa conception. Certains concepts de microréacteurs sont assemblés en usine, transportables et conçus pour réduire fortement les besoins de maintenance sur site ; les responsabilités effectives d’exploitation et de maintenance dépendent toutefois du modèle réglementaire et des contrats. Pour un pays soucieux de sa souveraineté énergétique, c’est un arbitrage qui mérite d’être formulé explicitement, pas glissé dans les clauses techniques d’un contrat.
Le Chili illustre bien ce paradoxe réglementaire. Le pays opère deux réacteurs de recherche depuis les années 1970. Selon sa Commission nationale de l’énergie nucléaire, il n’existe pas de barrières réglementaires à l’installation nucléaire, mais le développement requiert des modifications du cadre juridique et la garantie que les autorités nationales de sûreté exercent leurs fonctions de manière effectivement indépendante. En d’autres termes : la porte technique est ouverte, la maison institutionnelle reste à bâtir.
L’Afrique du Sud comme modèle d’avertissement, les Émirats comme contre-exemple
L’Afrique du Sud est le cas le plus instructif sur le continent africain, justement parce qu’elle possède déjà de l’expérience. Eskom a opéré Koeberg pendant quatre décennies. Et pourtant, le pays part d’une situation structurellement difficile pour tout projet d’expansion nucléaire.
L’IRP 2025 ne prévoit pas explicitement un passage de 17 GW à plus de 45 GW de renouvelables d’ici 2030 ; ses trajectoires de nouvelles capacités sont principalement présentées à partir de 2031. Il faut d’abord établir un taux de pertes vérifié et distinguer les pertes techniques, les pertes commerciales et l’électricité non facturée. Le déploiement de production, y compris nucléaire, doit être coordonné avec des investissements dans les réseaux et la réduction des pertes ; l’un ne remplace pas l’autre. La qualité du réseau est une condition importante du programme nucléaire, parmi plusieurs priorités institutionnelles et techniques interdépendantes.
À l’opposé du spectre se trouvent les Émirats arabes unis — et le contraste mérite d’être étudié sérieusement. Barakah, la première centrale nucléaire du monde arabe, fonctionne aujourd’hui avec quatre réacteurs. Ce n’est pas seulement un succès technologique : c’est un succès de gouvernance opérationnelle. L’autorité de régulation (FANR) est aujourd’hui composée à 70 % de nationaux émiratis. Les opérateurs émiratis ont suivi des programmes intensifs de formation en Corée du Sud avant de prendre en charge l’exploitation. La transition a été rendue possible par une stratégie explicite : d’abord recourir à l’expertise étrangère, puis investir massivement dans la formation et le développement du leadership national, avec des indicateurs de progression contractualisés dès le départ. Ce modèle n’est pas transposable clé en main — les Émirats disposaient de ressources financières considérables et d’une tradition de grands projets d’infrastructure. Mais il démontre qu’un pays sans passé nucléaire peut construire une capacité opérationnelle souveraine, à condition de traiter la question institutionnelle avant la question technologique.
Les besoins de compétences doivent être évalués selon les pays et les projets. Former un ingénieur nucléaire prend dix ans entre le cursus initial et la qualification opérationnelle complète. Les gouvernements qui attendent d’avoir signé le contrat de construction pour lancer les filières de formation risquent d’avoir des réacteurs sans opérateurs qualifiés au moment de la mise en service.
Quelle architecture institutionnelle permet de passer d’une grille défaillante à une exploitation nucléaire stable
L’enjeu prospectif central pour la décennie 2035-2045 est d’identifier quels pays auront réellement la capacité d’exploiter un réacteur de manière sûre et souveraine à cet horizon, et ce qui les distinguera des autres. La question est aussi pertinente pour le Ghana ou l’Égypte que pour la Colombie, les Philippines ou la Jordanie — qui affine en 2026 un appel d’offres pour un SMR destiné à la production d’électricité et au dessalement de l’eau de mer.
Un premier scénario serait celui de la dépendance prolongée. Des réacteurs seraient construits et mis en service, mais l’opération resterait sous contrôle contractuel du fournisseur pendant une longue période. Cette trajectoire est techniquement viable et produit de l’électricité.
Un contrôle prolongé du fournisseur limite la souveraineté opérationnelle en l’absence de transferts effectifs de compétences, de données et de responsabilités à l’exploitant national. Il crée une dépendance si les capacités nationales et les transferts contractuels restent insuffisants. Les modalités de contrôle opérationnel dépendent des contrats négociés entre les États et les fournisseurs.
Un second scénario serait celui de la montée en compétence structurée. Il supposerait plusieurs décisions prises avant toute mise en chantier. Premièrement, la création ou le renforcement d’une autorité de sûreté nationale compétente, suffisamment financée et juridiquement indépendante dans l’exercice de ses fonctions, notamment à l’égard des exploitants et organismes de promotion ; elle devrait pouvoir autoriser ou certifier les personnels et activités réglementés selon le droit national. Deuxièmement, le lancement de filières de formation d’ingénieurs nucléaires, en partenariat avec des universités et des opérateurs étrangers. Troisièmement, la négociation de contrats précisant la propriété des données d’exploitation et faisant du transfert de compétences un livrable contractuel vérifiable.
Ce second scénario est plus lent. Il peut retarder la date de mise en service par rapport à un déploiement immédiat. Mais il peut contribuer à créer un actif énergétique durable et à renforcer les capacités nationales d’exploitation. Une mise en service entre 2040 et 2045 peut être envisageable dans certains cas, mais aucun calendrier général ne peut être déduit du cadre de l’AIEA.
Entre ces deux scénarios, les signaux à surveiller sont peu nombreux mais déterminants. La création d’une autorité de sûreté dotée d’un budget propre et d’un statut indépendant est un indicateur solide de sérieux institutionnel. Le lancement de partenariats de formation avec des opérateurs de référence, que ce soient EDF, Korea Hydro & Nuclear Power ou l’agence de sûreté de l’AIEA, est un deuxième signal. Et la nature des clauses de propriété des données dans les avant-contrats en cours de négociation est probablement le signal le plus informatif et le moins visible. La Colombie, en adoptant en 2024 son premier projet de loi complet sur la sûreté nucléaire, a posé une première pierre dans cette direction. La plupart de ses voisins et homologues n’en sont pas là.
La comparaison avec d’autres secteurs à forte intensité institutionnelle est utile ici. Le déploiement de la téléphonie mobile en Afrique a réussi parce que les régulateurs des télécommunications existaient, que les fréquences étaient attribuées de manière transparente, et que les opérateurs locaux ont progressivement monté en compétence. Les échecs des grands projets d’infrastructure ont, eux, souvent suivi le même schéma : technologie importée, opération déléguée, compétence locale jamais construite. Les dynamiques de transfert de compétences dans d’autres contextes industriels illustrent l’importance de l’environnement institutionnel dans les résultats des projets technologiques.
Les acteurs qui construisent les fondations
Des institutions travaillent déjà sur ces questions, sans faire les manchettes. L’AIEA travaille avec plus de vingt pays africains intéressés par le nucléaire ; en mars 2025, elle avait conduit onze missions INIR dans neuf pays africains dans le cadre de son programme Milestones, qui identifie les prérequis institutionnels avant toute décision de construction. Le programme Milestones et les missions INIR aident les pays à identifier des lacunes réglementaires et infrastructurelles ; il faut documenter séparément la chronologie avec chaque accord commercial. L’AIEA a par ailleurs lancé en 2026 une coopération technique sur la planification SMR avec plusieurs pays d’Amérique latine.
Du côté des financeurs, le paysage a évolué de façon notable depuis 2025. La Banque mondiale a mis fin à des décennies d’exclusion du nucléaire de ses financements, en s’associant à l’AIEA pour soutenir les SMR, les mises à niveau de réseaux et les prolongations de réacteurs existants. La Banque asiatique de développement a actualisé sa politique énergétique pour inclure le nucléaire et noué un partenariat avec l’AIEA pour les pays d’Asie et du Pacifique explorant cette option. La Banque de développement de l’Amérique latine et des Caraïbes (CAF) a également conclu un accord avec l’AIEA dans le même sens. Ces évolutions sont notables parce que l’absence de financement du cycle de vie complet est précisément l’angle mort qui transforme les bons projets en charges non anticipées.
La question déterminante est la suivante : les gouvernements qui signent aujourd’hui des accords-cadres nucléaires avec des fournisseurs étrangers y incluent-ils un volet contraignant de transfert de compétences, assorti d’indicateurs vérifiables et de pénalités en cas de non-respect. La présence d’un tel volet peut éclairer les conditions de développement du nucléaire dans les pays émergents. L’expérience émiratie montre que c’est possible. Elle montre aussi que cela prend du temps, coûte cher en amont, et suppose une volonté politique soutenue sur deux décennies — non sur un mandat.
Sources
- Crux Investor, Nuclear Energy Summit Signals Long-Term Demand Growth, Global Nuclear Policy Coordination and Uranium Market Expectations, mars 2026, https://www.cruxinvestor.com/posts/nuclear-energy-summit-signals-long-term-demand-growth-global-nuclear-policy-coordination-and-uranium-market-expectations
- Agence internationale de l’énergie, World Nuclear Outlook 2026
- Cour des comptes (France), Rapport sur la gestion du parc nucléaire d’EDF, 2025
- Agence internationale de l’énergie atomique, Milestones in the Development of a National Infrastructure for Nuclear Power (programme en cours)
- Afrique du Sud, Integrated Resource Plan 2025 (Département des ressources minérales et de l’énergie)
- Energy for Growth Hub, 2026 Update: Who in Latin America is Ready for Nuclear Power?, juillet 2026, https://energyforgrowth.org/article/2026-update-who-in-latin-america-is-ready-for-nuclear-power/
- Mondaq / Gowling WLG, The UAE’s Nuclear Transformation: Lessons from Barakah and Beyond, février 2026
- Élysée / Présidence de la République française, Déclaration sur le financement de l’énergie nucléaire, 10 mars 2026, https://www.elysee.fr/en/emmanuel-macron/2026/03/10/statement-on-nuclear-financing
- RSIS, Nuclear Energy’s New Momentum: Can World Capacity Triple by 2050?, mars 2026
- AIEA, Rapport d’ensemble sur la technologie nucléaire 2025, GC(69)/INF/9