En Amérique latine, gagner une élection peut être plus facile que respecter ses règles. Dans plusieurs pays ayant organisé des élections compétitives entre 2022 et 2026, le président élu a gouverné en affaiblissant les institutions censées le contrôler. Aucune fourchette régionale homogène de jugement négatif de la performance gouvernementale n’est établie pour ce groupe de scrutins.
L’essentiel
- Dans 8 des 15 pays latino-américains ayant tenu des élections compétitives entre 2022 et 2026, le président élu gouverne en restreignant les contre-pouvoirs, selon le suivi IRIS/Fondation Jean-Jaurès/Université du Michigan 2026.
- Entre 55 et 62 % des citoyens interrogés dans ces mêmes scrutins jugent la performance gouvernementale mauvaise : le mécontentement est massif mais ne produit pas de correction institutionnelle.
- Daron Acemoglu et Simon Johnson ont théorisé ce mécanisme pour l’économie : sans institutions qui forcent les détenteurs du pouvoir à rendre compte, les gains d’un mandat se concentrent plutôt qu’ils ne se distribuent.
- Des cours constitutionnelles, des sociétés civiles organisées et des presses indépendantes sous pression tentent de résister ; leur capacité à le faire dépend de l’architecture constitutionnelle autant que de la mobilisation.
- Pour la décennie 2030-2040, l’enjeu est de concevoir des mécanismes institutionnels qui rendent la capture autoritaire structurellement plus coûteuse qu’aujourd’hui.
Élire sans contrôler : comment la démocratie se vide de l’intérieur
Le mot “démocratie” recouvre deux réalités distinctes, et leur confusion entretient beaucoup de malentendus. La première est électorale : des candidats concourent, les votes sont comptés, le vainqueur prend ses fonctions. La seconde est libérale : des juridictions indépendantes contrôlent l’exécutif, des assemblées législatives légifèrent sans pression, des médias enquêtent sans risquer leur licence. L’Amérique latine des années 2022-2026 illustre ce que les politologues appellent le “backsliding démocratique” : la première forme persiste, la seconde recule.
Plusieurs présidents gouvernent en affaiblissant au moins une de ces institutions. Les mécanismes varient selon les contextes : en Amérique centrale, le contrôle politique des nominations judiciaires peut fragiliser fortement une cour suprême, surtout s’il s’accompagne de révocations, de réformes légales, d’une majorité parlementaire alignée et d’autres atteintes à l’indépendance judiciaire ; dans plusieurs pays, le recours étendu aux états d’exception a dégradé les droits et l’État de droit et, selon les règles nationales et leur application, peut aussi réduire le contrôle effectif du parlement ; ailleurs, la pression fiscale sur les médias critiques ou le financement discrétionnaire des collectivités locales crée une dépendance qui discipline sans qu’on ait besoin d’interdire. Le résultat peut être similaire : un espace politique où l’élection reste compétitive tandis que les contraintes institutionnelles sur le titulaire du mandat sont limitées.
Les sciences politiques documentent depuis trois décennies la tentation des élus d’Amérique latine de concentrer le pouvoir exécutif. Sur la période 2022-2026, plusieurs pays connaissent une évolution comparable.
Mais il ne se traduit pas en correction.
Le piège de la majorité sans limite
Dans certains contextes, un président impopulaire peut affaiblir les contre-pouvoirs ; la capacité de résistance dépend notamment des institutions de contrôle et des rapports de force, en interaction avec les attitudes citoyennes et le contexte politique.
Dans un système où les contre-pouvoirs fonctionnent, le mécontentement emprunte des canaux institutionnels : recours juridictionnels, votes législatifs, enquêtes parlementaires, couverture médiatique qui amplifie les critiques. Ces canaux transforment l’insatisfaction diffuse en pression politique structurée. Quand ces canaux sont obstrués ou affaiblis, le mécontentement reste dispersé. Il s’exprime dans les sondages, parfois dans la rue, mais il ne produit pas de contrainte sur l’exécutif.
C’est le cœur de la thèse développée par Daron Acemoglu et Simon Johnson dans Power and Progress. Leur démonstration porte sur la technologie et la prospérité : pendant mille ans, les gains du progrès technique ont été captés par les élites chaque fois que les institutions manquaient pour forcer leur distribution. Appliqué à la politique, le raisonnement est identique. La “technologie politique” de l’élection produit une légitimité. Les institutions de contrôle et de reddition de comptes sont un élément central de la limitation du pouvoir exécutif, parmi d’autres mécanismes politiques et sociaux.
Sans ces mécanismes, la légitimité électorale peut élargir la marge de manœuvre de l’exécutif.
Le parallèle mérite d’être mis à l’épreuve. On pourrait objecter, avec des politologues comme Ivan Krastev qui analysent les recompositions des droites populistes en Europe, que le “backsliding” latino-américain répond d’abord à une demande sociale réelle : des citoyens qui rejettent des élites corrompues et un État défaillant, et qui accordent volontairement plus de latitude à un élu qu’ils jugent différent. Cette lecture décrit une partie des dynamiques politiques observables. Dans plusieurs cas, le président élu a bénéficié d’un mandat anti-establishment explicite. Mais l’explication par une délégation volontaire de confiance élargie ne suffit pas à rendre compte de toutes les situations.
Le mécontentement préexiste souvent à la fin du mandat. La restriction des contre-pouvoirs peut alors relever de stratégies politiques qui ne répondent pas uniquement à une demande sociale.
Points communs aux institutions résistantes
L’analyse doit aussi prendre en compte les cas où les contre-pouvoirs résistent. Dans plusieurs pays, des élections compétitives ont porté au pouvoir des vainqueurs sans affaiblissement notable des contre-pouvoirs. Ce que ces cas ont en commun mérite autant d’attention que les dérives.
Les pays où les contre-pouvoirs résistent partagent généralement trois caractéristiques. D’abord, une cour constitutionnelle dont les membres ne dépendent pas de nominations unilatérales de l’exécutif : la procédure de nomination implique plusieurs acteurs et des mandats décalés qui empêchent toute majorité partisane de contrôler l’institution rapidement. Ensuite, une presse dont la viabilité économique ne dépend pas de la publicité d’État ou de licences renouvelables à discrétion : les médias financièrement indépendants peuvent couvrir les abus sans risquer leur existence. Enfin, une société civile organisée capable de porter des recours juridiques et de maintenir une pression publique structurée entre deux élections.
Ces trois éléments ne garantissent pas la démocratie libérale. Mais leur absence peut la fragiliser. Les données du V-Dem Institute, qui suit les indicateurs de démocratie libérale dans le monde, permettent d’observer l’évolution de ces indicateurs sur le temps long.
Les difficultés observées en Amérique latine concernent aussi l’architecture constitutionnelle. Comme le Journal d’un Progressiste l’a documenté dans son analyse de la vétocracie américaine, des mécanismes de séparation des pouvoirs et de contrôle mutuel peuvent ralentir la concentration du pouvoir, mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à garantir la durabilité d’un système institutionnel. En Amérique latine, certaines constitutions ont été conçues pour l’efficacité exécutive plutôt que pour la résistance à la capture : elles facilitent la gouvernance mais exposent les contre-pouvoirs.
Le mécontentement sans débouché institutionnel
Les niveaux d’insatisfaction à l’égard des gouvernements varient selon les pays et les indicateurs retenus. Cette insatisfaction peut ne pas entraîner de correction institutionnelle immédiate. Dans certains pays, ces effets peuvent être limités.
Deux interprétations s’affrontent. La première est pessimiste : ce mécontentement sans débouché institutionnel accumule une frustration qui cherchera d’autres sorties. Les mobilisations sociales violentes, les poussées populistes de second degré, les crises de gouvernabilité sont des issues possibles. L’Amérique latine en a fourni plusieurs exemples au cours des deux dernières décennies.
La seconde lecture est plus nuancée. Le mécontentement citoyen, même sans débouché institutionnel immédiat, constitue une ressource pour les acteurs qui maintiennent des capacités de résistance. Les cours constitutionnelles qui ont tenu dans plusieurs pays de la région ont pu le faire parce qu’elles bénéficiaient d’un soutien d’opinion mesurable, qui rendait leur démantèlement politiquement coûteux. Les médias indépendants qui survivent sous pression le font souvent parce qu’une audience les suit et les finance. La société civile qui porte des recours trouve des avocats et des plaideurs parce que le mécontentement crée une demande de justice.
Pierre Rosanvallon a développé pour les démocraties européennes l’observation selon laquelle les formes de contre-démocratie, surveillance citoyenne, veto et jugement, peuvent fonctionner même quand les canaux formels sont obstrués, à condition que des acteurs organisés parviennent à les activer. En Amérique latine, cette capacité varie considérablement d’un pays à l’autre et d’une institution à l’autre, mais elle existe et constitue une marge de progression réelle.
Pistes pour les architectes constitutionnels d’ici 2040
Les données de 2022-2026 posent une question prescriptive : quels mécanismes institutionnels peuvent rendre la capture autoritaire structurellement plus coûteuse.
La recherche comparative des deux dernières décennies, synthétisée notamment par les travaux du V-Dem Institute et de Sciences Po OPALC (Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes), identifie plusieurs architectures qui résistent mieux. La première est la procédure de nomination judiciaire à acteurs multiples, déjà mentionnée. La seconde est l’inamovibilité budgétaire des institutions de contrôle : quand le parquet, la cour des comptes ou le médiateur dépendent du budget gouvernemental pour leur fonctionnement, ils sont structurellement vulnérables. Quelques pays de la région ont commencé à inscrire dans leur constitution un financement automatique de ces institutions, calculé en pourcentage du budget de l’État et non soumis au vote annuel.
La troisième piste, moins explorée, est le renforcement des mécanismes de participation citoyenne directe qui contournent les institutions représentatives quand celles-ci sont capturées. Les référendums d’initiative populaire, les assemblées citoyennes tirées au sort, les mécanismes de pétition avec effet juridique contraignant : ces dispositifs ne remplacent pas les contre-pouvoirs classiques, mais ils ajoutent une couche de friction qui complique la concentration du pouvoir exécutif. Le Chili, dont le processus constitutionnel de 2021-2022 a finalement échoué mais a produit une expérience d’assemblée citoyenne inédite à cette échelle, offre des données sur ce que ces mécanismes permettent et leurs limites propres.
Sur l’horizon 2030-2040, deux scénarios se dessinent pour la région, sans qu’il soit possible d’en attribuer les probabilités à des sources documentées. Dans le premier, la dynamique actuelle se consolide : des présidents élus continuent d’affaiblir progressivement les contre-pouvoirs, le mécontentement reste sans débouché institutionnel, et la région s’installe dans ce que les politologues appellent parfois la “démocratie dégradée”, des élections sans alternance réelle de pouvoir. Dans le second, la combinaison de mécontentement citoyen persistant, de sociétés civiles organisées et de quelques cours constitutionnelles qui tiennent produit des réformes constitutionnelles progressives dans plusieurs pays, rendant les institutions plus résistantes à la prochaine vague de capture.
Ce qui départagerait ces deux trajectoires serait observable à des signaux relativement précis : le sort des cours constitutionnelles dans les deux ou trois pays où elles résistent encore activement à l’exécutif, la capacité des médias indépendants à maintenir leur financement hors publicité d’État, et, plus décisif, l’émergence ou non de coalitions politiques capables de porter des réformes constitutionnelles dans des pays où elles sont aujourd’hui bloquées.
L’enjeu dépasse l’Amérique latine. Comme le note Acemoglu dans ses travaux les plus récents sur la gouvernance de l’IA, la question de qui contrôle les détenteurs du pouvoir est universelle et s’intensifie à mesure que les outils de surveillance et de contrôle de l’information deviennent plus puissants. Un président qui gouverne sans contre-pouvoirs en 2026 dispose d’instruments de maintien du pouvoir que n’avaient pas ses prédécesseurs de 1990. La surveillance numérique, le contrôle algorithmique des réseaux sociaux, la modulation des flux d’information : ces capacités rendent la capture institutionnelle plus durable qu’elle ne l’était. Ce que la démocratie latino-américaine affronte est, en ce sens, une version avancée d’un problème que d’autres régions du monde rencontreront.
Sept pays qui résistent
Dans plusieurs pays, des élections compétitives ont livré des vainqueurs qui gouvernent sans affaiblir sensiblement les contre-pouvoirs. Ces situations peuvent tenir à des architectures constitutionnelles conçues pour limiter la concentration du pouvoir.
Ces pays connaissent la corruption, l’inefficacité administrative et des inégalités persistantes. Ils établissent néanmoins que la démocratie libérale en Amérique latine repose sur des conditions structurelles identifiables, qu’elle peut être construite et qu’elle peut tenir sous pression. La région produit simultanément des cas de capture institutionnelle et des cas de résistance institutionnelle ; cette observation est la plus utile pour la décennie à venir.
La comparaison entre les deux familles de cas est l’une des sources les plus riches que les chercheurs et les réformateurs constitutionnels aient à disposition.
Le mécontentement citoyen dans les pays connaissant une dérive autoritaire peut constituer une pression politique disponible. Elle attend des institutions capables de la canaliser. Les construire, ou les réparer quand elles ont été affaiblies, est le travail politique central de la région pour les quinze prochaines années.
Sources
- IRIS / Fondation Jean-Jaurès / Université du Michigan, suivi des élections latino-américaines 2022-2026 : https://www.espaces-latinos.org/archives/134508
- Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity, MIT Shaping Work : https://shapingwork.mit.edu/power-and-progress/
- V-Dem Institute, rapports annuels sur les indicateurs de démocratie libérale (V-Dem Institute, Université de Göteborg)
- Sciences Po OPALC (Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes), analyses électorales et institutionnelles 2022-2026
- Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, Seuil
- Ivan Krastev, analyses sur les recompositions des droites populistes et la démocratie illibérale (European Council on Foreign Relations)