Pendant vingt ans, un chiffre a alimenté les débats sur le capitalisme contemporain : la part du revenu national qui revient aux travailleurs a reculé. Cette statistique, documentée sur presque tous les continents depuis le début des années 1980, est devenue le socle empirique d’une génération d’analyses, de propositions politiques et de mouvements sociaux. Elle a justifié des appels à taxer davantage le capital, à instaurer un revenu universel, à réduire le temps de travail. Elle a nourri les thèses d’économistes aussi différents que Thomas Piketty et des critiques de gauche du marché mondial.
Une analyse publiée en juin 2026 par Bruegel et adossée aux données de l’OCDE vient compliquer ce récit. Pas pour dire que le déclin n’a pas eu lieu — il a bien eu lieu — mais pour montrer que les instruments de mesure habituels l’ont gonflé, parfois massivement. Aux États-Unis, environ un tiers de la baisse mesurée serait un artefact statistique. Dans la plupart des économies avancées, si l’on remplace le PIB brut par le revenu net de la dépréciation du capital, la tendance s’atténue très fortement, voire disparaît.
L’essentiel
- La part du travail dans le PIB brut a reculé dans la plupart des économies avancées depuis les années 1980, mais l’ampleur de ce recul dépend fortement du numérateur et du dénominateur choisis pour le calculer.
- En perspective de revenu net après déduction de la dépréciation du capital, le déclin mesuré s’efface presque dans plusieurs grands pays (Bruegel / OCDE, juin 2026).
- Aux États-Unis, environ un tiers de la baisse mesurée serait imputable à des conventions comptables sur les revenus des travailleurs indépendants, pas à une compression réelle des salaires.
- La hausse de la dépréciation du capital — liée à l’accélération de l’obsolescence des équipements numériques — explique une large fraction du recul apparent, sans que les salaires réels aient baissé dans la même proportion.
- Le diagnostic reste réel mais plus étroit qu’annoncé : les inégalités de revenu existent, mais leurs causes et les remèdes appropriés méritent d’être repensés.
Il faut commencer par comprendre comment on mesure cette part du travail, parce que le problème est là, dans la construction même de l’indicateur.
La part du travail se mesure mal, et c’est là que tout commence
La part du travail dans le PIB, c’est en principe simple : on prend la masse salariale, on la divise par le revenu national, et on obtient la fraction qui revient aux travailleurs plutôt qu’aux détenteurs du capital. Depuis les années 1970-1980, cette fraction baisse dans la plupart des économies avancées. L’OCDE l’a documenté. Le FMI l’a documenté. Des dizaines d’économistes universitaires l’ont documenté.
Le problème est que ce calcul repose sur deux conventions qui ont évolué dans le même sens défavorable à la mesure du travail, sans que le phénomène économique sous-jacent ait nécessairement bougé.
La première convention concerne le dénominateur : le PIB brut. Quand on dit “part du travail dans le PIB”, ce PIB inclut la dépréciation du capital — c’est-à-dire la valeur des équipements qui se consument pendant l’année, les machines qui vieillissent, les logiciels qui deviennent obsolètes. Cette dépréciation n’est du revenu pour personne : ni pour les actionnaires, ni pour les salariés. C’est de la richesse détruite dans le processus de production. Or depuis les années 1980, l’économie numérique a accéléré le rythme d’obsolescence des équipements. Un serveur se déprécie beaucoup plus vite qu’une chaîne de montage en acier. Le capital s’use plus vite, donc la dépréciation monte en proportion du PIB, donc la part nette disponible à partager entre travail et capital diminue — même si rien n’a changé dans le rapport de force entre salariés et employeurs.
Si l’on recalcule la part du travail non plus dans le PIB brut mais dans le revenu national net (PIB moins la dépréciation), le tableau change. Dans plusieurs pays européens, le recul observé s’atténue fortement. Dans certains cas, il disparaît presque entièrement.
Un tiers de la baisse américaine serait un artefact comptable
La deuxième convention pose un problème encore plus précis, et il concerne les États-Unis de manière particulièrement aiguë. Il s’agit du traitement des revenus des travailleurs indépendants.
Un travailleur indépendant — un médecin en libéral, un entrepreneur individuel, un artisan — perçoit un revenu qui mélange à la fois la rémunération de son travail et le rendement de son capital propre. Il est simultanément salarié et investisseur de lui-même. Dans les comptes nationaux, ce revenu mixte doit être réparti entre “part travail” et “part capital”, mais cette répartition est une convention, pas une mesure directe. Les comptables nationaux font une hypothèse sur ce que l’indépendant gagnerait s’il était salarié, et attribuent le reste au capital.
Or depuis les années 1970, la part des indépendants dans la main-d’œuvre américaine a évolué, et les conventions d’imputation ont abouti à allouer une fraction croissante de leurs revenus au capital plutôt qu’au travail. Selon l’analyse de Bruegel, cette convention comptable explique environ un tiers de la baisse mesurée de la part du travail aux États-Unis. Ce n’est pas que les travailleurs ont perdu du terrain face aux actionnaires des grandes entreprises. C’est que la manière de classer les revenus des indépendants a changé la statistique sans nécessairement refléter un changement dans le partage réel de la valeur.
Ce n’est pas une petite correction marginale. Un tiers, c’est l’ordre de grandeur qui permet de passer d’un diagnostic de “recul systémique du travail face au capital” à un diagnostic de “déformation modérée et en partie liée aux structures de marché du travail”.
Ce que le recul réel dit vraiment sur les inégalités
Il faut être précis sur ce que cette réévaluation implique et ce qu’elle n’implique pas. Elle ne dit pas que les inégalités ont diminué. Elle ne dit pas que les travailleurs vivent mieux. Elle dit que la statistique macroéconomique de la part du travail est un instrument trop fruste pour capturer les transformations qui comptent vraiment.
Car le vrai phénomène des quatre dernières décennies n’est pas la baisse de la part du travail en agrégat. C’est la concentration des gains à l’intérieur de la part du travail elle-même. Les salaires au sommet de la distribution — dirigeants, ingénieurs en technologie, avocats d’affaires — ont progressé très fortement. Les salaires au bas et au milieu de la distribution ont stagné en termes réels dans de nombreux pays. Quand on additionne tout cela pour calculer une “part du travail”, les deux effets se compensent partiellement, et on obtient une statistique qui ne dit ni la stagnation du bas ni la progression du haut.
L’analyse de Bruegel pointe exactement ce problème : la part du travail est une mesure de la répartition entre facteurs de production (travail contre capital), mais elle est aveugle à la répartition au sein du facteur travail. Or c’est précisément cette seconde dimension qui a le plus bougé. Les économistes qui travaillent sur les inégalités de revenus — à partir des données fiscales plutôt que des comptes nationaux, comme l’a fait l’équipe autour de Piketty et Saez — documentent ce phénomène de façon bien plus précise. Ce n’est pas que le travail a perdu face au capital en général. C’est que certains travailleurs ont capté une fraction disproportionnée des gains, pendant que d’autres stagnaient.
Ce renversement de lecture est important : les inégalités de revenu sont réelles, mais elles se jouent largement à l’intérieur du marché du travail, et non principalement entre le travail et le capital au sens macroéconomique du terme.
Des politiques publiques construites sur un mauvais diagnostic
C’est là que l’enjeu devient politique. Si le déclin de la part du travail a été surestimé et mal attribué, les réponses construites sur ce diagnostic méritent d’être réévaluées.
Prenons trois exemples concrets. La taxation du capital a été justifiée, notamment par Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, par le constat que le rendement du capital dépassait structurellement la croissance économique, condamnant les sociétés à une concentration croissante. Cette thèse reste défendable sur ses propres bases, mais si une fraction du recul de la part du travail était due à la dépréciation accélérée du capital numérique — et non à une appropriation accrue du surplus par les actionnaires — alors taxer le capital ne résoudrait pas le problème identifié : la hausse de la dépréciation continuerait de rogner la part nette disponible quel que soit le taux d’imposition.
Le revenu universel de base a souvent été présenté comme une réponse à l‘“expropriation” des travailleurs par le capital, notamment dans les scénarios d’automatisation. Si les gains de productivité vont massivement aux détenteurs du capital, il faut redistribuer via un transfert universel. Mais si la part du travail n’a pas reculé aussi fortement que mesuré, et si le problème réel est la dispersion des salaires à l’intérieur du marché du travail, alors le revenu universel adresse un symptôme mal identifié. Des politiques de formation professionnelle, de renforcement du pouvoir de négociation salariale, ou d’investissement dans les secteurs à forte croissance des salaires médians sembleraient mieux calibrées.
La semaine de quatre jours, troisième exemple, s’est parfois appuyée sur l’argument que la productivité augmentait pendant que les salaires stagnaient — autrement dit, que les travailleurs produisaient plus mais ne captaient pas les gains. Si cet argument reste partiellement valide, les données de l’OCDE suggèrent une image plus nuancée : la productivité du travail a effectivement progressé dans la plupart des économies avancées, mais les salaires réels ont également progressé dans de nombreux pays, quoique de façon inégale selon les niveaux de qualification. Le constat d’une “grande stagnation salariale” généralisée résiste moins bien à l’examen que le constat d’une stagnation concentrée sur certains segments du marché du travail.
Ce que les données de production gardent comme signal
Il serait excessif de conclure que tout va bien et que la distribution des revenus ne pose aucun problème. Les données de l’OCDE mentionnées dans l’analyse de Bruegel indiquent qu’en perspective de production — c’est-à-dire en maintenant le PIB brut au dénominateur et en corrigeant uniquement les conventions comptables sur les indépendants — le recul de la part du travail reste statistiquement significatif, même s’il est plus modéré qu’annoncé.
Ce signal résiduel mérite d’être pris au sérieux. Il pointe vers des transformations structurelles réelles : la montée en puissance des entreprises à haute intensité capitalistique dans les secteurs technologiques, la concentration des marchés dans un nombre limité d’industries (numérique, pharma, finance), et la capacité de certaines firmes à dégager des rentes durables grâce à des effets de réseau ou à des brevets. Ces phénomènes génèrent bien une captation accrue des gains par les actionnaires de quelques grandes entreprises, indépendamment des effets statistiques. Jean Tirole, dans ses travaux sur le design de marché, a montré comment la concentration sectorielle pouvait produire exactement ce type de distribution asymétrique, visible non pas dans les agrégats macroéconomiques mais dans les données d’entreprises individuelles.
La bonne question n’est donc pas “est-ce que le travail perd face au capital ?” mais “dans quels secteurs, pour quelles entreprises, et pour quels travailleurs ?” C’est une question d’une toute autre précision, qui appelle des outils de mesure différents et des politiques publiques plus ciblées. Sur ce terrain, les données fiscales et les microdonées d’entreprises sont bien plus informatives que la part du travail dans le PIB.
La distinction entre mesure brute et mesure nette, entre agrégat et distribution, entre signal statistique et phénomène économique sous-jacent, devrait désormais être intégrée à toute discussion sérieuse sur la répartition des revenus. Ce n’est pas une querelle de statisticiens. C’est la condition pour que les diagnostics économiques servent vraiment de base à des décisions politiques utiles — et pour que les remèdes soient à la hauteur des maux réels, pas des maux mesurés.
Sources
- Bruegel — Barata da Rocha, Darvas, Greppi Maturana, Lappe, “The Decline of the Labour Share of Income” (16 juin 2026) : https://www.bruegel.org/blog-post/decline-labour-share-income
- OCDE — données sur la part du travail et la productivité, Base de données des comptes nationaux
- FMI — “Understanding the Downward Trend in Labor Income Shares”, World Economic Outlook, avril 2017
- Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013
- Jean Tirole, Économie du bien commun, PUF, 2016