Sept pays riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden viennent de franchir un seuil rarement atteint dans la diplomatie environnementale : une gestion conjointe, opérationnelle et financée, de leurs espaces marins partagés. L’initiative HESBERSGA, lancée le 1er juillet 2026 sous l’égide du PNUE et de l’organisation régionale PERSGA, avec le soutien du Fonds pour l’environnement mondial, couvre désormais une part significative d’aires marines protégées et d’habitats côtiers. Le vrai test ne sera pas l’accord lui-même, mais ce qu’il produit pour les communautés de pêcheurs et les économies côtières qui dépendent de ces eaux.

L’essentiel

  • Sept États riverains gèrent conjointement un ensemble substantiel d’aires marines protégées dans la mer Rouge et le golfe d’Aden, une configuration régionale rare pour des eaux à souveraineté partagée.
  • L’initiative HESBERSGA, lancée le 1er juillet 2026, est portée par le PNUE et PERSGA avec un financement du Fonds pour l’environnement mondial (FEM).
  • Les habitats visés, récifs coralliens, mangroves, herbiers marins, sont à la fois des stocks de carbone, des zones de nurserie pour la pêche et des protections naturelles contre l’érosion côtière.
  • Le risque principal est la capture : si les droits d’accès à l’économie bleue sont absorbés par les acteurs industriels déjà organisés, les communautés locales resteront spectatrices d’une conservation qui ne les nourrit pas.
  • La continuité au-delà du financement initial du FEM et l’évolution mesurable de la biomasse dans les zones cogérées sont les deux signaux qui diront si ce cadre tient.

Une mer qui relie sept souverainetés et un seul écosystème

La mer Rouge n’est pas une mer ordinaire. Encaissée entre la péninsule arabique et la corne de l’Afrique, elle combine une température de surface parmi les plus élevées du monde, une salinité extrême et pourtant l’un des systèmes coralliens les mieux préservés de la planète. Les récifs de la mer Rouge ont montré une résistance au blanchissement thermique supérieure à ceux de l’Indo-Pacifique, une singularité biologique que les scientifiques attribuent à une adaptation génétique de longue date aux fluctuations thermiques. Ces récifs ne sont pas seulement un patrimoine naturel : ils sont une infrastructure productive pour plusieurs millions de personnes dont la subsistance dépend de la pêche artisanale.

Le problème est que cet écosystème traverse sept souverainetés. L’Arabie saoudite, le Yémen, la Jordanie, Djibouti, la Somalie, le Soudan et l’Égypte partagent des eaux dont les dynamiques biologiques ignorent les frontières maritimes. Un stock de poissons ne respecte pas les zones économiques exclusives. Une nappe de pollution plastique déversée depuis un port yéménite se retrouve dans les fonds saoudiens. Un récif dégradé côté soudanais compromet la nurserie de l’ensemble du bassin.

La gestion nationale isolée de ces espaces est structurellement insuffisante, et tous les États riverains le savent depuis longtemps.

PERSGA, l’organisation régionale créée à cet effet et officiellement établie en septembre 1995 via la Déclaration du Caire, existe précisément pour combler ce déficit de coordination. Mais pendant trois décennies, les capacités de l’organisation sont restées limitées par des financements discontinus et des conflits politiques qui ont paralysé toute ambition opérationnelle. L’initiative HESBERSGA représente un changement d’échelle : pour la première fois, un mécanisme de gestion commune dispose d’un cadre institutionnel, d’un financement structuré par le FEM et d’engagements formels des sept États sur des périmètres précis.

Des espaces cogérés d’envergure : portée concrète

Les aires marines protégées et les habitats côtiers concernés ne sont pas des périmètres abstraits. Ils correspondent à des écosystèmes avec des fonctions mesurables et des usages humains bien identifiés.

Les mangroves de la zone sont principalement concentrées en Érythrée, qui détient 41 % de la couverture totale, et en Arabie saoudite, qui en représente environ 35 %, suivies du Yémen. Djibouti ne possède que 0,83 km² de mangroves, la plus faible étendue de la région. Ces écosystèmes jouent trois rôles simultanément. Ils stockent du carbone à une densité plusieurs fois supérieure aux forêts terrestres. Ils protègent les côtes contre l’érosion et les tempêtes, une fonction qui prend une valeur croissante à mesure que la montée des eaux s’accélère.

Ils servent de zones de nurserie pour les espèces halieutiques qui alimentent la pêche artisanale locale. Leur dégradation est directement liée à des décisions d’aménagement côtier : aquaculture industrielle, développement portuaire, urbanisation littorale.

Une gestion commune donne aux États les moyens de résister, collectivement, aux pressions de développement que chacun peine à refuser pris séparément.

Les herbiers marins, moins visibles que les récifs ou les mangroves, sont peut-être les habitats les plus sous-estimés de la zone. Ils constituent la base alimentaire des dugongs, mammifères marins dont la mer Rouge abrite une population significative, et des tortues marines. Ils filtrent les nutriments en excès et contribuent à la transparence des eaux que requièrent les récifs coralliens. Leur disparition s’accélère depuis vingt ans sous l’effet conjugué de la pollution côtière et du mouillage anarchique des navires de plaisance et de commerce.

Le cadre de gestion commune porte sur des protocoles de surveillance partagés, des bases de données accessibles à l’ensemble des sept États et des mécanismes d’alerte en cas d’événement dégradant, déversement d’hydrocarbures, épisode de blanchissement corallien, surpêche localisée. La coordination opérationnelle, si elle se maintient, transforme le diagnostic d’un problème transfrontalier en réponse collective, ce que sept agences nationales agissant en parallèle ne peuvent pas accomplir.

Les communautés côtières, condition sine qua non

La conservation marine a une histoire chargée. Dans plusieurs régions du monde, la création d’aires protégées a expulsé des communautés de pêcheurs de zones qu’elles exploitaient depuis des générations, sans compensation, sans alternative économique, avec pour seul résultat une dégradation continuée par des acteurs industriels mieux équipés pour contourner les règles. Cette trajectoire porte un nom dans la littérature académique : le déplacement de conservation, ou “conservation displacement”. Elle est documentée en Afrique de l’Est, dans l’océan Indien et aux Caraïbes.

La mer Rouge est exposée à ce scénario. Les communautés côtières des États riverains, yéménites en premier lieu, mais aussi érythréennes, djiboutiennes, somaliennes, vivent pour beaucoup d’une pêche artisanale dont la pérennité dépend précisément des habitats que le programme entend protéger. L’objectif est d’en faire les bénéficiaires directs de la conservation. Plusieurs mécanismes existent pour y parvenir : droits d’usage préférentiels dans les zones cogérées, partage des revenus du tourisme de plongée et d’observation, programmes de gardiennage communautaire rémunérés, accès prioritaire aux pêcheries restaurées.

L’initiative HESBERSGA mentionne explicitement les communautés côtières parmi ses bénéficiaires visés. Mais la distance entre une mention dans un document de programme et des revenus effectivement distribués est longue, et jalonnée d’obstacles institutionnels. Les acteurs industriels, flottes de pêche lointaine sous pavillons de complaisance, opérateurs touristiques capitalisés, projets d’aquaculture offshore, sont structurellement mieux équipés pour se positionner sur les droits d’accès dès lors qu’un cadre de régulation se met en place. Leur capacité à naviguer dans les mécanismes de gouvernance dépasse celle des coopératives de pêche locales. Sans dispositifs explicites de partage des revenus, le risque de capture est réel.

La cartographie des parties prenantes dans les programmes de conservation européens montre que l’identification préalable des usagers locaux conditionne l’efficacité de la restauration. La mer Rouge n’est pas l’Europe, mais la leçon méthodologique vaut : les habitats ne se restaurent durablement que si les populations qui en dépendent ont intérêt à leur maintien.

Une architecture institutionnelle au-dessus d’une région fracturée

Parler de coordination entre l’Arabie saoudite, le Yémen, l’Érythrée, la Somalie et Djibouti sans nommer l’instabilité politique de la région serait naïf. Le Yémen est en guerre depuis 2015. La Somalie sort à peine d’une décennie de délitement institutionnel. L’Érythrée entretient des relations extérieures parmi les plus fermées du continent africain. La cohésion des sept dans un mécanisme de gouvernance commune est un pari sur la durée, pas un acquis.

Ce qui donne au cadre PERSGA sa résilience potentielle, c’est précisément son ancrage dans la coopération technique plutôt que dans la coopération politique. Les États qui partagent des protocoles de surveillance des herbiers et des bases de données d’espèces n’ont pas besoin d’être en accord sur leurs frontières terrestres pour le faire. La coordination fonctionnelle sur des objets concrets, un réseau de surveillance des récifs, une alerte partagée sur les déversements, un registre commun des navires de pêche opérant dans les zones protégées, peut survivre à des turbulences diplomatiques que des accords politiques de haut niveau ne traverseraient pas. La mer Baltique a montré qu’une coopération environnementale peut perdurer entre des États aux relations tendues : les échanges de données sur la qualité des eaux n’ont jamais cessé, même pendant les périodes de friction entre riverains.

Le financement du FEM est un autre facteur structurant. Il crée une contrainte externe de résultats qui oblige les États membres à maintenir une coordination minimale pour continuer à bénéficier des ressources. Le risque est inversé : une fois le financement initial épuisé, la question de la pérennité se posera de manière aiguë. Les programmes de coopération régionale maritime qui ont tenu dans le temps, comme OSPAR en Atlantique nord-est, ont tous développé des mécanismes de financement propres, déconnectés de la dépendance à un bailleur unique. PERSGA n’en est pas encore là.

Les dix prochaines années diront si ce pari tient

La période 2026-2036 sera décisive. Deux trajectoires se dessinent, et les signaux intermédiaires permettront de les distinguer.

Dans la première, les sept États maintiennent leur coordination au-delà du cycle de financement initial du FEM. Les données de surveillance des habitats, collectées et partagées en commun, permettent d’observer une reconstitution de la biomasse dans les zones où la pression de pêche a été régulée. Les communautés côtières accèdent à des revenus tirés de la conservation, gardiennage, écotourisme, pêcheries régénérées, qui leur donnent un intérêt direct au maintien du cadre. Dans ce scénario, l’économie bleue n’est pas un concept abstrait : elle est une source de revenu distribuée à des milliers de ménages dont les alternatives sont limitées. La cohésion institutionnelle de PERSGA s’en trouve renforcée, parce que des bénéficiaires concrets défendent politiquement sa continuité.

Dans la seconde trajectoire, le cadre tient sur le papier mais se vide de substance dans la pratique. Les droits d’accès aux zones protégées sont progressivement captés par des opérateurs mieux organisés, flottes industrielles sous régimes dérogatoires, consortiums touristiques adossés à des investisseurs du Golfe qui, comme le montre leur stratégie de diversification économique, cherchent à valoriser les ressources de la région. Les communautés locales, faute de dispositifs de protection explicites, se retrouvent exclues des bénéfices tout en subissant les contraintes d’usage. La protection reste nominale : les habitats ne se reconstituent pas parce que les pressions diffuses, pollution rurale, filets dérivants, ancrage non régulé, continuent sans que personne ne soit chargé d’y répondre localement.

Les deux scénarios partent du même point de départ mais n’ont pas la même probabilité. Ce qui les différencie tient à des choix de conception institutionnelle : les mécanismes de partage des revenus sont-ils définis avant ou après l’attribution des droits d’accès, les communautés locales sont-elles intégrées à la gouvernance opérationnelle de PERSGA ou seulement mentionnées dans les documents-cadres, et les protocoles de surveillance des habitats permettent-ils aux pêcheurs artisanaux de vérifier eux-mêmes l’état des zones qu’ils fréquentent.

Ce dernier point est peut-être le plus décisif. La donnée de suivi, l’état réel des récifs, la densité des herbiers, la biomasse des stocks de poissons dans les zones cogérées, est à la fois l’outil de pilotage du programme et la preuve de ses résultats pour les communautés. Un système de surveillance dont les données sont accessibles aux pêcheurs locaux, aux associations côtières et aux institutions académiques régionales crée une responsabilité collective que le rapport annuel d’un bailleur international ne peut pas remplacer. Des programmes de conservation marins en Indonésie et aux Philippines ont montré que l’appropriation communautaire des données de suivi transforme les habitants en gardiens actifs des habitats, plutôt qu’en sujets d’une régulation imposée de l’extérieur.

La gouvernance régionale comme pari sur la durabilité

L’accord de juillet 2026 laisse ouverte la question de la solidité d’une architecture de coopération sur des eaux qui servent aussi de voie de passage pour environ 12 à 15 % du commerce maritime mondial, certaines estimations allant jusqu’à 17 %.

La mer Rouge est à la fois un écosystème, une autoroute commerciale, une zone de tension entre des marines militaires présentes en nombre et un espace de transit pour les hydrocarbures du Golfe. La pression sur ses fonds et ses côtes est industrielle, pas seulement locale. Les déversements accidentels d’hydrocarbures, les ancrages de supertankers sur les récifs et la pollution diffuse des ports commerciaux sont des risques permanents que la gestion des aires marines protégées ne peut pas absorber seule.

Le cadre HESBERSGA est un cadre de conservation, pas un cadre de régulation du commerce maritime. Les deux sont distincts dans leurs mandats et leurs instruments. Mais la dégradation des habitats côtiers est en partie produite par des activités qui relèvent de l’Organisation maritime internationale et des réglementations nationales de navigation, pas de PERSGA. Une coordination qui ne touche pas ces sources de pression extérieure aura des effets limités sur les habitats côtiers les plus exposés, quelle que soit la qualité de sa gouvernance interne.

Pour les années à venir, PERSGA devra devenir un interlocuteur crédible dans les enceintes qui régulent ces pressions, en s’imposant comme une voix régionale sur les conditions d’exploitation d’une mer dont tous les riverains et utilisateurs dépendent.


Sources

  1. PNUE et PERSGA, Initiative HESBERSGA, communiqué du 1er juillet 2026
  2. PERSGA, Organisation régionale pour la conservation de l’environnement de la mer Rouge et du golfe d’Aden (persga.org)
  3. Fonds pour l’environnement mondial (FEM), Programme de conservation des mers régionales
  4. Communiqué officiel PNUE – lancement HESBERSGA (1er juillet 2026) 5.

Fiche projet GEF n°11050 – HESBERSGA 6. PERSGA – Site officiel (Overall Info) 7. OCDE/ITF – Red Sea Crisis: Impacts on global shipping 8. ScienceDirect – Mangrove distribution Red Sea (2022) 9. Frontiers in Marine Science – Red Sea Coral Reef (2020)