Sous le scénario SSP5-8.5, l’étude projette que le nombre de grandes villes dépassant 29 °C de température annuelle moyenne passerait de 17 sur 2011-2040 à 217 sur 2071-2100. Ce saut concentre le risque dans des villes aux capacités de réponse variables.

L’essentiel

  • Entre 2071 et 2100, 320 millions de résidents vivront dans des villes dépassant le seuil de 29 °C de température annuelle moyenne, contre 17 villes concernées en 2011-2040 (NCBI/Nature Climate Change).
  • Le risque ne se distribue pas uniformément : les villes qui cumulent les températures les plus élevées sont aussi celles dont la capacité d’adaptation est la plus faible.
  • Là où les assurances se retirent et où les prix immobiliers s’effondrent, le départ cesse d’être un choix pour devenir une contrainte économique.
  • Les décisions d’infrastructure prises entre 2025 et 2040 détermineront qui peut rester : selon les Nations Unies, 1 800 milliards de dollars d’investissement en adaptation éviteraient 7 100 milliards de coûts futurs.
  • La gouvernance des migrations climatiques reste un angle mort du droit international.

217 villes, mais pas les mêmes problèmes

Le chiffre frappe par sa brutalité. Dix-sept villes dépassaient 29 °C de température annuelle moyenne sur la période 2011-2040. Entre 2071 et 2100, l’étude de Scientific Reports projette 217 villes au-delà de 29 °C sous SSP5-8.5. Soit douze fois plus. Jusqu’à 320 millions de personnes pourraient vivre en 2100 dans des villes dépassant 29 °C de température annuelle moyenne, dans le scénario SSP5-8.5.

Mais le chiffre global masque une géographie. Ces 217 villes ne sont pas Los Angeles et Toronto. Selon l’étude, les populations projetées sont surtout concentrées dans des villes d’Asie, d’Afrique et, dans une moindre mesure, d’Amérique du Sud. Des régions où la chaleur de base est déjà élevée, où l’infrastructure urbaine reste fragile, et où les filets de protection sociale sont minces. La coïncidence entre intensité du risque et faiblesse de la capacité d’adaptation n’est pas un accident statistique.

Elle est le produit de siècles d’investissements différenciés.

L’étude croise principalement projections de température, population et morphologie urbaine ; elle ne construit pas un ratio température/capacité d’adaptation. L’adaptation et les déplacements résultent d’interactions entre aléas climatiques, inégalités, infrastructures, institutions, revenus, politiques publiques et possibilités de mobilité.

La chaleur comme solvant économique

Il faut comprendre comment la chaleur détruit une économie locale avant de comprendre pourquoi elle déplace des populations.

Le premier mécanisme est la productivité. Une température de bulbe humide proche de 35 °C constitue un danger extrême pour la thermorégulation, mais il n’existe pas un seuil universel unique au-delà duquel toute évacuation de chaleur devient impossible. À des niveaux très élevés de chaleur et d’humidité, le travail extérieur devient extrêmement dangereux et nécessite réduction de l’effort, pauses, ombre, eau et parfois arrêt du travail ; le seuil n’est pas universellement fixé à 35 °C. L’agriculture, la construction, la logistique portuaire : des secteurs entiers s’arrêtent. Dans les villes déjà proches de ce seuil, quelques degrés supplémentaires ne déplacent pas la courbe de productivité, ils la font tomber.

Le deuxième mécanisme est l’assurance. Les assureurs calculent leur exposition sur des distributions de risque historiques. Quand ces distributions bougent durablement, les primes montent, puis les acteurs se retirent. On l’observe déjà aujourd’hui dans des villes côtières américaines ou australiennes frappées par des événements climatiques répétés. En Floride, plusieurs grands assureurs ont cessé de renouveler des contrats résidentiels.

C’est un signal précurseur de ce qui attend les zones les plus exposées : quand l’assurance disparaît, le crédit hypothécaire suit. Et quand le crédit hypothécaire disparaît, les prix immobiliers s’effondrent.

Le troisième mécanisme est l’immobilier. Une propriété dans une zone que les assureurs fuient et que les banques refusent de financer perd sa valeur par à-coups. Les ménages qui partent en premier récupèrent encore une fraction de leur capital. Ceux qui restent, faute de ressources pour partir, voient leur patrimoine s’évaporer sans pouvoir se repositionner ailleurs.

Le rôle structurant du capital immobilier dans l’économie des ménages rend ce mécanisme particulièrement destructeur pour les classes moyennes des pays en développement, dont l’essentiel de la richesse accumulée prend cette forme.

Les populations qui quittent ces zones partent d’un endroit devenu trop coûteux à vivre, au sens littéral du terme, sans nécessairement rejoindre un endroit meilleur.

L’adaptation : effets et bénéficiaires

L’adaptation au climat urbain existe. Elle prend des formes concrètes : végétalisation des toitures et des espaces publics pour réduire l’effet d’îlot de chaleur, revêtements de sol réfléchissants, réseaux de climatisation collective alimentés par du renouvelable, réorganisation des horaires de travail, systèmes d’alerte précoce, accès universel aux espaces rafraîchis. Singapour dépense depuis trente ans dans ces dispositifs. Certaines villes japonaises ont refait leur voirie avec des matériaux absorbants. Des projets pilotes de forêts urbaines denses existent à Medellin, à Melbourne, à Montpellier.

Ces solutions marchent. Mais elles coûtent. Et leur coût est précisément hors de portée des villes qui en ont le plus besoin.

Le Forum économique mondial estime à 50 % la perte potentielle de valeur des actifs d’infrastructure non adaptés d’ici 2050 dans les zones à fort risque climatique. Le PNUE cite un investissement cumulé de 1 800 milliards USD dans l’adaptation sur 2020-2030 ; il ne chiffre pas à 1 800 milliards USD par an l’investissement nécessaire pour obtenir les 7 100 milliards USD de bénéfices. L’équation est favorable. Mais elle présuppose des États capables d’investir à horizon long, des marchés de capitaux publics ou privés prêts à financer des actifs à trente ans, et une gouvernance locale suffisamment stable pour exécuter des plans pluriannuels.

Ces conditions existent à Copenhague, à Séoul, à Dubaï. Elles sont plus fragiles à Dacca, à Lagos, à Karachi. Plusieurs villes disposent de faibles marges fiscales face à des risques climatiques croissants. Le rapport entre besoins et capacités est inversé.

Ce déséquilibre traverse aussi l’intérieur des villes riches. Dans les métropoles du Nord global, les îlots de chaleur les plus intenses se superposent systématiquement aux quartiers les plus pauvres : moins de végétation, plus de béton, logements moins bien isolés, accès limité à la climatisation. La chaleur amplifie les inégalités préexistantes à l’intérieur même des villes qui peuvent globalement s’adapter.

Les décisions de 2025-2040 dessineront la carte de 2100

La fenêtre entre aujourd’hui et 2040 est celle qui compte. Les infrastructures construites aujourd’hui influenceront fortement l’habitabilité et les possibilités de rester à long terme, parmi d’autres déterminants majeurs.

Un bâtiment résidentiel construit aujourd’hui a une durée de vie de cinquante à soixante-dix ans. Un système de transport urbain, soixante ans. Un réseau d’eau, plus d’un siècle. Les villes qui investissent maintenant dans des infrastructures conçues pour un climat à +3 ou +4 °C préservent leur habitabilité future. Celles qui construisent à l’ancienne norme, faute de financement ou de vision, créent des actifs bloqués : des équipements qui deviendront inutilisables avant la fin de leur vie théorique.

La politique climatique internationale rejoint ici la politique du développement. Le financement de l’adaptation dans les pays vulnérables est une décision sur la géographie humaine du siècle prochain. Les engagements pris dans les négociations climatiques, notamment le fonds pour les pertes et dommages acté à la COP27 et le fonds pour l’adaptation longtemps sous-capitalisé, visent précisément à fournir à ces villes la capacité d’investir à temps.

Les signaux sont mitigés. Le financement de l’adaptation reste largement en deçà des besoins identifiés. Les pays développés ont tardé à atteindre l’objectif de 100 milliards USD annuels de financement climatique pour les pays en développement ; cet objectif couvrait l’atténuation et l’adaptation, pas l’atténuation seule. Les mécanismes de financement innovants, fonds de garantie, obligations climatiques, partenariats public-privé orientés vers la résilience, existent mais opèrent encore à trop petite échelle.

La gouvernance des migrations face au risque climatique

La géographie du risque différencié pose une question politique centrale : celle de la mobilité. Des dizaines de millions de personnes pourraient ne plus pouvoir rester là où elles vivent. Les règles d’accueil, les droits associés et les destinations restent à définir.

Le droit international des réfugiés, construit après 1945, ne reconnaît pas les causes environnementales comme fondement de la protection. Une personne déplacée exclusivement par la dégradation thermique et économique ne bénéficie pas automatiquement du statut de réfugié au titre de la Convention de 1951, mais d’autres protections peuvent parfois s’appliquer selon le contexte. La Convention de Genève protège celui qui fuit une persécution. Elle est silencieuse sur celui qu’une chaleur structurelle expulse progressivement de son lieu de vie.

Quelques pays commencent à combler ce vide par la voie bilatérale. La Nouvelle-Zélande offre une voie de résidence spécifique à certains ressortissants du Pacifique via la Pacific Access Category, mais celle-ci n’est pas un visa de protection climatique ou de relocalisation due à la submersion. L’Union africaine travaille à des cadres régionaux de mobilité interne liée au climat. Ces initiatives sont utiles. Elles restent ponctuelles et sans garantie de droits.

La question institutionnelle est plus profonde. Des cadres scientifiques, sanitaires et de gestion des risques permettent déjà d’évaluer les composantes de l’inhabitabilité urbaine. Les règles de répartition du financement des déplacements climatiques restent fragmentées et insuffisamment contraignantes. Les conditions d’accueil des personnes déplacées par le climat sont couvertes de manière partielle et fragmentée par des cadres existants ; il n’existe pas de régime international unifié spécifique.

La façon dont les sociétés organisent leurs institutions détermine leur capacité à absorber les chocs : les migrations climatiques à grande échelle testeront ces institutions comme peu d’événements l’ont fait.

L’enjeu dépasse le seul plan humanitaire. Des flux migratoires non anticipés et non gouvernés peuvent produire des tensions politiques susceptibles de fragiliser les politiques climatiques. Une gouvernance proactive des mobilités climatiques, construite avant que les flux soient massifs, est à la fois plus efficace et moins coûteuse qu’une gestion de crise.

Les villes qui expérimentent l’adaptation à grande échelle

Plusieurs villes dans les zones à risque élevé ne se contentent pas d’attendre. Elles expérimentent, souvent avec peu de ressources, des solutions qui méritent attention.

Chennai, en Inde, confrontée à des vagues de chaleur de plus en plus intenses et à un stress hydrique sévère, a déployé un réseau de centres de rafraîchissement publics gratuits dans les quartiers populaires, couplé à un système d’alerte SMS. L’impact direct sur la mortalité lors des pics de chaleur est documenté, même si l’infrastructure reste fragile.

Medellín, en Colombie, a réduit la température moyenne de certains corridors urbains de jusqu’à 4 °C grâce à des « corridors verts » reliant les parcs et les toitures végétalisées. Un programme municipal, financé en partie par la coopération internationale, a permis de massifier des solutions qui, individuellement, existent partout dans le monde mais ne passent jamais à l’échelle.

Le Rwanda disposait déjà d’un code national de construction de 2019 comportant des exigences de conception passive et de confort thermique ; une norme technique de 2021 traite des actions thermiques sur les bâtiments. Le coût supplémentaire à la construction est estimé à 5-8 % ; le coût en énergie de climatisation évité sur la durée de vie du bâtiment est plusieurs fois supérieur.

Ces exemples partagent une caractéristique : ils reposent sur une volonté politique locale forte, souvent soutenue par un financement international ciblé. Ils montrent que l’adaptation à bas revenu est possible. Ils montrent aussi qu’elle reste conditionnelle à des ressources et une gouvernance que beaucoup de villes concernées n’ont pas encore.

La mobilité comme droit, pas comme fatalité

L’image de 217 villes à 29 °C en 2100 peut décourager. Elle ne devrait pas. La plupart de ces villes ont encore cinquante ans pour prendre des décisions qui modifieront leur trajectoire. La fenêtre se ferme, mais elle reste ouverte.

La question centrale n’est pas si les populations des zones les plus exposées devront bouger, mais si ce mouvement sera organisé ou subi, anticipé ou subi, financement public ou appauvrissement privé. Une ville qui planifie aujourd’hui ses infrastructures, forme ses techniciens municipaux au design bioclimatique, négocie des accords de mobilité régionale et accède aux fonds d’adaptation internationaux peut réduire substantiellement le nombre de ses habitants contraints à partir.

Ce qui reste à construire, à l’échelle internationale, c’est le cadre qui permet à ces villes de ne pas faire face seules à une inégalité qu’elles n’ont pas créée. Les économies riches ont contribué de manière très importante aux émissions cumulées historiques et disposent généralement de capacités d’adaptation plus élevées, mais l’attribution majoritaire des émissions cumulées futures du scénario SSP5-8.5 exige une analyse quantitative distincte. Le financement de l’adaptation des villes vulnérables est une composante essentielle, avec la réduction des émissions, la planification, les services publics et une gouvernance équitable, du maintien de l’habitabilité.


Sources

  1. NCBI / Nature Climate Change – Étude sur les villes dépassant 29 °C de température annuelle moyenne entre 2071 et 2100 : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12457604/
  2. Nations Unies – Rapport sur le financement de l’adaptation climatique (1 800 milliards / 7 100 milliards de coûts évités) : Programme des Nations Unies pour l’environnement, Adaptation Gap Report, PNUE, édition 2023
  3. Forum économique mondial – Estimation de la perte de valeur des actifs d’infrastructure non adaptés d’ici 2050 : WEF, The Global Risks Report 2025
  4. UNHCR – Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés : https://www.unhcr.org/fr/