Une étude publiée dans Nature Sustainability en septembre 2026 retourne plusieurs hypothèses de base sur la restauration forestière en Afrique subsaharienne. Sur 6,8 millions d’hectares suivis dans 27 pays, la méthode choisie est associée à des effets différents sur la perte d’arbres dans les zones alentour, dans un contexte géographique et socio-institutionnel donné : la régénération naturelle est associée à une baisse de perte d’arbres estimée à 6,8 points après dix ans dans les zones restaurées selon le contrefactuel encore-non-traité, tandis que l’agroforesterie augmente la perte d’arbres jusqu’à 7,9 points dans les projets et jusqu’à 7,5 points dans les paysages environnants. L’Afrique subsaharienne concentre près de la moitié des engagements mondiaux de restauration : ce que ces chiffres impliquent pour la conception des programmes dépasse largement la région.
L’essentiel
- Sur le jeu de données couvrant environ 6,8 millions d’hectares dans 27 pays, les associations entre restauration et perte d’arbres diffèrent selon la méthode, le pays et le contexte; l’analyse d’impact porte sur 18 pays (Nature Sustainability, septembre 2026).
- L’étude regroupe régénération naturelle passive et assistée et rapporte une baisse de perte d’arbres atteignant jusqu’à 8,7 points dans le tampon de 10 km; l’agroforesterie augmente la perte d’arbres jusqu’à 7,5 points dans les paysages environnants hors périmètre financé.
- Le mécanisme observé : l’étude constate une fuite négative associée à l’agroforesterie, sans établir qu’elle résulte de l’attraction de nouveaux usages agricoles ou d’un déplacement de la pression foncière.
- Les expériences de restauration de mangroves au Bénin, par reconstitution des flux d’eau plutôt que par plantation, illustrent à petite échelle la même logique : traiter les causes, pas les symptômes.
- L’Afrique subsaharienne concentre près de la moitié des engagements mondiaux de restauration ; l’enjeu est de savoir si ces programmes comptabilisent des gains nets ou déplacent simplement des pertes.
Deux méthodes, deux logiques de paysage
La restauration forestière repose souvent sur l’hypothèse que planter ou régénérer des arbres dans un périmètre donné produit un gain net pour le couvert forestier. L’étude questionne cette hypothèse en examinant si les effets de la restauration restent positifs à l’échelle du paysage, notamment hors des périmètres restaurés. L’étude de Nature Sustainability teste l’association entre les types de restauration et la perte d’arbres dans les projets et leurs zones tampons. Elle évalue les variations de perte de couvert arboré, mais ne mesure pas les gains de couvert arboré et ne peut donc pas établir un gain net de couvert forestier. Elle suit l’évolution des pertes de couvert arboré à l’intérieur et autour de 6,8 millions d’hectares de projets actifs, pendant plusieurs années, avant et après le début des restaurations, dans 27 pays.
Le résultat central tient en une distinction. La régénération naturelle assistée, laisser la végétation reprendre pied avec un accompagnement minimal, en supprimant le pâturage intensif ou en protégeant les repousses, est associée à une baisse de perte d’arbres pour la catégorie agrégée regroupant régénération naturelle passive et assistée. L’étude rapporte jusqu’à 9,1 points pour la régénération naturelle et la restauration active prises ensemble; pour la régénération naturelle seule, l’estimation est de 6,8 points après dix ans dans les zones restaurées selon le contrefactuel.
L’agroforesterie, qui consiste à introduire des arbres dans des systèmes agricoles existants, produit l’effet inverse hors des périmètres financés. La perte d’arbres augmente jusqu’à 7,5 points dans les paysages environnants et jusqu’à 7,9 points dans les projets.
L’agroforesterie déplace la pression vers les zones adjacentes
Ce mécanisme de fuite soulève une question plus profonde sur la définition même du succès dans un programme de restauration. Si l’unité d’évaluation reste le périmètre financé, la fuite reste invisible par construction. Elle n’apparaît que lorsque le suivi s’étend aux zones non ciblées, ce qui suppose une infrastructure de mesure plus large que celle dont disposent la plupart des porteurs de projets. La fuite n’est donc pas seulement un phénomène écologique : c’est aussi un artefact des conventions de mesure adoptées par les financeurs. Les dispositifs de crédit doivent intégrer les fuites négatives applicables dans leur comptabilisation, même si leur mise en œuvre et leur portée spatiale peuvent varier.
Cela crée une incitation structurelle à préférer les méthodes qui produisent des gains visibles à l’intérieur du périmètre, indépendamment de leurs effets au-delà. L’agroforesterie, en rendant les parcelles plus productives et plus valorisables, répond précisément à cette logique d’affichage. Elle améliore des indicateurs que les conventions actuelles mesurent, tout en dégradant des dynamiques que ces mêmes conventions ignorent.
Les chercheurs désignent ce phénomène par le terme « fuite » (leakage). Un projet d’agroforesterie intègre des arbres dans des parcelles cultivées et améliore leur productivité, leur valeur marchande ou leur accessibilité aux financements carbone. Cette amélioration rend la zone plus attractive pour l’agriculture. L’étude identifie une fuite négative locale associée à l’agroforesterie, sans démontrer un mécanisme unique de déplacement foncier ou d’attraction de nouveaux usages, ni l’emprise globale nette.
La régénération naturelle fonctionne différemment. Elle exige une mise en repos active des parcelles, une limitation des usages, parfois une réorganisation des droits d’accès au foncier. Elle rend la zone moins, pas plus, attractive pour l’exploitation agricole à court terme. Les usagers qui en dépendaient doivent trouver autre chose, ou réduire leur pression sur les espaces boisés. Dans certains contextes étudiés, la régénération naturelle est associée à une réduction de la perte d’arbres dans et autour des sites, sans établir un bénéfice net paysager complet.
Ce mécanisme n’est pas contre-intuitif une fois posé clairement. Il était déjà documenté dans d’autres contextes, projets REDD+ en Amazonie, mise en réserve en Asie du Sud-Est, mais rarement mesuré à cette échelle en Afrique subsaharienne. L’étude fournit ici une base empirique de portée régionale que les analyses précédentes n’avaient pas établie.
Le Bénin, des mangroves et des flux d’eau
Les expériences de restauration de mangroves au Bénin illustrent la même logique à une échelle plus lisible. Pendant des décennies, les programmes de replantation de palétuviers dans le delta de l’Ouémé ont produit des résultats décevants : taux de survie faibles, reprise lente, bénéfices écologiques limités. Les plants mouraient parce que les conditions hydrologiques nécessaires à leur établissement n’existaient plus.
Les projets récents ont changé d’approche. Plutôt que de planter, ils ont reconstruit les réseaux de chenaux et de palétuviers qui régulaient le mouvement de l’eau salée et de l’eau douce dans les zones humides. Une fois les flux restaurés, la végétation a repris naturellement, sans plantation intensive. Les mangroves réétablies ont ensuite fourni des services, protection côtière, nurseries à poissons, stockage de carbone, que les plantations précédentes n’avaient jamais atteints.
L’analogie avec l’étude de Nature Sustainability tient sur un point précis : dans les deux cas, traiter les mécanismes sous-jacents produit des résultats que l’intervention directe sur la végétation ne peut pas reproduire. La plantation ou l’agroforesterie agit sur le symptôme visible, l’absence d’arbres. La régénération assistée et la restauration hydrologique agissent sur les conditions qui permettent aux arbres d’exister durablement.
Les engagements continentaux ne mesurent pas la variation nette du couvert arboré
L’Afrique subsaharienne a signé des engagements de restauration parmi les plus ambitieux du monde. L’Initiative africaine AFR100 a été lancée en 2015 pour restaurer 100 millions d’hectares d’ici 2030; le Bonn Challenge, lancé en 2011, a ensuite été porté à 350 millions d’hectares d’ici 2030 par la Déclaration de New York de 2014. Les engagements sont exprimés en hectares que les signataires s’engagent à mettre en restauration, et peuvent englober des programmes ou interventions au-delà de périmètres de projets financés.
L’étude de Nature Sustainability examine les variations de perte de couvert arboré dans le paysage élargi, y compris les zones adjacentes non financées. Si une fuite négative de 7,5 points dans les paysages voisins n’était pas comptabilisée, une évaluation limitée au projet pourrait ne pas refléter les effets nets paysagers.
Cet enjeu dépasse la querelle méthodologique. Les crédits relevant de l’article 6.4 sont liés à des réductions ou absorptions d’émissions quantifiées selon des méthodologies, lesquelles doivent traiter les fuites pertinentes. Lorsque la fuite vers les zones adjacentes n’est pas comptabilisée, les crédits émis surestiment le bénéfice climatique réel. Il s’agit d’un problème d’intégrité des marchés carbone, au-delà de la seule efficacité écologique. Les obstacles que rencontrent les financements multilatéraux de la restauration sont documentés ici.
Implications pour la conception des programmes
Une implication souvent sous-estimée concerne la séquence temporelle des effets. La régénération naturelle assistée impose des contraintes immédiates aux usagers locaux : limitation du pâturage, réduction des droits de coupe, réorganisation des pratiques agricoles de proximité. Ces contraintes produisent des coûts visibles à court terme pour des populations dont les moyens de subsistance dépendent directement des espaces boisés. L’agroforesterie, en intégrant les arbres dans des systèmes agricoles existants, évite ces frictions initiales et facilite l’adhésion locale au moment du lancement du projet. Cette asymétrie temporelle explique en partie pourquoi les programmes de grande échelle ont historiquement favorisé l’agroforesterie : elle est plus facile à déployer rapidement, génère moins d’opposition locale et produit des indicateurs de réussite dans des délais compatibles avec les cycles de financement.
La régénération naturelle demande à l’inverse de négocier des compromis fonciers et d’accompagner des ajustements de pratiques qui prennent du temps avant de produire des effets mesurables. Concevoir des programmes capables d’assumer cette temporalité différente suppose des mécanismes de financement qui acceptent une latence entre l’engagement des ressources et la production des résultats, ce qui reste rare dans les cadres actuels d’allocation des financements climatiques.
L’étude ne conclut pas que l’agroforesterie est inefficace ou nuisible en elle-même. Elle montre que ses effets dépendent du contexte foncier dans lequel elle s’inscrit. Des droits fonciers, des incitations et la participation locale peuvent influencer les résultats de l’agroforesterie, sans que l’étude établisse cette règle conditionnelle. Dans certains contextes de pression et de gouvernance fragile, l’agroforesterie est associée à des fuites négatives, sans mécanisme causal unique démontré.
La régénération naturelle est associée à des effets positifs dans une partie des contextes étudiés, avec une forte variation entre pays. Son coût de mise en œuvre est généralement inférieur à celui de l’agroforesterie ou de la plantation. Et ses effets mesurés s’étendent au-delà des périmètres financés, ce que les programmes de restauration cherchent à produire.
Cela a des conséquences concrètes pour les bailleurs et les gouvernements qui conçoivent des programmes à grande échelle. Premièrement, la méthode de restauration doit être choisie en fonction du contexte foncier local, pas en fonction de sa visibilité ou de sa facilité de financement. Deuxièmement, le suivi des projets doit s’étendre aux zones adjacentes pour détecter les fuites. Troisièmement, les cadres de certification carbone ont besoin d’intégrer une comptabilité du paysage élargi, pas seulement du périmètre du projet.
Ces ajustements ne requièrent pas de renoncer aux engagements existants. Ils requièrent de les mettre en œuvre différemment. Les agences comme la Banque mondiale, le Fonds vert pour le climat et l’Union africaine disposent des outils de suivi satellitaire nécessaires, les mêmes qui ont permis à cette étude d’être conduite à l’échelle de 27 pays. Les espèces se déplacent avec les écosystèmes que ces programmes cherchent à préserver : un suivi au niveau du paysage capte ces dynamiques que le périmètre du projet ignore.
La question que les registres internationaux vont devoir affronter
La restauration forestière à grande échelle est entrée dans le droit international du climat. Les contributions nationales déterminées (CDN) de nombreux pays africains incluent des objectifs de restauration chiffrés. Ces objectifs seront évalués lors des bilans mondiaux successifs de l’Accord de Paris.
L’étude fournit une analyse empirique à grande échelle des fuites de restauration dans son jeu de données, sans revendiquer explicitement d’être la première. Elle ne tranche pas définitivement les débats sur les méthodes de restauration : les effets varient selon les écosystèmes, les pressions locales et les systèmes fonciers. L’étude plaide pour un renforcement de la prise en compte des fuites dans les normes et incitations.
Répondre à cette question déterminera si les engagements africains, et les financements qui les accompagnent, produisent des forêts supplémentaires ou des comptabilités flatteuses. Les outils de suivi existent. La volonté politique de les appliquer, elle, reste à démontrer.
Sources
- Miao, X. et al., « Restoration-driven positive and negative leakage in sub-Saharan Africa », Nature Sustainability, 30 septembre 2026. https://www.nature.com/articles/s41893-026-01936-2
- UNEP, Restoration Progress Report (Programme des Nations Unies pour l’environnement, rapport sur les progrès de la restauration, sans URL garantie).
- Initiative africaine pour les forêts (AFR100), engagements de restauration 2030, African Forest Landscape Restoration Initiative.



