Les émissions territoriales britanniques de CO₂ par habitant ont fortement diminué depuis 1960, sans que cela puisse être qualifié sans précision d’« empreinte carbone ». Ce fait, documenté et vérifiable, est presque absent du débat public sur le climat. Lorsque les données de progrès sont moins visibles dans le débat public, l’engagement peut évoluer. C’est la thèse que défend Hannah Ritchie, chercheuse à Our World in Data et autrice de Clearing the Air, et les chiffres lui donnent raison.
L’essentiel
- Le pessimisme climatique est empiriquement infondé : l’empreinte carbone britannique est passée de 11 tonnes de CO₂ par personne en 1960 à moins de 5 tonnes en 2026 (Our World in Data).
- L’Union européenne tire désormais 52 % de son électricité du solaire et de l’éolien en 2026, contre 25 % en 2021, une accélération sans précédent dans l’histoire énergétique moderne (AIE, World Energy Outlook 2025).
- L’éco-anxiété paralysante peut devenir un obstacle à la transition : elle détourne l’attention des leviers qui fonctionnent vers un sentiment d’impuissance collective.
- La neutralité carbone à l’échelle mondiale est réaliste à l’horizon 2060-2070, pas 2050, et l’écart entre les deux horizons dépend en partie de la capacité des sociétés à maintenir l’élan politique.
- Produire et diffuser des données fiables de progrès est un acte politique autant que scientifique.
L’empreinte carbone britannique raconte une histoire que personne ne lit
Ce silence éditorial n’est pas anodin. Il résulte d’un biais structurel dans la sélection de l’information : les événements négatifs activent des réponses émotionnelles plus immédiates, ce qui les rend plus visibles dans les circuits médiatiques et militants. Les progrès, parce qu’ils se déploient lentement et sans rupture dramatique, échappent aux formats qui organisent l’attention collective. Ce mécanisme de sélection produit une distorsion durable de la perception publique, indépendamment de la bonne foi des acteurs qui diffusent l’information. La conséquence politique est directe : ce que les citoyens ne voient pas, ils ne peuvent pas en réclamer la continuation ni l’accélération.
Les émissions territoriales britanniques de CO₂ par habitant étaient proches de 11 t en 1960. Elles sont inférieures à 5 t dans les dernières séries historiques disponibles. Le Royaume-Uni a réduit ses émissions per capita de plus de moitié en deux générations, sans effondrement économique, sans retour à la bougie. Cette trajectoire est documentée par Our World in Data avec des données disponibles en accès libre. Elle est pourtant absente de la quasi-totalité des éditoriaux, des discours militants et des campagnes de sensibilisation.
Hannah Ritchie pose cette question dans ses entretiens de 2025 et 2026, et dans Clearing the Air. Elle raconte avoir grandi convaincue que le changement climatique allait tuer la plupart d’entre nous avant la trentaine. Cette conviction, partagée par une génération entière de jeunes adultes, reposait sur une lecture sélective des données, ou sur leur absence totale. Les mauvaises nouvelles circulent vite.
Les progrès, eux, s’accumulent silencieusement dans des bases de données que personne ne consulte.
La baisse des émissions britanniques s’explique notamment par la fermeture des centrales à charbon, le déploiement du gaz puis des renouvelables et la désindustrialisation partielle. L’efficacité dans les bâtiments a contribué aux réductions ; dans les transports, la baisse a été bien plus limitée. La décarbonation de l’électricité demeure le moteur principal documenté. Ces résultats découlent de politiques publiques, d’investissements et de réglementations. D’autres pays ont suivi une trajectoire comparable.
52 % renouvelables en Europe : ce que représente cette bascule
En 2021, l’éolien et le solaire représentaient environ 19 % de la production électrique de l’UE. Selon Ember, l’éolien et le solaire ont produit environ 30,1 % de l’électricité de l’UE en 2025. La part de l’éolien et du solaire a augmenté depuis 2021.
Pour mesurer ce que cela signifie concrètement, il faut revenir dix ans en arrière. Autour de 2015, les objectifs européens de renouvelables portaient surtout sur la consommation finale d’énergie ; pour l’électricité, les scénarios associés envisageaient des parts bien supérieures. L’UE a dépassé 30 % de renouvelables dans l’électricité, mais son objectif 2030 porte sur la consommation finale brute d’énergie et est fixé à au moins 42,5 % ; il n’était pas atteint en 2025. L’accélération s’explique notamment par la baisse des coûts du solaire : selon l’IRENA, le coût actualisé moyen mondial du solaire photovoltaïque à grande échelle a baissé d’environ 90 % entre 2010 et 2024.
Cette transition ne s’est pas produite en dépit des obstacles économiques : elle s’est produite grâce à une combinaison d’appels d’offres publics, de garanties de prix, d’investissements industriels et de politiques d’intégration réseau. La France et la Chine ont suivi des trajectoires de décarbonation distinctes, mais les deux illustrent l’importance des choix politiques, parmi d’autres contraintes techniques, financières, institutionnelles et matérielles à lever. Le défi désormais n’est plus de prouver que les renouvelables peuvent fonctionner à grande échelle. C’est de les stocker et de les distribuer efficacement, ce que les industriels européens commencent à résoudre, en faisant de l’usine elle-même un outil de pilotage énergétique.
L’éco-anxiété comme frein à l’action
Le catastrophisme, même sincère, peut nuire à la cause qu’il défend. Elle l’illustre par un mécanisme bien documenté en psychologie comportementale. Face à un problème perçu comme insoluble, les individus tendent à se désengager plutôt qu’à agir. L’éco-anxiété peut, selon ses formes et les ressources psychologiques disponibles, être associée soit à l’engagement, soit à une paralysie ; l’auto-efficacité semble jouer un rôle médiateur.
Cette thèse a une contrepartie sérieuse, portée notamment par des économistes travaillant sur la psychologie des politiques publiques. On pourrait arguer, et certains chercheurs le font, que minimiser la gravité des risques climatiques peut contribuer à une sous-estimation de l’urgence et au report de certaines décisions difficiles. L’alarmisme aurait ainsi une fonction d’activation politique que les données rassurantes risquent d’étouffer.
La réponse de Ritchie à cet argument est empirique, pas idéologique. Les données disponibles ne permettent pas d’établir un lien général entre les progrès de la transition énergétique et la nature du débat public. L’engagement citoyen durable se construit sur la perception d’une efficacité collective, sur la conviction que les actions individuelles et collectives produisent des résultats mesurables. Cette conviction est généralement favorisée par une information crédible sur les risques et les solutions, souvent combinée à un sentiment d’efficacité ; les émotions, dont la peur, peuvent aussi jouer un rôle variable.
La nuance est importante. Reconnaître les progrès accomplis ne revient pas à nier les risques qui demeurent : la hausse des températures mondiales, des extrêmes chauds devenus plus fréquents et plus intenses à l’échelle mondiale, l’augmentation des fortes précipitations dans la plupart des régions bien observées, avec des évolutions variables selon le type d’extrême et la région, et les inégalités d’exposition entre pays riches et pays vulnérables. Ritchie ne dit pas que tout va bien. Selon le cadrage, le public visé et la présence de solutions concrètes, un récit exclusivement catastrophiste peut parfois détourner l’attention des leviers d’action, mais cet effet n’est pas universellement démontré.
Neutralité carbone à 2060-2070 : ni défaite ni abandon
L’Accord de Paris vise un équilibre entre émissions et absorptions durant la seconde moitié du XXIe siècle, sans fixer explicitement 2050. L’AIE maintient dans le WEO 2025 un scénario mondial de zéro net des émissions énergétiques de CO₂ en 2050.
Cet écart de dix à vingt ans est souvent présenté comme un échec. C’est une lecture qui mérite d’être nuancée. La neutralité mondiale de CO₂ vers le début des années 2050 est l’échéance caractéristique des trajectoires compatibles avec 1,5 °C ; les trajectoires visant moins de 2 °C atteignent en moyenne le zéro net plus tard, autour du début des années 2070. Ce qui compte pour la trajectoire climatique du siècle, c’est le cumul des émissions sur la période, pas uniquement la date d’arrivée. Une décarbonation rapide entre 2025 et 2050, même si elle n’atteint pas la neutralité totale, réduit significativement le réchauffement par rapport à un scénario de stagnation.
Selon le scénario Current Policies du WEO 2025 de l’AIE, le réchauffement atteint environ +2,9 °C en 2100. Il faut comparer des scénarios définis par une même institution et une même méthode ; l’écart de 1,6 °C n’est pas établi ici. Il ne mérite pas d’être effacé au nom d’un idéal non atteint.
Les enjeux décisifs de la décennie 2025-2035
L’horizon immédiat dépend du maintien de l’élan politique et industriel de la transition énergétique, face au risque d’érosion du soutien aux politiques nécessaires sous l’effet de la fatigue du débat public.
L’enjeu est concret. Les contrats de long terme pour le financement de l’éolien offshore, les réglementations sur l’efficacité des bâtiments, les normes d’émissions pour l’industrie lourde : toutes ces décisions se prendront dans les dix prochaines années. Elles dépendent d’une coalition politique stable, d’opinions publiques qui perçoivent la transition comme souhaitable et faisable, pas seulement inévitable et douloureuse.
La production et la diffusion de données de progrès constituent un enjeu stratégique. Un récit centré sur l’échec peut, selon les contextes, influencer le soutien à des partis politiques qui proposent de ralentir la transition. Plusieurs élections européennes récentes illustrent ce mouvement : la montée des formations eurosceptiques sur les questions environnementales s’appuie en partie sur le sentiment que « rien ne change de toute façon ».
Les progrès documentés peuvent, selon leur interprétation et leur cadrage, soutenir, ne pas modifier ou parfois réduire la demande de politiques climatiques supplémentaires ; un effet mobilisateur général n’est pas démontré. L’action peut être favorisée lorsque les personnes estiment qu’elle fonctionne. Cette conviction est généralement mieux soutenue par des informations factuelles sur les risques, les solutions disponibles et leur efficacité, plutôt que par des messages exclusivement catastrophistes ou exclusivement rassurants.
La décennie 2025-2035 va aussi tester la capacité des pays en développement à accéder aux technologies propres à des coûts abordables. L’Inde et l’Afrique subsaharienne ont des besoins énergétiques massifs. Si la transition reste un privilège des économies riches, elle sera lente, inégale, et politiquement fragile. Les transferts de technologie et le financement international sont des leviers majeurs de diffusion des solutions bas carbone, mais ils ne suffisent pas à fixer à eux seuls une date mondiale de neutralité.
Faire des données un outil politique
Cette logique a une limite que l’article ne doit pas effacer. L’optimisme fondé sur les preuves suppose que les données soient effectivement accessibles, lisibles et traduites dans des formats que des publics non spécialisés peuvent s’approprier. Quand elles restent confinées dans des bases techniques, leur existence ne change rien au récit dominant. La diffusion est donc une condition de l’efficacité politique des données, au même titre que leur fiabilité. Produire des chiffres justes sans investir dans leur circulation revient à laisser le terrain narratif à ceux qui n’ont pas les mêmes scrupules de précision.
La trajectoire de Ritchie contient une leçon opérationnelle. Passer de la peur aux données relève d’une méthode, non d’une conversion idéologique. Les émissions britanniques, les chiffres du mix européen, les courbes de coûts du solaire : ces informations existent, elles sont publiques et vérifiables. Ce qui leur fait défaut, c’est leur intégration dans le débat politique quotidien.
Les journalistes, les enseignants, les élus qui parlent de climat disposent d’un choix éditorial. Ils peuvent cadrer le sujet autour de ce qui n’a pas encore été accompli, et c’est vaste, réel, urgent. Ou ils peuvent aussi documenter ce qui a été accompli, pour montrer que le mécanisme fonctionne et qu’il vaut la peine d’être accéléré.
Les deux lectures sont vraies simultanément. La question est de savoir laquelle produit davantage d’engagement sur la durée. Les communications combinant information sur les risques, solutions crédibles et sentiment d’efficacité peuvent soutenir l’action ; les effets des émotions et des cadrages varient selon les publics et les contextes. Pas par naïveté, par efficacité.
Ritchie l’écrit dans Clearing the Air : l’objectif n’est pas de se sentir bien, mais de changer les choses. Changer les choses commence par savoir lesquelles ont déjà changé.
Sources
- Hannah Ritchie, interview La Libre, novembre 2025, https://www.lalibre.be/planete/2025/11/16/hannah-ritchie-je-suis-entree-dans-ladolescence-en-pensant-que-la-plupart-dentre-nous-allions-mourir-du-changement-climatique-6MJ4S6CQLBGP5FLXHQ4Q44JTR4/
- Hannah Ritchie, Clearing the Air, 2025, https://hannahritchie.com/
- AIE, World Energy Outlook 2025, https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025
- Our World in Data, émissions de CO₂ par habitant, https://ourworldindata.org/co2-emissions